CHAPITRE IV
lift seleAee truscendantale extste-t^elle dans Pordre
ImteUecteel mlMN»l«*
38. La philosophie cherche le premier principe des connaissances humaines; mais diaque philosophe présente le sien. Quel est le véritable? At-il même été découvert î
Avant de demander quel est le premier principe, il eût été bon de savoir s'il existe un premier principe; or, on ne peut supposer cette dernière question réeolue affirmativement, puisque la solution change selon le point de vue où Ton se place; nous le verrons bientôt.
Ce mot, premier principe, se peut entendre de deux manières : il désigne une vérité unique, origine de toutes les autres, ou bien une vérité dont il faut supposer Texistence sous peine d'anéantir toute vérité. Dans le premier cas , le premier principe est comme une source d'où partent les nùUe canaux qui iertiU-
* Mi^em la noie Ui à 1» fin da volume.
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sent rintelligence; dans le second, c'est un point d'ap^
pui qui doit porter, sans faiblir, le puitJs d'un monde.
39. Existe-t-ii une vérité, principe de toute vérité ? Dans la réalité , dans l'ordre des êtres, dans Tordre intellectuel universel, oui ; dans l'ordre intellectuel humain, non.
40. Dans l'ordre des êtres, il existe une vti iié première, parce que la vérité est la réalité, et qu'il existe un être auteur de lous les êires. Cet être est une vérité, la vérité même, la plénitude de la vérité , car il est ressencc même de l'être, la plénitude derètre.
Toutes les écoles philosophiques ont reconnu cette unité d'origine. Les athées la nonunent force ; les panlhejstes, substance unique, l'absolu, l'inconditionnel. Les uns et les autres, ayant abandonné l'idée de Dieu, soiil contraints de mettre à sa place quelque chose d'où ils puissent tirer l'univers et les phénomènes multij>les de l'univers.
41. Dans Tordre intellectuel universel, il existe une vérité mère de toute vérité, c'est-à-dire qu'il n'y a point seulement unité d'origine dans les vérités réalisées ou dans les êtres considérés en eux-mêmes, mais que cette unité se manifeste dans renchainement des idées qui représentent les êtres ; de sorte que, si notre entendement se pouvait élever a la connaissance de toutes les vérités, en les embrassant dans leur ensemble et dans leurs rapports, il verrait que malgré leur dispersion presque iutinic , malgré leur divergence apparente, parvenues à une certaine hauteur, ce& verilcs vont conveigeanl vers un
GUAPITAB iV. — SCIENCE TRANSGE«0ANTALE. 29
ceaire commun , où elles s'unissent en faisceau» comme des rayons delumitrc dixus lepoint lumiiicux qui les verse sur le monde.
42. n arrive souvent que les théologiens, en essayant l'explication des dogmes révélés , sèment les doctrines {Aîloaophiques les plus fécondes. C'est ainsi que saint Thomas d'Âquin, dans ses Questions sur Peniendetnent deê anges et dans d'autres parties de ses (Buvres, nous a laissé une théorie pleine d'intérêt et de lumière. SeloQ le saint docteur, à mesure que les purs esprits s'élèvent dans Tordre hiérarchique, leur intelligence agrandie s'exerce sur un moindre nom» bre dldéeSy et cette progression ne s'arrête qu'à Dieu ; Dieu connaît toutes choses dans une seule idée, cette idée unique est son essence même. Ainsi, il y a non-seulement un être auteur de tous les êtres, mais encore une idée unique, infinie, qui renferme toutes les idées. Celui qui posséderait cette idée verrait tout en elle ; or, comme cette plénitude de compréhension n'appartient essentiellement qu'à ■l'intelligence infinie de Dieu, les créatures, en arri<* vant, dans l'autre vie, à la vision béatiflque, c'est-àdire à l'intuition de l'essence divine , verront plus ou moins d'objets selon qu'ils posséderont Dieu d'une manière plus ou moins parlaite. Chose adimrable ! le dogme de la vision béatifique, lorsqu*on sait le comprendre, est aussi une vérité philosophique de la plus haute portée. Le rêve sublime de Male« branciic sur les idées était peut-être une réoiinis* cence de ses études théologiques.
