DES SENS AUTRES QUE LES CINQ SENS
99. N'avons-nous en effet que cinq manières do sentir? J'ai sur ce point quelques doutes. Pour les exposer avec clarté, pour résoudre, s'il est possible, les questions qu'ils soulèvent, il convient de fixer d'une manière nette et précise la signification des mots.
Qu'est-ce que sentir? Dans l'acception la plus ordinaire, sentir c'est percevoir l'impression transmise par l'un des cinq sens. Ainsi conçue, il est évident que la signification de ce mot est restreinte à l'action des organes: mais considérée en tant qu'elle exprime une certaine espèce de phénomènes sensitifs, elle signifie éprouver une affection motivée par une impression quelconque de l'organisme. Même dans l'usage habituel, le mot sentir dépasse la sphère des cinq sens , et, bien qu'en exprimant cette idée substantivement
on établisse une grande différence entre le sentiment eiXdLSsnsafion, on est souvent entraîné par la force des choses à les confondre dans l'expression. C'est ainsi que Ton dit : « La nouvelle a produit une sensation profonde. » « 11 n'a pu résister au choc de sensations si vives. » Évidemment ici, ni le toucher, ni la vue, ni Vouïe, n'ont rien avoir.
100. J'ai dit que la force des choses obligeait à se servir du mot sentir en un sens plus étendu -, j'aurais dû dire : la force de la vérité. Que l'on y réfléchisse et l'on verra que l'acception large est encore plus exacte que Vacception restreinte. Aux yeux de la philosophie, sentir c'est éprouver une affection déterminée par une impression des organes. Or, quelle que soit cette affection, quel que soit l'organe affecté, du moment que l'affection existe, le phénomène, en tant qu'il relève de l'àme, est en substance le même. Il n\ a de différence que dans l'espèce d'affection et dans l'organe qui lui sert d'intermédiaire. Puisque nous appliquons indifféremment le nom de sensation à des affections aussi distinctes que celles du tact et de la vue, pourquoi ne pourrions-nous l'appliquer à d'autres impressions déterminées par un organe quelconque ?
101. Que l'on fasse des mots sentir et sensation tel usage que l'on voudra, il n'en est pas moins vrai qu'indépendamment des affections déterminées par les cinq sens, nous en éprouvons un grand nombre qui relèvent d'un ordre particulier d'impressions organiques. Que sont les passions, sinon des affec-
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tions de l'âme, nées d'une certaine disposition des organes? L'amour, la colère, la compassion, la joie la tristesse, tant d'autres sentiments qui nous troublent et nous agitent, ne les devons-nous pas souvent à la simple présence d'un objet?
Mais, dira-t-on peut-être : il existe une différence essentielle entre les impressions qui relèvent des sens et celles qui tiennent aux passions : les premières sont indépendantes de toute idée antérieure, de toute réflexion, les secondes les supposent plus ou moins. Ainsi, qu'un objet frappe nos yeux, nous ne pouvons ne pas le voir et toujours de la même manière. Et cependant cet objet tour à tour nous passionne, ou nous laisse insensibles et froids, et presque toujours à des degrés divers. Plus encore; ce n'est pas la présence seule de l'objet qui nous affecte, mais certaines conditions sont nécessaires, par exemple, le souvenir d'un bienfait, d'une injure, l'idée d'un malheur souffert. N'est-ce point assez pour établir une différence essentielle entre ces deux ordres d'impressions ?
102. L'objection que je viens d'exposer est spécieuse et vraie sous certains rapports 5 mais que ] 'on nous dise comment elle attaque ce que nous avons étabh plus haut. Loin de prétendre, en effet, que les impressions dont j'aflirme l'existence se produisent dans les mêmes conditions que celles qui relèvent des cinq sens, j'ai toujours admis la possibiUté d'une différence non-seulement dans l'espèce et dans l'organe affecté, mais encore dans la manière dont l'or-
gane est affecté , comme aussi dans les circonstances au milieu desquelles la sensation se produit. Ce que j'affirme, c'est que le phénomène sensitif est en substance le même. N'y trouvons-nous point les trois caractères qui constituent les phénomènes de ce genre, à savoir : un objet matériel, un organe affecté par cet objet, une impression produite dans Vâme? Que cette impression demande pour se produire l'avertissement de telle ou telle idée, de tel souvenir, le phénomène n'en existe pas moins-, il n'en est pas moins le même phénomène -, il implique une condition nouvelle, voilà tout.
