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CHAP. IV. — LES SENSATIONS ET LE MONDE EXTERNE

s'égarer, poursuivre ses recherches. Toute science, en contradiction avec un fait nécessaire et palpabhî ne saurait être qu'une erreur^ une philosophie contre laquelle l'humanité tout entière proteste, y compris le philosophe qui la défend, ne mérite pas ce nom. Les sophismes qu'elle entasse seront spécieux peutêtre; vain bruit de paroles auquel la nature, à défaut de la raison, se chargera d'imposer silence, juscju'à ce qu'enfin les lumières d'une autre vie viennent éclairer le mystère ; la raison ne voit point comment les anneaux de la chaîne se rattachent l'un à l'autre ; la nature sent leur liaison intime, indissoluble ; elle éprouve leur force et s'y confie.

2S. Que les sensations soient autre chose que de simples phénomènes de notre âme, qu'elles soient les effets d'une cause distincte de nous-mêmes , la comparaison des sensations entre elles le prouve jus([u'à l'évidence. Nous rapportons les unes à un objet externe, nous ne le faisons pas pour d'autres; il y a là deux ordres de phénomènes que l'on ne saurait confondre.

L'image du pays où je suis né se retrace vivement à ma pensée. Je vois une vaste plaine , des champs cultivés, de vertes prairies ; je vois de modestes collines qui tantôt s'arrondissent en mamelons isolés, tantôt, s' enfonçant à l'horizon, s'effacent peu à peu, et se confondent avec la plaine, ou, s'élevant par une gradation successive, vont se rattacher aux montagnes. La haute chaîne de ces montagnes entoure la plaine tout entière et lui donne la forme d'un vaste cirque

qui n'a d'issue que vers le sud, et çà et là dans quelques interstices qui semblent lézarder la haute muraille, travail gigantesque de la nature. Ce spectacle est-il placé sous mes yeux? Non, mais n'importe', quelle que soit la distance, je puis le renouveler à

mon gré. ,

Peut-être même ces images s'offriront-elles a ma pensée malgré moi , mais je reste libre de m'en distraire-, je puis, pour ainsi dire, à volonté, lever ou

baisser la toile.

Le fait que je viens de décrire se reproduit de mille manières^ ainsi j'éprouve intérieurement une suite de phénomènes qui représentent des objets extérieurs. Toutefois, je ne suis point soumis à ces phénomènes ; par un acte de ma volonté libre , je les éloigne et les

rappelle tour à tour.

Mais à côté de ceux-ci, je sens qu'il en est d'autres qui se produisent indépendamment de ma volonté , et sont soumis à certaines conditions auxquelles il m'est impossible de me soustraire, sous peine de ne point obtenir ce que je me propose.

J'éprouve la sensation produite par la vue d'un tableau-, en langage ordinaire, je vois un tableau placé sous mes yeux. Supposez que ce tableau soit un phénomène purement interne ^ nous allons étudier les conditions de son existence, abstraction faite de toute réalité extérieure, y compris celle de mon corps ou des organes par lesquels les sensations me sont transmises ou semblent m'être transmises. Le tableau est là, je le vois..., je cesse de le voir.-.

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Pourquoi? Par suite d'un mouvement dont le résultat est une sensation nouvelle qui détruit la première; j'ai placé ma main entre mes yeux et le tableau. Comment se fait-il que je ne puisse, durant la seconde sensation, reproduire la première, et que l'une chasse l'autre? S'il existe des objets externes, si les sensations que j'éprouve sont produites par ces objets, tout s'explique ; les sensations relèvent des conditions ([ue ces objets leur imposent 5 que si mes sensations ne sont autre chose que des phénomènes intérieurs, il m'est impossible de comprendre ce qui se passe dans l'exemple que je viens de poser.

26. Les phénomènes purement internes, c'est-àdire ceux que nous croyons tels, sont, par rapport à leur existence ou même à leurs modifications, dans une grande dépendance de la volonté. Je reproduis par la pensée, aussi souvent que je le veux, l'image de la place Vendôme et de sa colonne triomphale. Il en est de même de tous les objets de mes souvenirs. A mon gré je les évoque ou les fais disparaître. Que si certaines images me poursuivent malgré moi, quelques efforts suffisent pour m'en défaire.

Un homme meurt sous nos yeux -, son visage pâhï et baigné de sueur, ses yeux incertains et sans regards, ses mains convulsives, ses traits douloureusement contractés, sa respiration pénible, entrecoupée de gémissements plaintifs, se sont fortement gravés dans notre imagination. Durant plusieurs jours, cette triste image de la mort revient, malgré nous, s'offrir à ncitre pensée. Toutefois, il est certain que si, pour nous en

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distraire, nous nous absorbons dans un calcul compliqué, dans un problème difficile, nous la forcerons à

disparaître.

Ainsi, même dans les cas exceptionnels, tant que notre raison reste maîtresse d'elle-même, l'influence de la volonté sur les pbénomènes purement internes est pour ainsi dire absolue.

On n'en peut dire autant des sensations qui sont, avec le monde extérieur, dans un rapport immédiat. En présence du mourant, je ne puis m'empêcber de le voir ou de l'entendre -, ce que j'éprouve alors serait-il un phénomène purement interne ? Ce phé* nomène est au moins très-différent du premier : l'un relève de ma volonté, l'autre en est indépendant.

Le rapport que les phénomènes purement internes ont entre eux diffère essentiellement des rapports qui peuvent exister entre les phénomènes extérieurs. La volonté presque souveraine sur les uns n'influe en rien sur les autres. Bien plus , les premiers sont produits par un acte simple de la volonté, ou se produisent d'eux-mêmes, isolément, sans aucune haison avec des phénomènes antérieurs. Je suis à Madrid, et tout à coup me voilà sur les bords de la Tamise ou de la Seine. Je n'ai pas eu besoin de passer par les phénomènes qui représentent ce que nous appelons Espagne et France. Je puis me représenter la Tamise après mille sensations sans liaison entre elles , ou avec le fleuve qui porte ce nom. Mais dans l'autre hypothèse , si je veux produire en moi le phénomène que je nomme voir , il me faudra successive-

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