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43. Rcvilité pour les purs esprits, chimère pour l'esprit de rhomind enfermé dans ia prison du corps, la science transcendantale sera la récompense de Tâme -heureuse, lorsqu'après l'épreuve de la vie elle s'élë- Tora dans les régions dm la himièi^.
44. S'il nous est permis de juger par analogie , 41e existe, M effist, eeite smence trameendantaie qui contient toutes les scieMes, tandfs <^*elle est contenue eUeHfiémedMis un seul princtpe, ou^ pour mieux dire, dans um seule idée, dus une teille intuition. N avons-nous point une image smsible de celte mérité dans la progresstoii des Mras , teis les degrés divers où 1 iiitelligcnce individuelle esl distribuée, dans le dévetoppement progressif des sciences?
Un des caractères distindife de ^intelligence est de généraliser, de percevoir ce qui esl eounua dans ce qui est divers, de ramener le multii^ à Vnnité ; et celte iaculté est proportionnelle au dévelo^[>einent ÎDleikctiieL
48. La brute oe perçoit rien au delà de ses sensa^ tiens et des otijets qui les causent» Nulle généralisai tion, nulle classiflcation ; rien qui s'élève au-dessus de rimpressîon reçue et de i'instinct qui pourvoit aux néeessMés éê H Tie* L'iiomme, aÉ oontrairey dès le réveil de son intelligence, aperçoit des rq[iports sans nombre^ Ce fn'il a dans une drooostanee, il sait rappliquer en une autre ; il généralise, il embrasse dans une idée unique une multitude de ra|i^ts et d'idées. L'enfant veut-il atteindre, de la main, un objet hors de sa portée, il improvise ausMtiH ^^
CHAPITIIB IV. ^ SCIENCE TRARSCBNMNTALB. 81
wioyeTi. La brute s'arrête, durant des heures entières» ilmnt l'objet trop haat placé qu'elle convoite. Si on lui facilite l'ascension , elle monte , mais elle est hors é'MdX de penser que, dans nue circonstance ana* logue, elle doit agir de la même manière. L'un a l'idée générale d'un moyen et des rapports de ce noym avecla^ ; il s'en sert dans Toccasion. L'autre a bien devant les yeux la Jin et le moyen^ mais il n*aperçoit pas le rapport qui les unit et s'arrête à rindividuaUté matérielle des choses.
Gbec le premier, il 7 a perception de l'unité ; le lien qui relie en un les lails particuliers manque au •econd.
L'enfant généralise et soumet à une solution identique les cas nombreux dans lesquels un objet peut être placé hors de sa portée. Il possède , pour lunsi parier, la lormule du problème.
Je conviens qu'il ne se rend pas compte de cette formule, c'est-à-dire qu'il n'y réfléchit pas ; mais il la pMiède ; la preuve, c'est que si l'occasion se pré*
sente, il en fait sur-le -champ rapplicatioîi. Bien plus, ^'ou hii parle, en général, de choses placées hors de la portée de sa main ; vous le verrez appliquer, sans hésitation, l'idée généralisée d'un moyen auxiliaire ; le bras de m ihère, iTmi frère plus âgé que lui , d'un serviteur, etc., tout lui est bon ; il sait découvrir en toute diose le rapport du moyen mvec la fin. La vue de la lin tourne aussitôt sa pensée vers le moyen. L'idée générale cherche à s'individualiser dans un (ait pai'liculier.