103. Autre observation. Pour que la vue d'un objet donne naissance à certaines impressions, il n'est besoin ni d une idée , ni d'une réflexion quelconque-, l'expérience est là pour l'attester. Un regard ne suffit-il pas à captiver une àme tendre , un cœur innocent, peut-être? D'où naît cette fascination soudaine, irréfléchie, et pour ainsi dire involontaire? De la pensée de jouissances grossières? Mais celui dont nous parlons en ignore l'existence-, il sent pour la première fois le trouble qui le perd. Il s'agit donc d'une affection de même nature que les autres affections organiques. Je veux que certaines conditions d'âge, de tempérament, etc., soient nécessaires-, qu'il ait'faflu qu'un objet, entre mille, se rencontrât en des circoristances particuhères , dont l'âme émue ne sait pas elle-même se rendre compte -, il n'en est pas moins vrai que nous trouvons ici un objet externe, une aflection de l'organisme, une impression de l'àme. Le
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lien qui rattache ces divers phénomènes échai)pe à nos regards : mais il existe -, nous sommes forces de reconnaître qu'il existe.
Combien il serait facile de signaler dans les phénomènes de la reproduction un ordre d'impressions très-vives que la seule présence des objets détermine! Bien qu'il soit vrai que ces impressions présupposent l'action de l'un des cinq sens, elles sont d'un autre ordre ; il n'est pas besoin, pour se rendre compte des choses, de savantes études physiologiques. L'âge, la santé, le tempérament, le climat, les saisons, etc., exercent sur ces phénomènes une influence décisive.'
104. Il existe une différence entre les sentiments et les sensations ; si cette différence n'altère point physiologiquement et psychologiquement l'essence du fait, elle semble le modifier sous le rapport intellectuel et moral. En général, c'est par un objet animé, c'est par un être sensible que les passions sont excitées^ aussi semble-t-il qu'il y ait plutôt communication d'esprit à esprit, d'âme à àme, que de corps à corps. Le regard abattu, douloureux de l'homme, ou même de l'animal qui souffre, éveille instantanément en nous le sentiment de la compassion ; s'il en est ainsi, c'est que ce regard exprime la souffrance d'un être vivant. Observation vraie ; que prouve-t-eUe ? Qu'il existe dans la nature des forces occultes dont nous voyons les effets sans pénétrer le mystère de leur origine ; mais ces forces se révèlent à nous par l'intermédiaire d'un corps, lequel aflecte notre organisme d'une certaine façon. Qu'il y ait là
une magie plus admirable, plus pénétrante, plus immatérielle que celle des cinq sens, je le veux-, toutefois, la différence n'est que du plus au moins, elle n'est pas dans la nature du phénomène.
Il est certain que les êtres vivants, ceux d'une même espèce en particulier, sont dans une communication constante^ de là les affections qu'ils éprouvent. Il est certain que le plus grand nombre de ces affections suppose une correspondance mystérieuse avec des agents entièrement inconnus. Le monde des corps est inondé de fluides dont la science constate tous les jours les étonnantes propriétés. L'électricité, le galvanisme nous ont déjà révélé des merveilles. Qui sait par quel moyen le système, si vaste, si compliqué de la vie animale, répandue dans l'univers, se meut et fonctionne ? Que de secrets à découvrir sur la correspondance des organisations, sur la manière dont elles influent les unes sur les autres -, secrets qui, peut-être, resteront à jamais les secrets de Dieu !
lOo. Mais est-il vrai que les êtres sensibles aient seuls le pouvoir d'exciter les passions ? n'avons-nous pas éprouvé mille fois que nos passions tiennent à notre organisme? Que l'on explique nos tristesses et nos joies soudaines et sans cause ♦, pourquoi, paciliques maintenant, nous sommes, l'instant d'après, irritables à l'excès. Les impressions éprouvées par un être sensible, nos rapports avec lui , ne sont pour rien dans ces phénomènes. Ils tiennent aux mystères de notre organisation et participent de cette organisation.