N'est-il pas étrange qu'il y ait, à coté du cri
* Voyez la note XXVII, à la fin du volume.
terium des sens, un autre critérium de vérité, le sens commun ? Le mot 5^715 exclut toute réflexion, tout raisonnement, toute combinaison -, en effet, rien de tout cela n'est compris dans le mot sentir. L'esprit qui sent est passif 5 il ne met rien du sien, ne donne rien, mais il reçoit; il n'exerce point une action, il la souffre. Cette analyse met en dehors du sens commun toute chose qui relève de l'activité de l'esprit, et fixe un des caractères essentiels de ce critérium ; ce caractère, le voici : Par rapport aux vérités de sens commun , l'entendement ne fait que se soumettre à une loi sentie^ à une nécessité instinctive dont il ne peut s'affranchir.
316. Commun : c'est-à-dire rien qui soit individuel-, l'objet du sens commun est général, il appartient à tous les hommes.
Les faits de conscience sont des faits de sentiment, non de sens commun. L'esprit les sent, abstraction faite de l'objectivité et de la générahté : ce qu'il éprouve ainsi lui appartient d'une manière exclusive et n'appartient qu'à lui.
Les objets du critérium de sens commun se rapportent à tous les hommes et, partant, appartiennent à l'ordre objectif. Le subjectif est individuel, il n'est pas commun. Même dans le langage ordinaire, on ne dit point d'un phénomène intérieur, considéré indépendamment de son rapport avec l'objet, quelque extravagant que soit le phénomène, qu'il est opposé au sens commun. « J'éprouve telle sensation; il me semble que je vois telle chose w ou « telle chose est de
telle manière, » sont des locutions bien diffénîntes.
317. Le mot sens commun exprime une loi de notre intelligence, loi qui, malgré ses modifications apparentes, demeure toujours une, toujours la miême 5 c'est l'inclination naturelle de notre esprit à donner son assentiment à certaines vérités, en dehors du témoignage de la conscience et des démonstrations de la raison, parce que ces vérités sont nécessaires à la vie sensitive, intellectuelle ou morale.
Le nom n'importe point si l'on est d'accord sur le fait. Qu'il soit plus ou moins propre à signifier la chose, c'est une question de grammaire, non d(î philosophie. Examiner si l'inclination dont nous parlons existe réellement, sous quelles formes se présente cette inclination , à quels cas elle s'applique, jusqu'à quel point elle peut être considérée comme critérium de vérité, voilà ce qui nous importe.
Au milieu de l'inextricable complication des actes et des facultés de notre esprit, de la multipHciié, de la diversité des objets qui le préoccupent, il est évident que cette inclination ne se peut produire toujours avec le même caractère, qu'elle doit subir des modifications qui la font considérer comme un fait distinct, bien qu'elle ne soit en réalité que le même phénoimène transformé de diverses manières. Le moyen d'(îviter la confusion, c'est de préciser les circonstances.
318. En premier lieu, cette inclination se manifeste à propos des vérités d'évidence immédiate ; lentendement ne prouve ni ne peut prouver ces vérités, bien qu'il soit forcé de leur donner son assentiment
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OU de s'éteindre comme tine flamttlë que rien n'aliriiëntë. Il est indispensable à la vie intellectuelle qtie l'esprit possède une ou plusieurs vérités première^, point de départ, base nécessaire de l'intelligence. Or ce sont là les conditions comprises dans la définition du sens commun : impossibilité de fournir des preuves-, tiécessité de l'intelUgence , à laquelle il faut satisfaire par le consentement, inclination irrésistible et universelle à ce consentement.
Que si Ton refuse à cette inclination le nom de sens commun, je ne disjiuterai point sur les termes 5 je constate le fait ^ philosophiquement parlant, qu'ai-je besoin d'autre chose? L'iildination au consentement à propos de l'évidence immédiate ne se nomme point ordinairement ainsi, je le sais^ ce mot sens s'appliquerait mieux aux choses qui relèvent de la faculté de sentir qu'à celles qui relèvent de l'intelligence; dans l'évidence immédiate, l'entendement connaît plutôt qu'il He sent. Quoi qu'il en soit, je le répète, le nom n'importe point; et, bien qu'il me fût facile de citer de graves auteurs qui donnent au cdterium d'évidence le nom de sens commun, je me borne à constater qu'il existe un instinct, une loi de notre nature, qui nous incline à donner notre assentiment à certaines vérités indépendantes de la conscience et de la raison -, je ne prétends rien au delà.
319. Il en est, par rapport à cette inclination, de l'évidence médiate comme de l'évidence immédiate. Notre intelligence est forcée de donner son assentiment non-seulement aux premiers principes, mais à
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toutes les propositions liées clairement avec eux.