46. Un art est im ensenible de règles» moyeos pratiques de bien faire; un art est d^autant plus parfait que chacune des règles embrasse un plus graud nombre d'applications particulières, et, partant, que les règles sont moins nombreuses. A\aiii que les principes de rarchitecture eussent été fonnulés, on avait constiuit des édifices solides, magnifiques, en harmonie avec Tusage auquel on les destinait; mais il n'y eut progrès que du jour où, constatant ce qu'il y avait de commun dans les édifices réguliers, passant de FindiTiduei à l'universel, lorinulant , enfin , des idées générales de beauté et de solidité applicables, l'on parvint à déterminer la cause de la LcauLc cl de la solidilé en elles-mêmes ; alors, seulement, l'architecture naquit.
47. Ce que nous disons de l'architecture se peut étendre à tous les arts libéraux et mécaniques. Ramener la multiplicité à l'unité, renfermer dans le momdre nombre d'idées possible, le plus grand nombre possible d'applications, généraliser l'idée du beau, réaliser un type universel applicable à toutes les productions tant littéraires qu'artistiques, voilà le hut de tous les efforts comme le terme de tous les progrès I La mécanique elle-même ne s'ingénie>t-elle pas, sans relâche, a réduire ses procédés ? Celui-ln, parmi ceux qui la cultivent, se tient pour le plus habile, qui sait allier à la simplicité des moyens la multiplicité, la variété des résultats. Lorsque nous admirons une machine, cette première qualité par-
tage nos éloges avec la seconde : merveilleux Iravail ! disoDs-nous ; et, comme il est simple !
48. Appliquons celle doclrine aux sciences exactes et naturelles.
Dans notre système actuel de numération, chaque chiffre recevant une valeur décuple eu s'avançant d^une place vers la gauche, et les vides étant eomblés par des zéros, Finfinité des nombres se trouve rcsumée dans Tmiité d'une seule rè^ reposant elle^ même sur une idée unique : le rapport de la position avec le décuple de la valeur. Tout le mérite du sjslème est là.
Les logarithmes ont iait faire h Tarithmélique uu pas immense en réduisant à ces deux opérations ^ additionner et souslraire, la mulUpUcaliou et la tii-* vision.
L'algèbre n'est autre chose que la gcnéralisalion des formules et des opérations arithmétiques, c'est** à<-dire leur siniplilicalion. L'applicalioii de ralgcbre à la géométi^ie est la généralisation des expressions géonjétriques. Les formules des lignes, des figures, des corps, sont l'expression de Tidce universalisée de ces corps, de ces lignes, de ces figures. Le géomètre conserve cette idée génératrice eoiiimc un type; et il lui suffit des applications les plus simples pour calr m\ev pratiquement, avec la dernière exactitude, loulcs
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les lignes de même espèce. Dans celle formule
nommée coefficient différentiel , se trouve contenue ridoc mère du calcul infinitésimal. Cette idée tire son
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origine de la géométrie; mais, à peine conçue dans sa généralité, elle oa?Fe aux leienoes mathémotiquen des horizons immenses.
La fécondité prodigieuse de ce calcul tient à sa simplicité ; il généralise, pour ainsi dire, d'un même coup, Talgèbre elte-méme et la géométrie.
49. L'unité, Toilà le but de l'intelligence humaine; elle est la condition du progrès. La découvrir a été la gloire des plus grands génies ; la mettre à profit, la gloire de la science. Vicie expose et applique le principe de Texpreasion générale des quantités aritbmé^ tiques; Descaries en fait autant pour lu géométrie; Newton déoouTre les lois de la gravitation nniver* selle, en même temps que Leibnitz invente le calcul niflnitésimal ; rintelUgence humaine s'est approchée de ruïiité et les sciences exactes et naturelles, éclairées d'une vive lumière, marchent à pas de géant par des chemins auparavant inconnus.
