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CHAP. I. — DE LA SENSATION EN ELLE-MÊME

l'erreur est possible. Je dois tenir compte du sommeil, du délire, je puis être trompé par une glace qui réfléchit l'objet d'une certaine manière 5 je puis être trompé par un jeu d'optique, ou par une peinture habile; enfin, l'un des deux ornements peut être= un véritable relief et l'autre une surface plane.

Ainsi, même en admettant l'existence du fait intérieur appelé sensation, il y peut arriver :

1° Que l'objet extérieur de cette sensation n'existe pas;

2« Que l'objet existe, mais non à la place qu'on lui assigne ;

3° Qu'il soit autre que des ornements d'architecture;

4° Que les ornements soient tous deux des peintures et partant des surfaces, ou que l'un soit un plan et l'autre un rehef.

Que conclure de là? que la simple sensation n'a point un rapport nécessaire avec l'objet externe, puisqu'elle peut exister et que souvent elle existe en effet, sans objet réel.

Cette correspondance entre le subjectif et l'objectif relève du jugement qui suit la sensation, non d<î la sensation elle-même.

Si les animaux objectivent les sensations comme il est probable, l'instinct supplée en eux au jugement. Il en est de même de l'homme avant qu'il ait acquis l'usage des facultés intellectuelles.

Donc, la sensation considérée en soi ne porte point témoignage ; fait purement intérieur, simple affec-

294 LIVRE lï. — !)E§ SENSATIONS.

tion sensible. S11 y a eu réellement action d'un objet externe sur nos organes, si cet objet est tel qu'il paraît être, elle n'a pas à le discerner.

2. Supposons que l'animal soit réduit au sens du toucher et que ce sens, loin d'être perfectionné comme dans l'homme, ne réponde qu'à certaines affections de chaleur ou de froid, de sec ou d^humidej que cette sensibilité est loin de la sensibilité humaine! L'une touche encore pour ainsi dire à Tinsensible, l'autre s'approche déjà des régions de l'intelligence! La représention sensible, dans l'homme, est si variée, si étendue, qu'elle reproduit tout un monde et pourrait reproduire une infinité de mondes. L'homme se trouve placé au premier degré de l'échelle, au moins en ce qui tombe sous son observation ; mais qui pourrait assigner le plus haut degré possible?

3. Quelque développée, quelque parfaite que nous supposions la sensibiUté, cette faculté reste bien loin de l'intelligence ; admettons, pour les facultés sensitives, une perfectibiHté indéfinie, elles ne s'élèveraient point à la sphère de Tintelligence proprement dite ; leur perfectibilité serait d'un ordre différent, mais ne se confondrait jamais avec celle des êtres intellectuels. La différence tient à la nature même des choses ; abîme que rien ne peut combler. Perfectionnez une couleur à l'infini , elle ne deviendra jamais une saveur, un son, une odeur. La perfectibiHté est circonscrite à l'ordre respectif des êtres. Donc, la sensation ne saurait devenir inteUigence.

Cette observation réfute une des plus funestes er-

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reurs de notre époque. Selon quelques philosophes, l'univers est le produit d'une force mystérieuse, qui, se déployant par un mouvement spontané mais nécessaire et permanent, va engendrant les êtres et transformant les espèces dans une progression continile. Ainsi l'organisme végétal, devenu parfait, produit les facultés animales-, celles-ci se convertissent, à leur tour, en facultés sensitives ; à mesure qu'elles vont progressant , dans l'ordre des sensations , elles se rapprochent de la région de l'inteUigence qu'elles atteignent enfin. Ce système n'est pas sans analogie avec celui qui fait de l'intelligence une sensation transformée -, ainsi se trouve effacée la ligne qui sépare les êtres intelligents de ceux qui ne le sont point. Les sensations de l'huître pourraient se transformer en une compréhension supérieure à celle de Bossuet et de Leibnitz-, le développement des facultés de r homme-statue serait le symbole du développement de l'univers.

4. On a pu remarquer déjà que je n'entends parler ici que de la faculté sensitive en elle-même, abstraction faite de ses relations avec les objets extérieurs. Ainsi dans le mot sensation je comprends toutes les affections des sens, qu'elles soient actuellement produites, ou qu'elles soient de souvenir, ou d'imigigination, c'est-à-dire les affections à tous les degrés, du moment qu'il y a conscience immédiate et directe de ces sensations, ou qu'elles sont présentes à l'être qui les éprouve , jusqu'à cette limite extrême où commence l'intelligence proprement dite.

296 tiVRE II. — BES SENSATIONS.

Je n'entreprends point de tirer la ligne de démarcation qui sépare la sensibilité de l'intelligence ; un pareil travail demanderait des études étendues et profondes sur la sensation comparée à lïdée ; ce n'est pas ici la place. Toutefois il n'est point hors de propos, pour éviter toute confusion, dans une matière si délicate , ou la plus légère erreur peut avoir des conséquences très-graves, d'en signaler l'existence.

S. En quoi consiste la sensation ? Quelle est sa nature intime ? Nous savons seulement qu'elle est une modification de notre être; il nous est impossible de 1 expbquer ; nulle parole ne saurait en donner l'idée Enseignez à l'aveugle de naissance tout ce que les phiosophes ont écrit ou dit sur la lumière ou les cou-

etriumîèrr^'"''^ ^^™'*'' "^ "^"^ '°"* '"' '°''''"'"' Ici, l'expérience est le seul maître. Supposons, en

ri î'^*^?n ""' ™ ^'''"'^^ '^ ^«"^ de la vue soit altéré de telle sorte, que la couleur verte lui donne

constamment la sensation du jaune et réciproquement; il ne sortira jamais de son erreur. Il n'arrivera jamais a soupçonner que, durant toute sa vie, il s'est servi de ces deux mots vert et jaune dans un autre sens que le reste des hommes.

6 L'analogie, en même temps qu'un instinct naturel, nous incline à croire que les animaux ne sont point de simples machines et qu'ils éprouvent des sensations, que la faculté de sentir est répandue dans 1 univers a des degrés différents , mais avec une prolusion merveilleuse.

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