CHAP. XXY. — VALEUR OBJECTIVE DES IDÉES
mais comment décomposer sans succession? S'il y a succession, il y a souvenir; s'il y a souvenir, que devient la présence immédiate ? Donc l'objectivité de l'idée représentative, relativement au souvenir, est nécessaire.
258. Ces conséquences effrayent, mais elles sont inévitables. Point de raisonnement en dehors de la vérité objective; tout raisonnement implique une certaine continuité d'actes correspondant à des instants divers; que cette continuité se rompe, la pensée humaine se métamorphose ; elle n'existe plus comme raison ; elle ne nous offre plus qu'une suite d'actes sans liens d'aucune sorte, actes qui ne peuvent mener à rien. Les mots eux-mêmes nous échappent et s'évanouissent; tout se trouble, tout se confond, tant dans l'ordre intellectuel et moral que dans l'ordre matériel. L'homme perd jusqu'à la consolation de se posséder lui-môme ; ombre insaisissable, rêve d'un rêve I
259. Ainsi des sensations. En dehors de la vérité objective, elles peuvent exister, mais sans connexion, sans laisser aucun souvenir certain ; or^ les sensations passées ne sont quelque chose qu'à titre de souvenir, c'est-à-dire comme objets.
Impossible de réfléchir sur ces phénomènes. La réflexion n*est pas la sensation. Celle-ci est objet de celle-là, mais n'est pas la même chose. L'homme le plus ignorant éprouve la sensation comme le philosophe, mais il ne réfléchit point sur la sensation; gardons- nous de confondre la conscience sensible avec la conscience intellectuelle ; la première est la
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simple présence de la sensation, c*est la sensation elle-même ; la seconde est un acte de Tentendement prenant connaissance de ce qu'elle sent.
260. Cette distinction se peut faire parmi les actes purement intellectuels ; la réflexion sur l'acte n'est point l'acte môme. L'acte devient objet; il n'y a point identité, puisque ces deux phénomènes se montrent souvent séparés. Donc, sans objectivité, la. réflexion deviendrait impossible.
261. Comprend-on bien comment, sans objectivité, le moi prendrait conscience de ses actes, même de ses actes présents ? Nous l'avons vu ; le moi s'évanouit si la chaîne du souvenir se brise. Il y a plus; le moi devient incompréhensible; il nous échappe; nous ne pouvons le saisir même un instant. Gomment le moi pensant connaît- il le moi auquel il pense ? il le connaît comme objet. Connaissante ou sentiment, pour se rendre compte de lui-même, le moi pensant doit se prendre pour objet de sa propre pensée. Or, cela se peut-il, s'il n'a point de vérité objective?
Ainsi, s'attaquer à l'objectivité, c'est battre en brèche une loi fondamentale de notre esprit, détruire la pensée, ruiner la conscience elle-même et jusqu'au subjectif qui leur servait de base.