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CHAPITRE XVIII

LB FRUfCIPE DB DBSGARTBS; SURB. SA MÉTHODE.

170. Par malheur, Descartes a manqué d'exactitude, soit dans Ténoncé, soit dans l'explication de son principe. De là tant de fausses interprétations.

Toutefois, en lisant attentivement ses divers écrits, en les comparant les uns aux autres, on voit que, si peut-être il ne se rendait point un compte bien exact de la différence que nous avons signalée entre raisonner et constater un fait , que s'il n'avait pas une connaissance réflexe suffisamment claire des conséquences que Ton peut tirer de son principe fondamental^ il n'eut du moins jamais la pensée qu'on lui prête de l'établir comme un raisonnement.

Étudions ses propres paroles : <c Pendant que nous rejetons, dit-il, toutes les choses qui nous semblent douteuses, allant jusqu'à supposer qu'elles sont fausses, il nous est facile de comprendre, dans ce doute ou dans cette négation. Dieu, le ciel, la terre, notre propre corps; mais, bien que doutant de tout le reste, nous ne parvenons point à douter de notre existence; nous avons une telle répugnance à concevoir que l'être qui pense n'existe pas en môme temps qu'il pense, que nonobstant tout raisonnement, nous ne pouvons nous empêcher d'admettre comme vraie, et, par conséquent, comme la pre- |

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mière et la plus certaine, cette conclusion : a Je pense, donc je suis. » (Principes de PhiL^ page I ^ §6et7.)

Ce passage contient un véritable syllogisme : Nous avons une si grande répugnance à concevoir que ce qui pense n'existe pcL9 au moment qu'il pense, c'est-àdire : <( Ce qui pense existe; » en termes de Técole, cela s*appelle établir la majeure; que nous ne pou-vons nous empêcher de croire que cette conclusion : « Je pense ^ donc j'existe ^y* est vraie, » Mineure et conséquence du syllogisme. On le voit, en même temps qu*il constatait le fait, Descartes s'efforçait de le prouver. C'était la tendance générale de son époque. Les réformateurs les plus absolus euxmêmes ont peine à se préserver de l'atmosphère qui les entoure. Cette tendance se retrouve dans toutes les méditations de l'auteur, bien qu'unie à un merveilleux esprit d'observation. C'est un défaut.

Mais que ressort-il de ces explications obscures ou ambiguës ? Quelle est la pensée qui se voit toujours au fond ? La voici : c< Je puis , par un effort de mon esprit, douter de toute chose; mais je trouve en moi la limite de cet effort. Si je ramène mon attention sur mon entendement, sur mes actes intérieurs ou de conscience, sur mon existence enfin , le doute s'arrête ; et ma répugnance à passer outre est telle que rien ne saurait la vaincre. » Yoilà le sens vrai de l'afErmation de Descartes, L'erreur, si elle existe, a été de formuler le fait en proposition générale; proposition vraie, sans doute ; conséquence légitime,

mais sans nécessité; le principe, loin d'y gagner, y perd de sa clarté et de sa force.

171. Observons, cependant, que le philosophe français suivait la marche que tous les philosophes ont suivie, même ses plus ardents détracteurs. Chose étrange ! Descartes est d'accord , sur ce point , avec les chefs de l'école métaphysique opposée à la sienne, Locke et Gondillac. En effet, que Thomme qui scrute l'origine de ses connaissances et les principes sur lesquels repose la certitude, se trouve, par rapport à ses actes intérieurs, ea présence du témoignage de sa conscience; que cette conscience produise en nous une certitude inébranlable, une certitude telle que nous n'en pouvons concevoir de plus invincible, c'est un fait universellement admis, un fait que tous les idéologues reconnaissent, qu'ils établissent tous, bien qu'en des termes différents. Plus je médite ces matières, et plus je me pénètre de cette vérité, triviale à force d'être vraie : « Il est peu de choses nouvelles sous le soleil. » Que de systèmes ne sont nouveaux que par la forme qui les rajeunit !

172. Quelle est, au fond, la méthode de Descartes? La voici résumée en deux propositions : 1*" Je veux douter de toutes choses ; 2* lorsque je veux douter de moi-même, je ne le puis.

Examinons les deux propositions, et nous verrons avec étonnement que cette méthode, si souvent attaquée, est universellement suivie.

Pourquoi le philosophe admet-il un doute universel? Parce qu'il veut examiner l'origine et la cerli-

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tade de ses connaissances. S'il se propose de tout soumettre à Texamen, il ne peut résenrer ancone vérité ; en excepter une seule serait anéantir le principe. U n*en excepte donc aucune ; que dis-je?il suppose qu'il ne sait rien. Ou cette question philosophique est une puérilité (et cependant on la trouve posée dans toutes les philosophies], ou la méthode de Descartes est la seule.

Mais ce doute est-il nécessairement réel et vrai? Qui Toserait dire ? Le doute absolu est une impossibilité absolue; soyez philosophe, tous n'en resterez pas moins homme ; on ne peut changer la nature.

173. Ce doute est une supposition, xme fiction, rien de pins; il n'a de valeur réelle que par un sous-en-tendu. U sert à découvrir la vérité première, c'est-àdire le point de départ de notre entendement ; nul besoin pour cela d'un doute positif; on arrive au même résultat en disant : Je suppose.

Exemple : Tout géomètre sait que, dans un triangle, le plus grand angle est opposé au plus grand côté ; la certitude qu'il a de la vérité du théorème est absolue. Toutefois, s'il veut le démontrer, il fait abstraction de c€tte certitude et cherche à prouver qu'on la peut établir.

Méthode d'une application constante dans l'enseignement des sciences. Qui ne connaît cette façon de parler : a n est ainsi ; mais supposons que cela ne soit point, qu'arrivera-t-il? L'argument ad absurdum, si fréquemment employé, surtout en mathématiques, n'est pas autre chose, a Si la ligne A n'est

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point égale à la ligne B, elle sera plus grande oa plus petite; supposons qu'elle soit plus grande, etc. » Ainsi, pour trouver la yérité, nous faisons abstraction de ce que nous savons, allant jusqu'à supposer le contraire de ce que nous savons. Que Ton applique ce système à la recherche du principe fondamental de nos connaissances, il en résultera le doute universel de Descartes, dans le seul sens admissible au tribunal de la raison ; dans le seul sens possible à l'humaine nature.

Les expressions que l'illustre penseur emploie sont ambiguës, j'en conviens ; mais sa pensée ne l'est pas; une plus grande clarté dans les formules aurait évité bien des disputes.

Mais si Descartes manquait de netteté dans l'expo* sition de son système, peut-être ses adversaires ne le pressaient^ils point avec toute la vigueur, toute la précision possibles. A notre avis, il eût suffi, pour vider la querelle, de poser ainsi la question : <c Votre doute est-il un doute réel^ effectifs ou seulement une supposition? » Tout est là.

Le philosophe français est venu se heurter à Técueil contre lequel la plupart des réformateurs se brisent. Dominés par leur idée, ils l'expriment avec une telle énergie qu'elle semble n'admettre aucune modification. Tout, en eux, est exclusif, absolu; ils prévoient la lutte, c'est pourquoi ils concentrent leurs forces sur l'idée qu'ils veulent faire triompher, négligeant tout ce qui n'est pas cette idée; on aurait tort de conclure qu'ils n'en ont point d'autres qui modifient

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