‹ Philosophie fendamentaleChapitre 53 sur 184 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

CONDITION INDISPENSABLE A TOUTE CONNAISSANCE HUXAUfB. — MOYENS DE PERCEVOIR LA VÉRIT*.

143. Nous n'avons pu trouver ni dans Tordre réel, ni dans Tordre idéal humain, la vérité mère, le principe unique de toute vérité. Il reste donc prouvé que la science transcendantale, proprement dite, est, relativement à nous, une chimère. Toutefois, nos connaissances doivent avoir un point d'appui ; ce point d'appui, nous le cherchons.

Pour éviter toute équivoque, je vais préciser la question. Il ne s'agit point d'un premier principe, lequel illumine ou produise par lui-même toute vérité, mais d'une vérité qui soit l'indispensable condition de toute connaissance ; c'est pourquoi je ne le nomme point origine mais point cTappui : le fonde-

A Vovcz la note XIY, à la fin du volume.

CHAP. XY. — MOTBXS DE PERCBfOIR LA TÉRITÉ. 1i3

ment ne fait pas l'édifice, il le porte. Le principe que nous cherchons est un fondement. Celui des philosophes que nous avons combattu était une semence.

Ces deux images, semence et fondement, expriment avec netteté ma pensée et caractérisent les différences qui nous séparent.

144. Toute connaissance, scientifique ou non, a-t-elle un point d'appui ? Quel est-il, s'il existe? Est-il un ou multiple?

Il est évident que ce point d'appui doit exister. Lorsqu'on nous demande le pourquoi d'une conviction, nous ne pouvons reculer à l'infini. Le fait, la proposition, le point d'arrêt auquel nous sommes forcés de nous tenir, voilà la vérité première, le fondement de la certitude.

i4S. En partant d'un assentiment donné, peutêtre serons-nous amenés à reconnaître des principes divers, indépendants les uns des autres. Dans ce cas, le point d'appui de nos connaissances ne serait pas un, il serait multiple.

Qu'il soit possible de ramener toute science à un principe unique, on l'affirme ; mais le prouve-t-on? Puisque l'homme ne trouve pas en lui-môme la source de toute vérité (nous l'avons établi dans les chapitres précédents), les principes sur lesquels sa science repose doivent être empruntés au dehors. Principes multiples et divers peut-être. La question présente ne peut être résolue àpriori. Il faut en ap peler à l'observation.

i\À LIVRE I. — DE hX Cr.RTlTUDE.

146. Notre esprit atteint la vérité ou du moins l'apparence de la. vérité; c'est-à-dire qu'il produit des actes que nous nommons percevoir et sentir. La réalité correspond-elle à ces actes? Nous n'avons point à le rechercher maintenant; la question qui nous occupe se trouve portée sur un terrain où les sceptiques eux-mêmes nous peuvent suivre. Ceux-ci, d'ailleurs, ne rejettent pas la perception et la sensation. S'ils nient la réalité, ils admettent l'apparence.

147. Il est plusieurs moyens de percevoir la vérité, de sorte que les vérités perçues appartiennent à des ordres divers, parallèles, pour ainsi dire, aux moyens de perception.

Ces moyens sont au nombre de trois : conscience, évidence, instinct intellectuel. Les vérités correspondantes sont : vérité de sens intime, vérités nécessaires, vérités de sens commun. Toutes choses qu'il faut distinguer avec soin, si l'on veut avoir des idées nettes et trouver le vrai, dans les questions relatives au premier principe de nos connaissances.

148. Le moyen que j'ai nommé moyen de conscience, c'est-à-dire le sentiment intérieur de ce qui se passe en nous, de ce que nous éprouvons, est indépendant de tous les autres. Que l'on détruise l'évi-* dence, que l'on détruise Tinstinct intellectuel, la conscience reste. Pour sentir, pour être assurés que nous sentons et de ce que nous sentons, nous n'avons besoin que de l'expérience elle-même. S'il est possible de mettre en doute le principe de contradiction, j'ose affirmer qu'il ne l'est point d'ébranler la

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certitude de la souffrance chez celui qui souffre, du plaisir chez celui qui jouit, de la pensée chez celui qui pense. Le sommeil ou la veille, le bon sens ou la foh'e n'ajoutent rien, n'enlèvent rien au témoignage de la conscience. Ce témoignage est inébranlable, parce que l'acte ou l'impression qu'il atteste sont présents, au fond de notre âme, d'une manière intime, immédiate. Il peut y avoir erreur dans l'objet, non dans le phénomène. Le monomane qui croit compter son or se trompe, sans doute; mais il a conscience qu'il le compte; en cela il ne peut se tromper. Un homme rêve qu'il est tombé entre les mains des voleurs; il se trompe sur le fait externe, non sur l'acte même par lequel il le croit.

