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DE NOUVEAUX SENS SONT-ILS POSSIBLES

92. Lamennais a écrit : « Qui nous dit qu'un sixième sens, par un témoignage contraire, ne troublerait pas raccord des sens ? Sur quoi se fonderait-on pour le nier? Supposons-nous des sens différents de ceux dont la nature nous a doués , nos sensations , nos idées, ne seraient-elles pas aussi différentes? Peut-être suffirait-il, pour ruiner toute notre science, d'une légère modification dans nos organes. Peutêtre y a-t-il des êtres organisés de telle sorte que leurs sensations étant en tout opposées aux nôtres, ce qui est vrai pour nous soit faux pour eux et réciproquement. Car enfin, si l'on veut y regarder de près, quel rapport nécessaire existe-t-il entre nos sensations et la réalité des choses? Et quand il existerait un tel rapport, comment les sens nous l'apprendraient-ils ? » (Essai sur V Indifférence, tome II, chap. xiii.)

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Les questions que ces lignes soulèvent sont éminemment importantes ; elles méritent un examen sérieux.

93. Est-il intrinsèquement impossible d'admettre une organisation différente de la nôtre et , partant , un ordre de sensations tout différent ? Je ne le pense pas. Que si cette impossibilité existe , le pourquoi nous en est inconnu.

N'importe l'opinion adoptée sur la manière dont les objets externes agissent sur l'àme au moyen «les organes, cette opinion n'implique aucun rapport nécessaire , aucune analogie entre ces objets et l'effet qu'ils produisent.

Un corps reçoit sur sa surface les rayons d'un fluide que nous appelons lumière. Ces rayons réfléchis viennent frapper la rétine, c'est-à-dire une autre surface en communication avec le cerveau. Jusque-là tout est simple et facile à comprendre ^ il s'agit d'un fluide mobile, allant d'une surface à l'autre, lequel peut déterminer sur la matière cérébrale tel ou tel effet purement physique. Mais où donc est le rapport entre ce fait et l'impression d'un ordre tout différent qui s'appelle voir, cette impression qui n'est ni le fluide, ni le mouvement, mais une affection dont le moi^ c'est-à-dire ce qui sent, ce qui pense, ce qui vit, a conscience ?

A la place du fluide lumineux et de son mécanisme, supposons un mécanisme différent, par exemple, celui de l'air qui vibre et vient ébranler le tympan. Nous dira-t-on par quelle raison essentielle ce pbé- I. -i 22

nomène ne produit point la sensation de la vue ? Force est d'avouer que nous n'en connaissons point. A qui n'aurait nulle idée de notre organisme , les deux phénomènes seraient également incompréhensibles.

94. Ce que nous disons de la vue et de Vouïe se peut dire des autres sens. Nous voyons un organe matériel affecté par un corps-, nous voyons des surfaces mises en présence ou en contact -, nous voyons des mouvements de telle ou telle nature -, mais comment franchir l'abîme qui sépare le phénomène physique de celui de la sensation? J'en cherche vainement le moyen. C'est une de ces barrières que l'esprit de l'homme ne peut franchir. Tout semble prouver que les rapports établis entre ces deux ordres de phénomènes ne relèvent que de la volonté libre du Créateur. S'il en est d'autres, s'il existe quelque enchaînement nécessaire, cette nécessité reste un secret pour l'homme. Que l'on analyse les tissus qui reçoivent l'impression des objets, la substance matérielle du système nerveux, organe de la sensation, et que Von nous dise quels sont les rapports découverts par la science entre les phénomènes physiques de cette matière et l'ensemble merveilleux des phénomènes sensibles?

95. La difficulté grandit encore si l'on considère que les organes, même sans lésion d'aucune sorte, perdent leur sensibiUté du moment qu'ils ne communiquent plus avec la masse cérébrale. Ainsi le phénomène de la vision s'accompht dans la cavité du crâne.

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au miheu de l'obscurité la plus profonde ^ et cette admirable magie des sensations qui fait passer sous le regard de l'âme le spectacle de l'univers, qui la plonge dans le ravissement, aux accords de la musique, qui lui donne les sensations si variées du goût et des odeurs, qui la met en possession de toutes les merveilles de la vue, de l'ouïe, du toucher, de l'odorat, cette magie relève du cerveau, c est-à-dire d'une matière blanchâtre, informe en apparence et grossière. Quoi ! de si nobles fonctions à un peu de boue !

96. Le nerf A qui communique avec la masse cérébrale est-il affecté, notre âme éprouve une sensation que nous appelons voïr; est-ce le nerf B, elle éprouve celle que nous nommons entendre^ et ainsi pour les autres sens. Que l'on nous dise la raison de ces phénomènes :

Ainsi la philosophie confesse son impuissance. Oui -, mais elle donne en même temps l'idée la plus haute de la portée de son regard , puisque ce regard sonde l'abîme qui sépare les deux phénomènes, abîme que Dieu seul peut combler. Lorsqu'il existe des causes secondes, le mérite de la philosophie est de les signaler^ s'il n'en existe point, son mérite est de s'élever à la cause première. Un je ne sais est quelquefois un acte de raison plus sublime et plus intelligent que l'effort désespéré d'un orgueil sans mesure. Il y a de la grandeur à comprendre son ignorance. Se nourrir de grandes vérités est le propre des intelligences élevées ^ or reconnaître notre ignorance n'estce pas une vérité de ce genre ?

97. Ainsi Texistence d'un nouveau sens est chose possible ^ du moins n'y découvrons-nous aucune impossibilité. S^il est vrai de dire que le sourd et Taveugle ne sauraient raisonnablement nier la possibilité des impressions qîii relèvent de l'ouïe et de la vision, par la raison seule qu'ils ne les éprouvent pas, contester la possibilité d'un ordre de sensations autre que l'ordre connu, par cela seul qu'il nous est inconnu, ne seraitce pas la même chose ?

Dans le système actuel, la raison ne nous découvre aucune dépendance essentielle entre les sensations et leurs organes respectifs^ entre l'organe, l'objet qui Taffecte, et les circonstances dans lesquelles il est affecté. Pourquoi la sensation déterminée que l'impression de la lumière sur les yeux produit en nous ne pourrait-elle résulter d'une impression pareille sur un autre organe ? Qui nous assure que le cerveau ne peut recevoir de différentes manières une impression identique ? Pourquoi ce fluide que nous appelons lumière, et non uii autre, doit-il produire l'impression? Cette même sensation voir ne pourrait-elle relever d'un autre ordre d'affections cérébrales? Un coup violent frappé sur la tête produit la sensation étrange d'une multitude de points lumineux. On connaît cette locution vulgaire : a voir les étoiles en plein midi. » Force nous est d'avouer que la philosophie ne sait rien de toutes ces choses, qu'elle n'a pu jusqu'à ce jour pénétrer ces secrets, qu'elle n'a pas de réponses à ces questions. Elle voit un ordre de faits, mais elle ne voit pas un enchaînement nécessaire

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entre les faits. La sanction de ces phénomènes se trouve dans la volonté libre du Créateur ; la philosophie n'en a point le secret.

98. S'il peut exister un ordre de sensations tout nouveau, nous pouvons admettre un animal doué d'un sixième ou septième sens ^ l'imagination ne conçoit point ce que seraient les sensations nouvelles \ la raison n'en voit pas l'impossibilité.

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