50. A mesure que les sciences se perfectionnent, leurs points de contact se multiplient. Elles offrent à l'œil étonné du penseur d'étroites relations. Les anciens auraient-ils pu croire que Tidée de Tellipse devait ouvrir à Tash onomie les secrets de l'univers ; les foyers étaient de simples points ; la courbe une ligne, rien déplus; les rapports des foyers avec la courbe... eombinaiaons stériles et sans application 1 Et quelques siècles plus lard, ces foyers, c'est le soleil ! celte courbe, les orbites des planètes 1 Les lignes qu'un géomttre titiçait sur sa table, le chemin des mondes dans l'espace l
GHAP1TR& IV. âU£NG£ TRANSOBMfiANTALE. $$
L'union intime des sciences mathématiques et natiirdlas aat an fait iacoiitesté. Qui noM dira jus*qu'à quel point elles se peuvent rattacher 1 une et rwtra aux âcîeQce» antûlogii|iiei, psyabalogiqueit théologiques et mondes ? L'univers , la multitude kàMiabrabla des èU*e& qui le oompoeeiU, epfmrais*sent, mm yeux de la sdmice, comme une chaîne iiifrveiUeusÊ dont chaque auneau va se peifûetioiir aaal, depuis l'atome inoiisaiiiqiîe , jusqu'à Tèlre inleUigeut et libre fait à l'image de Dieu. Le$ diffirenlsirègiies de la natvre mtà unis par des refa^ tiens iulimes : ainsi les sciences se prêtent une lur oiièra midnétteet participent les unes des autres. La eomplication des objets amène la complication des eennaissaneis ; et Tunité des lois qui iPé|fisaent les êtres divers rapproche toutes les études et tend à iormer une science unique, univers^. Que ne nous est-il donné de voir l'identité des origines, l'unité de fin, la simplicité des voies )f Nous posséderions la srienee transcendantale , la sdenoe nère, ou plutôt l'idée unique dans laquelle tout se peint tel qu'il est, eà tioot se Toit sens efforts , comme dans une glace pure un paysage magnifique avec ses proportions, sa forme et ses couleurs. Sachons nous contenter, cependant, des ombres de la réalité ; et, dans Tinstinct qui pousse notre entendement à simpUfier toutes choses, dans ses aspirations vers l'unité, saluons l'indice précurseur de la science unique qui n'est autre chose que l'intuition de l'idcc unique, incrée, infinie I C'^t ainsi que dans le désir du in^ulicur dont
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notre cœur est agilé, dans la soif des jouissances qui nous tourmeute, nous trouvons la prouve que tout ne se termine pas ici-bas et que notre âme est faite pour la possession d'un bien refusé à notre vie mortelle.
&i. Cette unité que nous avons observée dans la gradation harmonique des êtres, dans l'enchaînement des sciences, nous la retrouvons encore en comparant l'homme à Thomme, en étudiant le don par excellence de Tesprit humain : le génie ! Les esprits marqués de ce sceau se distinguent par Tunité et Té^ tendue. Ont-ils à traiter une question difficile, ils la sinn^Ufient , ils l'aplanissent en la voyant de haut , en s'établissant dans une idée principale qui raycmne sur toutes les autres. Yeulenl-ils résoudre un sophisme, ils portent le fer à la racine et d'un mot détruisent rillusion. Que s'ils emploient la synthèse, discernant sans hésitation le principe fondamental, ils indiquent d'un trait le chemin qui doit conduire au résultat ; dans l'analyse, ils se placent d'instinct au point de départ; ils saisissent le ressort caché; ils nous ouvrent 1 objet, pour ainsi dire, et nous en révèlent les mystères les plus obrscurs. Qttc s'il s'agit d'une découverte, taudis que le vulgaire hésite et tâtonne, l'homme de génie frappe du pied le sol et dit : <i Le trésor est là ! » Pas de longs raisonnements, pas de détours superûus : des pensées, en petit nombre, mais fécondes; peu de paroles, mais dans chacune d'elles une perle
enchâssée.
tiin Oui, dans l'ordre intellectuel, il e;ûsle une vé-