‹ Philosophie fondamentale [microform]Chapitre 161 sur 607 · CHAP. IX. —OBJECTIVITÉ DE L'ÉTENDUE · texte numérisé non relu

CHAP. IX. —OBJECTIVITÉ DE L'ÉTENDUE

leurs nappes étincelan tes, à lancer dans les airs ré(^ume de leurs eaux.

Poussons la cruauté jusqu'au bout, privons de la vue toute créature vivante. Le soleil verse des torrents de chaleur et de vie ; le fluide que nous appelons lumière se réfléchit ou se réfracte de mille manières et vient frapper la rétine, autrefois organe de la vision, aujourd'hui membrane insensible, placée derrière le cristallin; mais tout ce qui s'appelle couleur ou sensation de la lumière a disparu.

Et l'univers? L'univers survit à ce malheur; les corps célestes continuent à décrire dans l'espace leurs orbites immenses.

Comme il nous est plus difficile d'abstraire, des objets qui les produisent, les sensations de la lumière et des couleurs, que celles de l'odorat et du goût; en d'autres termes, comme nous sommes naturellement enchns à placer hors de nous des impressions qui ne sont qu'en nous, c'est-à-dire à considérer la sensation comme la représentation de l'objet extérieur, il nous en coûte d'admettre qu'il ne reste autre chose des sensations de la vue, lorsque tous les êtres vivants ont été privés de l'organe qui les produit, qu'un fluides qui se réfléchit sur certaines surfaces ou qui traverse les corps, de la même manière que les fluides invisibles. Pour condescendre à cette tendance qui nous pousse à réaliser extérieurement des phénomènes purement intérieurs, je vais établir ma supposition sous un autre point de vue ; cette supposition suffira, dans tous les cas, pour démontrer qu'on peut retrancher des

objets tout ce qui se rapporte aux sensations, quelles qu'elles soient, sauf ce qui touche à l'étendue.

Ainsi nous laisserons V organe de la vue aux animaux^ peu nous importe, en effet, que les animaux et les hommes conservent cet organe, pourvu qu'ils ne puissent voir.

Mais en le respectant, nous dépouillerons l'univers de toute lumière-, nous éteindrons, dans le ciel, le soleil, les étoiles, tous les soleils, toute lueur brillant sur la terre ; celles qui jaillissent de l'air enflammé -, les feux allumés dans la cabane du pasteur, tous jusqu'à ces pâles phosphorescences qui s'élèvent des tombeaux ^ le monde est rentré dans le domaine de la nuit-, nous reproduisons ces ténèbres palpables qui pesaient sur la face de Tabime, avant que le fiai lux eut été prononcé.

En plongeant l'univers dans cette nuit affreuse, avons-nous détruit une seule des lois nécessaires qui le régissent? Non-, les masses des mondes continuent à décrire avec la même précision leurs orbites accoutumés^ d'où l'on est en droit de conclure, qu'indépendamment de l'odeur, de la saveur, du son, des couleurs, de la lumière, le monde peut exister. 11 n'est pas jusqu'à la sensation du tact que l'on ne puisse supprimer, en supposant ce sens éteint en nous. En effet, les sensations de froid, de chaleur, de dureté, etc., dont les causes resteraient, dans ce cas, attribuées aux corps, nous pouvons les remplacer les unes par les autres, ou même les anéantir, sans pour cela cesser de croire à l'existence du monde.

CHAP. IX. — OBJECTIVITÉ DE l'ÉTENDLë. 34S

SJ . Mais supprimons rétendue, l'univers ne résiste pas à cette épreuve.

Les globes gigantesques qui peuplent Téther disparaissent^ la terre se dérobe sous nos pieds; c'en est fait du mouvement, de la distance ; notre propre corps s'évanouit. Le monde se fond, pour ainsi dire, et sombre dans le néant, ou si quelque chose échappe à la ruine universelle, ce quelque chose est incompréhensible pour nous.