La conscience ne relève d'aucun témoignage extrinsèque; la certitude qu'elle produit est absolue, irrésistible, infaillible, dans la sphère de son activité; par le fait seul qu'elle est, elle témoigne d'elle-même. Pour elle, il n'y a point apparence et réalité, l'apparence est une réalité. L'apparence est déjà une véritable conscience.

149. Je comprends dans le témoignage de la conscience tout ce qui affecte le moi humain; idées, sentiments, sensations, acte de la volonté, pensées de toute sorte, en un mot tout ce dont nous pouvons dire : Je le sens.

150. Il est évident que les vérités de conscience relèvent de l'observation comme faits, mais ne se peuvent établir en propositions. Est-ce à dire que l'on ne puisse les énoncer? Non ; mais que, par elles-

mêmes, elles sonl en dehors de toute forme intellectuelle : simples éléments que rintelligeuce coordonne et compare, mais qui ne donnent, isolément, aucune lumière; qui se présentent tels qu'ils sont, mais ne représentent rien ; faits primitifs, au delà desquels rintelligeuce ne peut s avancer.

151. S'ilnous est si difficile de.comprendre l'isolement dans lequel se trouve, par nature, tout ce qui est purement subjectif, nous le devons au mélange des opérations purement intellectuelles avec les simples faits d'expérience interne ou de conscience.

On veut faire abstraction de la réflexion, mais l'effort même par lequel on cherche à s'en affranchir la ramène. L'intelligence est une flamme ; vous la comprimez d'un côté, elle se fait jour de l'autre; le souffle qui veut l'éteindre la rend plus vive et plus intense. De là vient la difficulté de distinguer entre l'objectif pur et le subjectif pur, entre l'évidence et la conscience, entre connaître et sentir. Toutefois, observons ce qui se passe dans les animaux, peut-être cette observation nous fournira-t-elle quelque lumière. Les animaux ont, à leur façon, le sentiment de ce qu'ils éprouvent ; s'ils ne sont point de pures machines, il faut leur accorder la conscience, c'est-àdire la présence intime de leur sensation, ou leur refuser la sensation elle-même. Il n'y a point de sensation pour qui ne sent point qu'il sent. Mais l'animal ne réfléchit point sur les phénomènes intérieurs; il sent, voilà tout ; les sensations se succèdent en lui, sans autre lien que l'unité de l'être qui les

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éprouve. Elles ne deyiennent point objet, c'est poorqnoi II ne les combine ni ne les transforme, les laissant ce qu'elles sont, de simples faits. N'en seraitril pas ainsi, dans le moi humain, des faits de conscience, lorsqu'ils sont encore isolés et qu'ils n*ont point été soumis à l'activité réfléchie?

Si nous n'ayons une idée claire des faits de conscience, de la valeur du témoignage de la conscience, impossible de faire un pas dans la recherche du premier principe des connaissances humaines. La plus légère confusion, sur ce point, entraîne les plus graves erreurs; nous aurons occasion de le remarquer dans la suite; déjà nos observations sur la philosophie du moi nous en ont fourni de déplorables exemples.

152. L'évidence, a-t-on coutume de dire, est une lumière intellectuelle. Métaphore ingénieuse, exacte même, si l'on veut; mais on n'explique point par des métaphores les mystères de la philosophie. II est des actes de conscience qui sont pareillement une lumière pour l'esprit. Dans les opérations, dans les impressions intimes, n'y a-t-il point comme une sorte d'illumination claire et vive , qui frappe l'œil de l'âme et le force à voir ce qui s'offre à lui? Définir l'évidence la lumière de l'entendement^ c'est la confondre avec la conscience, ou, par l'ambiguïté de termes, c'est donner occasion de la confondre.

