CHAPITRE XXIV
239« L'évidence est de deux sortes : immédiate et
médiate* Immédiate, lorsqu'elle est produite par la seule compréhension des termes; médiate, lorsqu'elle relève du raisonnement, a Le tout est plus grand que sa partie ; » vérité d'une évidence immédiate. « Le carré de Thypothénuse est égal à la somme des carrés construits sur les deux autres côtés ; » proposition d'une évidence médiate, c'est-à-dirç qui demande une démonstration.
340. Parmi les caractères distinctifs de révidence, soit médiate, soit immédiate, nous avons déjà iiunimé la nécessité et l'universalité de son objet.
Mais il est un caractère plus foiuiaiuental encore, bien qu'il soit difficile de constater s'il s'appUque ou iioa à révidencc médiate , à savoir : que l'idée de l'attribut se trouve contenue dans l'idée du sujet. Ce caractère est essentiel ; il donne la notion la plus parlaite du critérium de révidence immédiatCt et le distingue ainsi des critérium de la conscience et du sens commun.
J'ai dit : il est difficile de savoir si ce caractère s'appUque à révidence médiate, laissant entendre que, même dans les propositions, évidentes de cette
manière, l'idée de Tatlribut peut être contenue dans celle du sujet. Je suis loin, toutefois, de confondre les théorèmes avec les axiomes. J ai voulu seulement appeler Tattention du lecteur sur une doctrine que je me propose de développer en traitant de l'évidence médiate. Mais il ne s'agit, dans ce chapitre, que de révidence immédiate ou de l'évidence en général.
241. L évidence exige un rapport puisqu'elle implique une comparaison. Sans comparaison, il ne peut y avoir évidence, mais simple perception, c'est-à-dire un fait de conscience; de sorte que révidence n'est pas seulement une perception ; elle suppose ou produit un jugement.
Il y a deux choses dans révidence : intuition pure de ridée, et décomposition de cette idée en ses parties; sorte d'analyse accompagnée de la perception des rapports que ces parties ou idées nouvelles ont e^tre elles.
Donnons un exemple. Un triangle a trois côtés. Proposition évidente, car, dans Tidée triangle, je vois l'idée trois côtés. En pensant au triangle, je pensais, en quelque sorte, aux trois côtés. Si je m'en étais tenu à la contemplation de l'idée simple de triangle, j'aurais eu l'intuition de cette idée , mais non Févi^ dence. L'évidence se produit lorsque, décomposant l'idée triangle et considérant, dans cette idée, celle de figure, en général, les idées particulières de côté, de nombre trois, l'esprit les trouve contenues dans l'idée primitive. La perception claire de Pensemble» Toilà révidence.
CHAi'lT. XXIV. — CUllEiUUli IIE L'ÉVIDËNCfi. 18J>
La langue usuelle ( nous ferons souvent cette re*
marque) devient ici, par la force même des choses, merveilleusement philosophique. L'évidence ne s'affirme point d'une idée, mais d'un jugement; on dit d'une proposition qu'elle est évidente ; on ne le dit point d'un terme. Pourquoi? parce que le terme exprime ridée, simplement, sans aucun rapport, sans la décom[)Oser. La proposition, au conli aire, formule un jugement, c'est-à-dire affirme qu'une idée est contenue dans une autre ou le nie; ce qui suppose une analyse de l'idée totale.
342. L'évidence immédiate est la perception de l'identité entre diverses idées que la force analytique de' ^entendement avait séparées. Loin d'être, à nos yeux, une contradiction, cette identilé combinée avec la diversité doit nous paraître naturelle, en présence de l'un des faits les plus constants de notre intelligence , à savoir : la faculté de décomposer les idées les plus simples, et de saisir des rapports entre les choses identiques.
Que sont les axiomes? que sont les propositions per se notœî Des expressions dans lesquelles on affirme l'exislencc d'un atli îbut appartenant à l'essence du sujet ou contenu dans l'idée du sujet. L'idée de celui-ci implique celui-là; le terme qui exprime le premier exprime aussi le second ; toutefois, l'entendement en vertu d'une force mystérieuse de décomposition distingue entre ces choses identiques , les compare et, sur le champ, les identifie de nouveau. Le mot triangle désigne une ligure comprenant
trois angles et trois côtés ; mais dans cette idée Tin-
telligence peut prendre séparément celles de côté, de nombre et les comparer à ridée primitive. Distinguer ainsi , ce n'est point préparer des erreurs à i'inteiiigeDce» c'est étudier une même chose sous des aspects différents, pour en venir à Tîntuition claire, à rafflrmaiion de Tidentité des parties qui composeat Tensemble.
