‹ Philosophie fondamentale [microform]Chapitre 178 sur 607 · LAMENNAIS · texte numérisé non relu

LAMENNAIS

107. Nous allons tirer des observations qui précèdent la solution des difficultés présentées par l'uuteur de V Essai sur VIndiffkrence. Oui, de nouveaux sens nous donneraient des sensations nouvelles, mais sans troubler l'accord des sensations présentes. Nous venons de prouver, en effet, que les corps peuvent affecter, qu'ils affectent notre organisme en dehors des cinq sens, que les impressions qu'ils produisc^nt diffèrent des impressions produites par les cinq sens. Et cependant ni l'harmonie de nos sensations, ni celle de nos idées ne sont altérées. La supposition de M. de Lamennais n'entraînerait donc point le désordre qu'il suppose.

108. Les sensations en elles-mêmes ne sont que * (les affections de l'àme. Elles n'ont, à Vextérieur, d'objets correspondants que Texistence et l'étendue des corps. Donc, un nouvel ordre de sensations serait un ordre d'affections nouvelles, qui n'altérerait en rien nos idées.

On le voit par ce qui précède : la supposition de M. de Lamennais est une réalité -, il existe des sensations d'un autre ordre que celles des cinq sens. Donc, cette supposition ne renverse ni la certitude de nos connaissances , ni l'ordre et la nature de nos

idées.

Un instrument de musique odorant et artistement travaillé peut en même temps charmer l'ouïe, le tact, la vue et l'odorat -, nulle de ces impressions ne détruit ni n'empêche l'autre. Supposons à cet instrument de nouveaux rapports avec notre organisme , rapports excitant en nous des impressions différentes, pourquoi celles-ci ne pourraient-elles exister conjointement avec les premières ? La mélodie des sons, par exemple, ou plutôt l'impression que cette mélodie fait naître, empêchera-t-elle qu'il se produise dans notre âme mille impressions d'un autre ordre? Pourquoi nos connaissances seraient-elles bouleversées par l'introduction d'une nouvelle espèce de sensations? Pourquoi donner une valeur si grande à des suppositions dont nous pouvons sans peine calculer les effets, puisque en examinant à fond les phénomènes sensitifs actuels, nous les voyons réalisées ? 109. H est vrai, le seul moyen connu d'entrer en

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contact avec le monde extérieur matériel, c'est l'un des cinq sens-, et toutefois, nous sommes forcés de convenir qu'il existe entre l'àme et les objets extérieurs des correspondances si mystérieuses, qu'il est impossible, lorsqu'on s'en tient aux sensations par lesquelles la communication s'est établie , de hs expliquer.

Etudions les effets que produit la musique; ils sont de deux sortes : effets matériels et purement auditifs, effets intellectuels et moraux. Les uns s'arrêtent' -. pour ainsi dire, au tympan, les autres arrivent au cerveau d'où ils pénètrent jusqu'au cœur. Chose remarquable ! tel sera parfaitement organisé pour apprécier le premier ordre d'impressions et hors d'état de goûter le second. Deux hommes écoutent un concert; tous deux perçoivent la musique matérielle; tous deux saisissent le moindre défaut de justesse dans la voix, dans un instrument, dans la mesure 5 tous deux admirent l'art du compositeur; ils sont sous le charme; mais quelle différence! Tandis que le cerveau du premier est à peine ému, qu'il ne perçoit qu'un plaisir matériel^ le cœur et le cerveau du second se sont exaltés outre mesure. Son imagination se déploie en magnifiques élans; les pensées, les images naissent en foule; on dirait l'inspiration divine descendant sur son front avec l'ange de l'harmonie. Durant l'émotion profonde qui le transporte, la tendresse, la mélancohe, la haine, l'amour, la colère, la générosité, l'audace, l'emportement, tous les sentiments à la fois se partagent son '• 23

âme. Les vibrations d'une corde sonore ont soulevé des tempêtes que les efforts de la raison peuvent à peine dominer.

110. Que conclure de là, sinon qu'indépendamment des rapports ordinaires établis entre les objets extérieurs et nos sens, il en existe d'autres plus intimes, plus délicats entre ces mêmes objets et notre organisme-, rapports constatés par l'expérience avec une entière certitude ? Us varient selon les individus -,

4** on ignore les circonstances nécessaires à leur réalisation -, mais leur existence ne saurait être mise en doute-, et cela suffit pour dissiper, comme une vaine fantasmagorie, ces suppositions absurdes par lesquelles on prétend renverser l'édifice de nos connaissances.

111. Ainsi se trouve résolue la seconde difficulté : « S'il nous était donné un nouveau sens, qu'adviendrait-il? » ISi la certitude de nos connaissances, ni l'ordre ou la nature de nos idées n'eri seraient altérés ou détruits \ nos organes auraient acquis une manière nouvelle d'être affectés par les objets extérieurs, voilà tout. Un homme reçoit tout à coup l'usage de l'odorat \ il éprouve une sensation de plus. Un homme sent naître dans son cœur un sentiment inconnu jusque-là, cet homme possède une affection de plus. Les impressions nouvelles prennent leur rang et ne détruisent ni ne changent les autres.

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