320. Ajoutons que ce penchant irrésistible ne s'arrête point à la valeur subjective des idées ; il reconnaît leur valeur objective. Nous avons déjà ^u que cette objectivité ne se peut démontrer directement et à'priori. Si notre intelligence ne doit pas se renfermer dans le monde purement idéal et subjectif, nous avons besoin de savoir non-seulement que les choses nous paraissent d'une certaine manière, mais qu'elles sont en réalité ce qu'elles nous paraissent. L'assentiment à l'objectivité des idées est donc nécessaire, et nous nous trouvons en présence d'une inchnation universelle et irrésistible à cet assentiment.
321. Ce que nous avons dit de l'évidence immédiate et médiate, relativement à la valeur objective des idées, se réahse non-seulement dans l'ordre intellectuel, mais aussi dans l'ordre moral. L'esprit a besoin de règles, parce qu'il est hbre. Les principes moraux nous aident à vouloir, comme des principes d'un autre ordre nous aident à comprendre. Le bien et le mal sont à la volonté ce que l'erreur et la vérité sont à l'intelligence. La volonté a sa vie comme l'entendement -, elle meurt à la vie morale, s'il n'y a point de règles dont l'observance ou la violation constitue pour elle la perfection ou l'imperfection. Ainsi l'assentiment à certaines vérités morales est nécei5saire et voilà pourquoi il existe une inclination irrésistible et universelle à les reconnaître.
Dans l'ordre moral, il ne suffit point de savoir, il faut agir. Chose remarquable! le sentiment étant
If(î
principe d'action, les vérités morales sont non-seulement connues, mais senties. 'Lorsque ces vérités s'offrent à l'esprit, Tentendement y adhère, parce qu'il les reconnaît inébranlables, et de son côté, le cœur les embrifese avec enthousiasme, avec amour.
322. Si les sensations étaient purement subjectives, elles ne suffiraient pas même aux nécessités de la vie des sens. Il fallait que, sur la correspondance des sensations avec un monde extérieur, réel et vrai, le doute fût impossible. Le commun des hommes n'a ni le temps, ni l'intelligence nécessaire pour décider en faveur ou contre le système de Berkeley. La sécurité, disons-nous, devait être absolue, irrésistible, inébranlable ; il en est ainsi. La croyance à l'objectivité des sensations, c'est-à-dire à l'existence des corps, est universelle, irrésistible, absolue.
323. La foi dans l'autorité humaine nous offre un autre exemple de cet admirable instinct. Cette foi est nécessaire à l'individu comme à la société; sans la foi au témoignage des hommes, l'individu serait condamné à l'isolement, partant, à la mort. Cette foi importe à l'existence même du genre humain. Elle se modifie selon les circonstances, elle a ses nuances, ses degrés, mais elle est. L'homme croit à la parole de l'homme en vertu d'une loi de sa nature. Quand les témoignages sont nombreux, que des témoignages contraires n'en viennent point atténuer la valeur, l'assentiment devient irrésistible. Qui doute de l'existence de Constantinople ? Et cependant, le plus grand nombre ne connaît Constantinople que par ouï-dire.
Sur quoi repose la croyance au témoignage des hommes ? Les raisons philosophiques que l'on peut invoquer en sa faveur sont généralement ignorées, et, toutefois, l'adhésion des ignorants n'est pas inoins vive que celle des philosophes. Pourquoi? c'est qu'il y a nécessité, et à côté de la nécessité un ini^tinct pour la satisfaire. L'homme a besoin de croire à l'homme : il y croit. Chose digne de remarque! cette faculté de croire est d'autant plus ouverte que lu nécessité de croire est plus grande. Les esprits peia développés admettent tout ce qu'on leur dit 5 leurs yeux sont fermés, ils marchent sur la foi d'autrui. Le jeune enfant qui ne connaît rien par lui-même croit, sans hésitation, les impossibilités les plus absurdes; toute parole est pour lui un critérium infaillible de vérité. 324. Ce n'est pas seulement aux premiers princîipes intellectuels et moraux, à l'objectivité des idées et des sensations, au témoignage des hommes, que Tesprit donne un assentiment d'instinct. Il existe certaines ventés qui se présentent à l'improviste ; ces vérités demandent un jugement rapide, quelquefois une action immédiate-, on pourrait les démontrer, mais le temps manque à la démonstration. Ici encore l'assentiment est déterminé par une impulsion naturelle .