II faut en convenir, toutefois ; lorsque nous voulons exprimer la nature de l'évidence et ses eflfets sur l'esprit, l'idée de lumière éclairant les objets et les offirant à la cont^nplation de l'âme se présente à nous

sur-le-champ. Mais, je le répète, cela ne suffit point. Sans prétendre à la définir, cherchons un caractère qui la distingue de tout ce qui n*egt pas elle,

163, Les vérités attestées par l'évidence sont nécessaires, et par conséquent universelles. Nécessité, universalité, voilà les propriétés essentielles de Té*videncc. Un fait contingent ne comporte point l'évidence, à moins qu'il ne soit soumis à un principe de nécessité.

Je vais expliquer cette doctrine par des exemples empruntés alternativement à l'évidence et au sens intime.

Qu'il y ait en moi une substance pensante, je le sais non par évidence , mais par conscience. Que ce qui pense existe, je ne le sais point par conscience, mais par évidence. Dans les deux cas, la certitude est absolue, irrésistible; mais dans le premier, elle s'exerce sur un fait particulier, contingent; dans le second , sur une vérité universelle et nécessaire, H est certain pour moi que je pense; il ne suit pas invinciblement que cela soit certain pour autrui. Je puis cesser de penser, rien ne sera changé dans le monde des intelligences; que ma pensée retombe dans le néant , la vérité en elle-même n'eu soufiFrira pas ; d'autres intelligences continueront à percevoir le vrai. Ni l'ordre idéal , ni l'ordre réel ne seront troublés.

Je me demande si je pense, et j'entends au fond de mon âme une réponse affirmative ; je me demande si ma pensée est nécessaire d'une manière absolue,

CHAP. IT. — MOTCirS Dl FKICITOI» LA TtlITÉ. 119

et rexpérîence me répond par nue nation: je ne troQve nni motif snr ieqnel établir celte nécessité. Même en supposant Tannihilation de ma propre intelligence, je ne cesse point de raisonner. Ainsi, j'examine ce qni serait adreno si je n^ayaîs point reça l'être; ce qui poarrait advenir si je le perdais; j'établis des principes, je tire des conséquences sans briser ancnne des lois de Tordre intellectuel. Le monde réel et le monde idéal sont pour moi comme un magnifique spectacle, auquel il est certain que j'assiste, mais d'où je puis me retirer sans arrêter la représentation, sans qu'il y ait d autre changement que le yide laissé à la place imperceptible que j'occupe. n en est bien autrement des Tentés qui sont objet d'éyidence. Est-il nécessaire que je pense? Non ; mais il est nécessaire, d'une manière absolue, que ce qui pense existe, et je ne saurais, même un instant, faire abstraction de cette nécessité. Que si 'supposition absurde) je supprime le rapport entre la pensée et l'être, le lien qui maintient l'ordre et Tbarmonie dans TuniTers se brise aussitôt; tout est bouleversé, confondu, et ce qui s'offre à moi, je ne sais si c'est le néant ou le chaos. Pourquoi ce boulerersement et ces ruines? par cela seul que l'entendement admet un fait contradictoire, en affirmant une pensée à laquelle il refuse Texistence. Une loi universelle, nécessaire, absolue, a été violée, tout s'est écroulé ; la certitude de l'existence du moi, certitude fondée sur le témoi* gnage de la conscience, ne saurait réparer ce désordre. En admettant une contradiction, l'intelligence

iîO LIVRE I. — DE LA CERTITUDE.

s'est suicidée; sa parole insensée a engendré le néant ; les ténèbres que le souffle de cetle parole a répandues sur tout ce qui est, sur tout ce qui peut être, retombent en noirs tourbillons sur elle, et l'enveloppent d'une éternelle nuit.

154. Voilà les caractères de la conscience et de l'évidence définis et fixés. La première a pour objet l'individuel et le contingent; la seconde, l'universel et le nécessaire. La conscience et l'évidence ne peuvent être et ne sont identiques qu'en Dieu seul, source de toute vérité, principe universel et absolu de l'être et du connaître. Dieu voit la raison de toutes les essences, la raison de tout ce qui est, dans son être infini qui contient toutes choses ; Dieu ne peut faire abstraction de lui-même et du témoignage de sa conscience. Que resterait-il du monde , demandé-je à la créature, si tu cessais d'être? — Tout^ excepté moi. — Mais si Dieu cessait d'exister, que resteraitil?— ^^e«.

155. J'ai donné le nom d'instinct intellectuel à cette inclination spontanée qui , dans la pratique de la vie, détermine la certitude indépendamment du témoignage de la conscience ou de l'évidence. On désigne à un archer un but à peine visible; il doit, les yeux bandés, lancer une flèche au hasard, après avoir perdu jusqu'au souvenir de la direction dans laquelle ce but se trouve placé. Impossible de l'atteindre, dira-t-il ; et les raisonnements les plus captieux n'ébranleront pas sa conviction. A-t-il, avant de répondre, consulté le témoignage de la conscience?

