CHAP. IX. — OBJECTIVITÉ DE L'ÉTENDUE
qu'un fluide tombant sur des surfaces, lequel, directement ou par réfraction, vient frapper ou peut frapper mes yeux. Mais l'étendue, indépendamment de tout rapport avec les sens, est et demeure étendue ; elle ne relève des sens ni quant à sa nature, ni quant à son existence. Lorsque j'ai le sentiment de l'étendue, lorsque j'imagine l'étendue, il y a entre elle et mes impressions quelque chose de plus que le rapport d'un effet à sa cause ^ à savoir la représentation, l'image interne d'une réahté externe, indépendante de moi.
50. Supposons que les animaux perdent tous à la fois le sens du goût, ou les corps la propriété de produire, par leur contact avec l'organe, la sensation que nous nommons saveur, cette perte ne compromettra point l'existence du monde externe. Les corps qui déterminaient en nous les sensations désormais perdues ont produit des sensations d'un autre ordre, par exemple, celles qui relèvent du toucher, le froid, la chaleur, etc. Un changement survenu, soit dans les corps savoureux, soit dans les organes sensibles, aura détruit leur rapport^ une cause sera dt^venue impuissante à produire son effet accoutumé; voilà tout. Que ce changement tienne à certaines modifi(îations des corps ou des organes, modifications qui n'altèrent point leur nature, telle que nous la concevons, il n'importe^ dans les deux cas, la sensation, en disparaissant, n'a rien emporté qui lui ressemble. Si l'altération s'est opérée dans les organes, les corps extérieurs sont restés intacts j que si dans les corps, cette
altération leur a fait perdre une propriété cause, non une propriété représentative de la sensation.
Nous avons détruit la saveur, et l'univers n'a point cessé d'exister. Détruisons les odeurs, en altérant soit les corps odorants, soit le sens de l'odorat, qu'adyiendra-t-il ? Ce que nous avons observé par rapport à la saveur. Les corps odorants enverront, comme auparavant, à notre organe, les effluves qui produisaient naguère la sensation détruite. Une sensation aura cessé d'exister, rien de plus. Notre organe aura perdu la propriété de recevoir l'impression nécessaire. Une causalité aura disparu , mais cette causalité n'est point représentée par la sensation.
Les jardins conserveront leur beauté symétrique, les prés leur gracieuse parure 5 l'arbre épanouira dans les airs sa coupole de feuillage ; le fruit pendant aux rameaux ne cessera point de se balancer au souffle de la brise.
Poursuivons notre œuvre de destruction, enlevons le sens de l'ouïe aux êtres sensibles qui peuplent la terre. Le son expire sur les instruments muets 5 l'airain de nos cathédrales s'agite en vain au haut des tours; les conversations des hommes, les cris des animaux, ne sont plus qu'un mouvement de la bouche ou des lèvres. Toutefois, l'air vibre comme par le passé, il frappe encore l'organe de l'ouïe ; rien de changé, rien de moins dans l'univers, hormis une sensation.
L'éclair sillonne les nues, les fleuves continuent à rouler vers la mer leurs flots majestueux, les torrents à se précipiter des montagnes, les cascades à déployer