Oui, si nous supprimons l'étendue, si nous ne réahsons extérieurement ou la sensation ou l'idée que nous nous formons de ce phénomène, si nous n'avons soin de le considérer comme la représimtation d'une réalité placée hors de nous, tout change, tout se détruit-, nous ne savons que penser ni de nos sensations, ni de leurs rapports avec les objets qui les causent 5 nous perdons une des bases de nos connaissances^ nous étendons en vain les bras pour saisir, dans le vide, un point d'appui, demandant avec épouvante s'il est possible que nos sensations ne soient qu'illusion pure, si les extravagances de Berkeley ne seraient point la vérité.

52. Nous objectivons l'étendue, en la rapportant aux objets extérieurs-, toutefois, il serait inexact de prétendre d'une manière absolue qu'elle est représentée par la sensation. Disons quelle est le réceptacle de certaines sensations; qu'elle est une condition nécessaire à l'exercice de certains sens, plutôt qu'une chose sentie. L'étendue, abstraction faite des sensations de la vue et du tact, se réduit, comme nous

J'avons dit plus haut, à la multiplicité et à la continuité. Cette connaissance nous vient des sens, mais elle diffère des représentations des sens. Si j'enlève la couleur et la lumière aux impressions fournies par la vue, il reste l'idée d'une chose étendue, non d'une chose visible ou d'un objet représenté par la sensation. De la même manière, si je dépouille les impressions du tact des propriétés qui relèvent de cet organe, l'objet qui produisait ces impressions persiste, mais l'impression qu'il produit n'est point la représentation de l'objet.

53. Cette observation prouve que nous ne transportons point nos sensations aux objets extérieurs, que les sensations ne sont pas des images dans lesquelles notre âme contemple les objets, mais un moyen par lequel elle arrive à la connaissance. Toutes les sensations nous révèlent une cause extérieure, et quelques-unes, comme celles de la vue et du toucher, nous rendent sensibles d'une manière particulière la multiplicité et la continuité, c'est-à-dire l'étendue.

On en conclut pareillement que le monde extérieur n'est pas une illusion, qu'il existe avec sa géométrie, ses masses gigantesques, ses formes multiples jusqu'à Fintîni -, mais qu'une grande partie de ses beautés relève de nous-mêmes ^ la main toute puissante qui l'a créé nous montre, en particuHer, sa sagesse dans les êtres sensibles, et surtout dans les êtres intelligents. Que serait l'univers s'il ne contenait aucune créature qui sût comprendre et sentir? C'est dans les rapports

CHAP. IX. — OBJECTIVITÉ DE l'ÉTENDUE. 345

intimes, dans l'incessante communication des objets avec les êtres intelhgents, qu'éclatent la beauté, l'harmonie, les charmes secrets de la nature. Le tableau le plus parfait, si nul ne savait voir, si nul ne savait comprendre, que serait-il ? un pêle-mêle de lignes, de traits, de couleurs et de contours. Ce n'est qu'en présence de l'être qui sent et qui connaît que le chefd'œuvre s'anime, qu'il acquiert sa valeur, qu'il est ce qu'il doit être. Dans cette communication reiystérieuse, l'objet s'embelHt de tout le charme, d(; tout l'attrait, de tout le plaisir qu'il procure.

Supposons que des instruments de musique, sous l'impulsion d'un mécanisme ingénieux, exécutent avec précision les meilleures compositions de Bellini ou de Mozart -, à quoi se réduit cette harmonie si tout être sensible a disparu de la création ? à des vibrations de l'air combinées selon certaines lois, à ceitains mouvements d'un fluide s'exécutant avec une précision géométrique. Mais que l'homme apparaisse, tout change ; l'harmonie naît, et le plaisir avec l'harmonie.

La symétrie d'un jardin, la verdure de ses arbustes, l'éclat des fleurs, l'arôme de leurs parfums, que sontils? des surfaces disposées selon certaines lois, des fluides qui s'échappent de certaines substances et se dispersent dans l'air -, introduisez l'homme, les figures géométriques se revêtent de grâces inconnues, les fleurs se parent des plus riantes couleurs, des parfums s'exhalent de leurs calices embaumés.

Page 1