243. L'évidence est une sorte de compte rendu, par lequel reutendement trouve dans l'idée décomposée tout ce que le principe conlienL. De là, ruiuvers^ité, la nécessité de Tobjet de l'évidence, en tant et selon que cet objet se trouve exprimé par l'idée. Pas d'exception possible ; l'attribut était ou n'était point contenu dans l'idée primitive. S'il y était, il s'y trouve encore, ou le principe de contradiction est violé.
Voilà comment, de&deux caractères de l'évidencé sijj^nalés plus bas, le plus fondamental est celui-ci : que l'idée de l'attribut soit contenue dans l'idée du sujet. La nécessilé et l'universalité tiennent à ce caractère; en effet, moyennant cette condition que l'idée de l'attribut soit contenue dans celle du sujet, Taltribut doit convenir néceitsairemefU à tom les su* jets.
244. Jusqu'ici, nous n'avons point trouvé de difficultés ; il s'agissait de l'évidence considérée subjectivement, c'est-à-dire en tant qu'elle a rapport aw;. idées ; mais l'entendement ne s'arrête point à l'idée ; il passe à l'objet, et uon-seulement il aflirme qu'il voit une chose, mais que cette chose est telle qu'il
CHAPIT. XXiV. — CUlTEiULM DE t'fcViDEXCE. 191
la voit. Dans Fordre purement subjectif, le principe
de coatradiction se borne à coribtuter que l'être répugne au non être et réciproquement; que leur coexistence établit dans notre entendemgul une sorte jde lutte de pensées qui s'entre-délruisent ; lutte que l'entendement doit subir sans espoir delablir jamais rharxnonie. On ne peut, jusque-là, rien objecter; nous réprouvons ainsi. Mais, en énonrant le principe, on prétend affirmer autre chose que Tincompa* tibiiité des idées; cette incompatibilité, nous la iransportons aux cUoses mêmes, soumettant à cette loi, non-seulement nos pensées, mais tous les êtres, réels au possibles. En effet, d'un objet quel qu'il soit, et quelles que soient les conditions de son existence, nous aliiiuioos, sans bé$iialiou, que pendanl <|u il existe, il ne peut point ne pas exister, qu'en même temps qu'il n'est poiiiil, il ne peut être.
. Nous étendons le principe de contradiction de nos idées aux choses. L'entendement applique a tout la loi dont il reconnaît la nécessité pour lui-même. De quel droit? dira-t-on peut-être; du droit de la nécessité ; droit suprême i Uu'esi-il besoin de raisons; nous touchons aux fondements de la raison. Colonnes d'Hercule de l'intelligence humaine, la philosophie ne va pas plus loin.
Mais quoi! laisserons-nous le champ libre au scepticisme» nous retranchant dans la nécessité ? Non. La question se peut résoudre de plusieurs manières. Que si les solutions données ne nous mènent point au delà des Uuiites de rinlelligence , elles ont du
192 LIVRE I. — DE L\ CERTllLDE.
moins Tavantage de ruiner de fond en comble la
cause du scepticisme.
34K. Demander le pourquoi de la légitimité du critérium de l'évidence, s'enquérir de la raison de cette proposition : € Ce qui est évident est vrai, » c'est poser la question de robjectivilé des idées. Or, les sceptiques ne refusent point d'admettre les faits de conscience; les raffinements du doute n'ont jamais été portés si loin. Sceptiques et dogmatistes s'accordent à recoiinaitic Tapparencc ou le phénomène purement subjectif. Alais les dogmatistes établissent sur la conscience l'édifice des connaissances humaines, tandis que les sceptiques refusent d'admettre la légitimité de la transition du fait de conscience à la réalité, prétendant qu'il faut désespérer de la science et s'en tenir aux phénomènes purement subjectifs.
Selon cette doctrine, les idées ne sont que des formes vaines de notre entendement; elles n'ont point de signification réelle, et ne peuvent nous conduire à rien ; bien qu'elles nourrissent notre esprit en présentant à ses combinaisons un champ illimité, le monde qu'elles font passer devant lui n'est qu'une illusion. L'entendement qui contemple ces formes vides est le jouet d'un réve. Le réel, le possible, le spectacle multiple des choses et du monde, tout cela n'est qu'un pur néant, ou, s'il est quelque chose, Tesprit de l'homme n'en saurait constater la réalité.
246. Il est difficile de combattre le scepticisme sur ce terrain. Il a, si je puis m'exprimer ainsi, franchi