A cette classe appartiennent les jugements en vc^rtu desquels nous affirmons l'impossibilité d'obtenir du hasard certains effets déterminés; par exemple, Timpossibihté de composer le sermon sur la montagne en jetant à l'aventure des caractères d'imprimerie sur le sol, d'atteindre de loin un but impercep-
tible, etc., etc. Existe-t-il de cela une raison philosophique ? Assurément -, mais le vulgaire ne connaît point la théologie des probabilités. C'est une application spontanée, instinctive duprincipe decausalité, de Topposition naturelle de notre esprit à supposer un effet sans cause, Tordre sans une intelhgence ordonnatrice. 325. Les raisontiements par analogie sont, pour ainsi dire, le fond même de l'activité humaine. Comment savons-nous que le soleil se lèvera demain ? Par les lois de la nature. Comment savons-nous que ces lois auront une durée? Il nous faut, à la fin, recourir à Vanalogie. Le soleil se lèvera demain, parce qu'il s'est levé aujourd'hui, qu'il s'est levé hier, qu'il eti a toujours été de même -, et comment savons-nous que le printemps amènera les fleurs et l'automne les fruits ? Il en a été ainsi dans les années précédentes. Les raisons que Von peut donner en faveur de l'analogie, raisons que Von établit sur la constance des lois naturelles, sur le rapport de certaines causes physiques avec des effets déterminés, sont ignorées du commun des hommes -, mais l'assentiment est nécessaire au commun des hommes ou plutôt à tous les hommes-, et cet assentiment existe.
326. Les diverses espèces d'assentiment que je viens d'énumérer se peuvent nommer et se nomment en effet sens commun, excepté peut-être celui qu'entraîne l'évidence immédiate. Voicila cause de l'exception : si dans l'évidence immédiate il ne peut y avoir démonstration , il y a du moins vision très-claire de l'attribut dans Vidée du sujet. Mais V exception est
CHAP. XXÎttl;^ CRITÉRIUM DU feE^S ÔOMMUN. 267
unique. Datis tous les autres cas, l'homme ficqUiesce par une impulsion naturelle. Que si l'on oppose le doute à sa croyance, il li'appelle pas l'attention de soîi contradicteur sUr l'idée , comme il arrive pour les faits d'évidence immédiate -, il demeure interdit , déconcerté. A ses yeux, l'objection n'est pas une e^reu^, c'est de la folié.
Exemple : Dans un monceau de poussière nous jetons uii grain de sable, que l'on mêle, au hasard, à la masse commune. SurvieUt un homme qui, plongeant sa main dans le sable, annonce qu'il va retirer le grain qu'on vient d'y jeter. Discuterez-vous avec lui ? Non ; vous direz tout bas ou du regard : Cela n'a pas le sens commun.
Tout ce que nous voyons, dit un rêveur, tl'est rien ; le monde externe n'existe pas; notre corps même n'est qu'une illusion. Un autre nie l'existence de Paris et de Rome-, que répondre à ces étrangetés? Rien. Un instinct naturel les repousse. L'esprit sent qu'il y a folie; il n'a pas besoin de se le prouver.
327. Le sens commun est-il un critérium certain (fe vérité ? Est-il toujours certain ? Dans quelles occasions? Quels sont les caractères qu'il doit présenter afin d'être tenu pour infaillible?
L'homme ne se peut dépouiller de sa nature ; lorsqu'elle a parlé, la raison nous avertit de ne point dédaigner ses avis. Une inchnation naturelle est pour la philosophie chose très-respectable, par cela seul qu'elle est naturelle; c'est à la raison , c'est au libre arbitre de ne point laisser dévier cette inclination ;
mais, dans l'homme, ce qui est naturel n'est pas toujours fixe. L'instinct de la brute est aveugle, il ne change pas, et cela doit être, puisqu'elle n'a ni raison ni liberté ; les inclinations naturelles de l'homme sont subordonnées, dans leur exercice, à la liberté et à la raison; c'est pourquoi le mot instinct ne se peut appliquer à ces inchnations dans le même sens qu'on l'applique aux appétits brutaux. Au reste, l'ordre intellectuel est soumis, comme l'ordre moral, à la règle de subordination ; nous avons à surveiller notre inteUigence comme nous veillons sur notre cœur. Tous deux sont soumis à la loi de perfectibilité ; le bien et le mal , la vérité et l'erreur sont des chemins ouverts à notre liberté; la nature nous indique celui qu'il faut prendre, mais ne nous force point à le prendre. Nous avons sous notre main la vie et la mort ; à nous de choisir.
328. L'homme n'est pas seulement un être libre ; il est libre et faible. Voilà pourquoi ses inclinations naturelles s'égarent si souvent et l'entraînent à l'erreur. On conçoit combien il importe de fixer les caractères du sens commun, critérium absolument infaillible»
Les voici :