CHAPITRE XIT. - I)K l'ORDRK IDÉAL
tence des objets que ccb idées représentent ; d où il suit que les vérités idéales sont incapables, d*une manière absolue^ de produire la connaissance de la réalité.
Pour acquérir une valeur dans Tordre des existences, toute vérité idéale a besoin de se fonnuler dans un fait. Le fait^ s*il ne se combine à l'idéal, reste dans son individualité ; il est incapable de pro- * duire autre chose que la connaissance de lui-même ; la vérité idéale, isolée du fait, ne sort pas du monde abstrait et logique ; il ne peut descendre sur le terrain des existences.
139. Appliquons cette doctrine aux principes les plus certains de Tordre idéal, à ceux qui, exprimant Tidée générale de Tétre, doivent posséder la fécondité que nous cherchons, s'il est vrai qu'elle existe; par exemple, au principe de contradiction : « Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en un même temps. »
Les idées que ce principe renferme sont les plus simples et les plus claires qui se puissent concevoir; c'est l'évidence au plus h aut degré. Mais, s'il est seul, à quoi sert-il? Étudiez-le, creusez-le dans tous les sens, vous n'en tirerez qu'une intuition pure ; intuition très-distincte, sans doute, mais stérile. Comme il n'affirme Texistence ou la non-existence d'aucun être en particulier, impossible d'en rien conclure pour ou contre une réalité quelconque. L'esprit ne saisit que ce rapport conditionnel : « Si quelque chose existe, on ne peut admettre que cette chose n'existe
HO UVRB I. — DE LA CKRTITUUK.
pas en un même temps, et vice versa. » Quelle que soit révideuce dans Tordre idéal, si Ton ne pose la condition d'existence ou de non-ex.istence, le oui et le non demeurent indifférents à l'ordre réel.
Mais qu'un fait se présente à l'entendement, celuici s'en empare ; il le jette, comme un pont, entre le monde logique et le monde des réalités; les deux ' rives se rapprochent; la science naît. Je sens, je pense, j'existe; combinez l'un de ces faits de conscience avec le principe de contradiction; ce qui n'était naguère qu'intuitions stériles se déploie en une suite de raisonnements féconds, embrassant à la fois et le monde des faits et celui des idées.
140. Même dans l'ordre purement idéal, le principe de contradiction demeure impuissant, s'il n'est uni à des vérités particulières de même espèce. On emploie souvent en géométrie le raisonnement suivant : <c Une telle quantité est ou plus grande ou plus « petite qu'une autre, ou égale à une autre; sans « cela, cette quantité serait, en même temps, plus « grande et plus petite, égale et iiîégale, ce qui est a absurde. » Application légitime du j^vincipe de contradiction ; mais observez qu'ici ce principe n'est pas employé seul, qu'il est accompagné d'une vérité particulière de l'ordre idéal. On n'a pu s'en servir pour prouver soit l'égalité, soit l'inégalité, qu'après avoir supposé ou prouvé l'existence ou la noa-exislence de l'une ou de l'autre: or cette preuve ne pouvait être tirée du principe de contradiction, lequel tenfèrme non une idée particulière, mais les idées les
CBAPITRK XIV. •— Dk LOUDnE IDÉAL. Hl
plus générales qui se puissent offrir à ïcnlond.uwni humain.
141. Les vérités générales, même dans l'ordic purement idéal, ne mènent à rien, lorsqu'on les em ploie toutes seules, parce qu'elles sont indéterminérr.s et sans application; il en est de même des véri:éa particulières, mais par une raison contraire. Ne sortant point d'elles-mêmes, celles-ci rendent impossible remploi du raisonnement, qui ne peut faire un pas sans le secours des idées et des propositions générales. Unissez ces deu^L ordres d'idées, la lumière jaillit; séparez-les, vous vous trouverez en présence d une intuition abstraite et vague, ou d'une vérité particulière qui ne vous peut rien enseigner sur la nature et sur les rapports des êtres, du point de vue de la science.
142. Nos idées sont de deux ordres : les unes supposent l'espace ; par exemple, tous les idées géo* métriques. Les autres n'ont aucun rapport avec lui ; idées non géométriques. Un abîme sépare ces deux ordres d'idées; pour le franchir il faut, pour ainsi dire, en former une même chaîne que l'on plonge de Tan à l'autre bord. L'ordre idéal lai-même reste incomplet si la jonction ne se fait point. L'ordre réel retombe dans le chaos, on plutôt il nous échappe et s'évanouit. Impossible de rien tirer des idées géométriques pures, ni pour l'ordre idéal non géométrique, ni pour le monde des réalités matérielles, encore moins pour les réalités immatérielles. Des idées non géométriques, on ne saurait tirer même Tidée d'une
ligne droite. Celte observation nous semble décisive; elle prouve, jusqu'à l'évidence, que la vérité unique ne se trouve point dans l'ordre idéal. L'emprunter à Tordre géométrique, c'est nous restreindre aux seules combinaisons appartenant à cet ordre; l'emprunter à Tordre non géométrique, c'est perdre l'idée de Tespace et jusqu'à la possibilité de concevoir le monde des corps ^