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LE SOMMEIL ET LA VEILLE

20. Le fait de la sensation n'est pas isolé, il se lie à d'autres faits. Nos connaissances sont, en grande partie, le résultat de cette liaison. On a dil: hardiment : Il est impossible de démontrer, par la sensation, rexistence des corps ; ce phénomène purement subjectif ne nous autorise point à conclure l'existence d'un objet placé hors de nous. Nos sensations peuvent être considérées comme un ensemble de faits individuels enfermés dans le sanctuaire de notre âme. La difficulté paraît insoluble; toutefois, à bien regarder au fond des choses, il est facile de s'apercevoir qu'on lui donne une importance qu'elle ne mérite point.

21. La première objection contre le témoignage des sens se tire ordinairement de la difficulté que 1 on éprouve à distinguer avec certitude la veille du sommeil. Nous éprouvons durant le rêve les mêmes sensations que durant la veille. Comment nous assurer que l'illusion n'est pas continuelle? « Qui dé- * Voyez la note I, à la fin du volume.

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montrerait que la vie entière n'est pas un sqnge, unQ illusion indéfinissable, ferait plus quç uoni pu MrQ jusqu'à nos jours tous les philosophes ensemble. » (Lamennais, Essai sur T indifférence,) Je ne saurais voir là qu'une exagération. Examinons, avant toutes choses, si le rêve et la veille diffèrent, non-seulement aux yeux du sens commun, mais à ceux de la raison. L'abbé de Lamennais prétend que seul le consentement commun peut porter un jugement définitif et satisfaisant. Je suis convaincu qu'un raisonnement sévère peut atteindre le résultat où nous conduisent, de concert, le sens intime, le sens commun et le consentement général^ en d'autre termes, notre propre témoignage et celui de nos semblables.

22. L'homme trouve en lui-môme la certitude d'une différence entre le rêve et l'état de veille. Pour savoir que nous sommes éveillés, nous n'avons nul besoin du témoignage d' autrui.

Nous ne chercherons point les différences de ces deux états dans la clarté, dans la vivacité des sensations ou dans la certitude actuelle qu'elles engendrent. Souvent, durant le rêve, les images perçues sont aussi distinctes qu'elles pourraient l'être durant la veille, et dans ce moment, du moins, la certitude est c^nnplète. Qui ne se souvient des joies vives ou des terribles angoisses d'un rêve? Quelquefois, cependant, il nous arrive, au réveil, d'avoir comme la réminiscence d'un doute qui, pour ainsi dire, côtoyait notre songe. Dans le rêve même, nous pressentions le rêve j mais ce phénoiftèfte est r^jr^. Ce crépuscule de

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raison réfléchie, qui nous avertit de notre état et de 1 illusion dans laquelle nous sommes, n'est qu'une exception; en général, tant que le rêve se poursuit, nous n'admettons point de do^e à son sujet. Nous serrons un ami dans nos bras, nous pleurons sur une tombe, et nous sentons comme en présence de la realité,

23. La diflërençe n'est point dans l'incertitude du moment, au contraire, la certitude est complète. Où donc est-elle? Comment la raison peut-elle parvenir a la signaler? Comment la philosophie vient-elle à l'appm du sens intime et du sens commun? C est ce que nous allons examiner,

Laissant de côté la question du rapport des sensations avec les objets extérieurs, et sans rechercher si dans tel ou tel cas, leur témoignage est ou n'est point suffisant, mais à les considérer seulement comme des phénomènes de notre âme, nous affirmons que les sensations présentent deux ordres de faits parfaite, ^ent distincts et caractérisés : le sommeil et la a eille Notre sens intime atteste cette distinction ; les idéa. listes eux-mêmes sont forcés de la reconnaître.

En réfléchissant sur ce qui se passe en nous d-^s les premiers jours de notre existence, ou plutôt du mo^ ment où notre conscience s'éveiUe, il nous est facile d observer que nous éprouvons, d'une manière pério- *que et constapte, deux ordres de sensations : les unes, plus ou moins claires, plus ou moins vives, limitées a leur objet, privées du concours du plus grand nombre de nos facultés, sans réflexion sur eU^méme,

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les autres toujours claires, toujours vives, appuyées du concours de toutes les facultés, soumises à la réflexion qui les étudie et les compare, en même temps qu'à notre libre arbitre-, à notre libre arbitre qui peut les varier, les modifier, les supprimer ou les reproduire sous mille aspects divers.

Je vois le papier sur lequel j'écris^ je réfléchis siir l'acte que j'appelle voir -, je reprends ou je quitte ma réflexion, je rattache, à mon gré, cette sensation à d'autres sensations, à mille pensées, à mille caprices divers. Ce qui se passe maintenant s'est toujours passé-, je l'éprouve toutes les fois que s'accomplit en moi, pendant la veille, le même ordre de phénomènes Mais si je rêve que j'écris, alors même que (chose rare) les conditions du rêve soient parfaites, je ne me sens point dans l'exercice simultané de mes facultés; je ne réfléchis point sur l'état où je me trouve -, je n'ai pas une conscience entière de ce que je fais , je ne suis pas en pleine possession de moi-même, de cette lumière vive, claire qui, dans Vautre état, inondait tous mes actes et les objets de mes actes. Éveillé, je pense à ce que j'ai fait, à ce que je fais, à ce que je ferai. Je me rappelle mes rêves -, je les juge et les qualifie -, je les compare avec l'ordre, avec la suite rationnelle des phénomènes qui s'offrent à moi durant la veille. Dans le rêve rien de tout cela. Peut-être la sensation sera-t-elle aussi claire, aussi vive, mais ma volonté n'y est pour rien. L'impression est isolée, c'est l'acte d'une seule faculté sans comparaison fixe et constante; bien plus, le phénomène n'a qu'une durée très-courte;

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je perds bientôt la conscience de mon être, ou j'entre dans un état nouveau, je m'éveille. Je m'éveille, et des phénomènes clairs, lucides, connus, se reproduisent en moi ; ces phénomènes supportent l'examen de la raison qui les compare entre eux et avec ceux qui les ont précédés. Donc, indépendamment de toute idée du monde extérieur, nous distinguons avec certitude les deux ordres de phénomènes compris dans ces mots : le rêve et la veille.

Donc arguer, contre la certitude de nos connaissances, de la difficulté que nous éprouvons à distinguer la veille du sommeil, n'est qu'un sophisme sans valeur, puisque le fait sur lequel il s'appuie est complètement faux. Loin de croire à l'impossibilité de distinguer philosophiquement ces deux états, j'ose affirmer que la différence qu'ils présentent est un des faits les plus clairs et les mieux constatés d(5 notre nature.

Cette vérité bien établie, et supposant que personne ne nous demandera de prouver que les sensations du rêve ne relèvent point des objets extérieurs, et que partant elles ne peuvent être invoquées comme moyens d'arriver au vrai, nous passons à une question plus importante et qui offre aussi plus de difficultés.

UVRE n,— DBS SENSATIONS.

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