CHAP. XT. — HOTIIfS DE PKRGETOIE LA TÉRITÉ. 121

Non, car il s^agit d'un fait extérieur. Inyoque-t-il révidence? Non, car Tévidence implique dans son objet quelque chose de nécessaire ; et nulle impossibilité nécessaire n'empêche la flèche d'atteindre le bat proposé. Sur quoi donc s'appuie Tinvincible conviction de l'archer? Ni la conscience n'intervient, ni l'évidence immédiate ou médiate n'est invoquée : elle a donc pour origine la force intérieure que je nomme instinct intellectuel ; qu'on l'appelle sens commun, il ne m'importe, pourvu que le fait soit reconnu. Il entrait dans les vues du Créateur que l'homme pût être raisonnable , même avant de raisonner; qu'il pût se conduire avec prudence, même alors que le temps lui manque d'examiner les raisons d'être prudent.

156. Cet instinct de l'intelligence s'applique à tout un ordre de faits très-nombreux et très-divers ; il est à la fois et le guide et le bouclier de la raison; le guide, car il la précède et lui montre le chemin du vrai ; le bouclier, car il la met à couvert de ses propres subtilités, en forçant le sophisme à se taire devant le sens commun.

157. C'est eu vertu de cet instinct que l'autorité du témoignage des honmies entraîne notre assentiment; et l'on sait combien cet assentiment importe, tant à l'individu qu'à la société. L'homme croit à l'homme, il croit au témoignage avant d'avoir réfléchi sur les motifs de sa foi; peu étudient les motifs d'y croire, la foi est universelle.

Observez qu'il ne s'agit point ici de savoir si

IM LIYRB 1. — DB LA C.EUTITUOE.

l'instinct intellectuel nous trompe quelquefois, dans quel cas il nous trompe, et pourquoi. Je ne prétends qu*une chose, constater son existence. Mais que l*on me permette cette seule remarque : une règle participe toujours de celui qui l'applique, et Thomme est faillible ; vous ne sauriez trouver en lui le bien sans mélange, et vous y cherchez la vérité sans mélange,

158. Nous n'objectivons les sensations qu'en vertu d'un instinct irrésistible. Rien de plus certain, rien de plus évident aux yeux de la philosophie que la subjectivité des sensations ; les sensations sont des phénomènes immanents, phénomènes intimes qui ne vont point hors de nous. Et cependant, tout homme, le genre humain tout entier, conclut du subjectif à l'objectif, de l'interne à l'externe, du phénomène à la réalité. Nous franchissons un abîme à notre insu. Lorsque les plus éminents philosophes ont épuisé leur génie à la recherche du gué qui réunit les deux rives, lorsque les plus vigoureux esprits, à bout d'efforts, ont dit résolument : Il n'existe pas, serait-il donné au commun des hommes de le découvrir au début de la vie? Non, le raisonnement n'a rien à voir ici. Donc, il existe un instinct en vertu duquel nous croyons, d'une certitude invincible, à la vérité de certaines propositions inaccessibles à la philosophie.

189. Est-il raisonnable, lorsqu'on veut étudier l'homme , d'isoler ses facultés , de mutiler, de défigurer l'esprit pour apprendre à le connaître? S'il est un fait, un principe fondamental en psychologie,

CHAP1TR1S XVI. — CONFUSION d'iDÉBS. 123

c'est la maltiplicité des actes et des facultés de notre âme, malgré sa simplicité attestée par la conscience. L'homme est régi, comme l'univers, par un ensemble de lois dont les effets se développent simultanément avec une régularité pleine d'harmonie; séparer ces lois, c'est les mettre en opposition; comme il n'est donné à aucune d'elles de produire son effet isolément, leur demander d'agir seules, c'est remplacer l'accord par la confusion et le désordre. Soumettez le monde à la seule loi de la gravitation; au lieu de ce nombre infini de systèmes et de soleils qui charment nos regards dans l'immensité du firmament, vous n'aurez qu'une masse unique incommensurable, informe. Livrez l'univers à la force de projection toute seule, les corps se décomposeront en atomes imperceptibles ; vous les verrez s'évanouir, aussi léger que l'éther, dans Tespace infini *.

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