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L'ÉTENDUE EST INSÉPARABLE DE L'IDÉE DE CORPS

1. Si parmi les objets de nos sensations l'étendue est le seul qui, dans le monde extérieur, soit pour nous quelque chose de plus qu'un principe de causalité, cherchons à comprendre ce qu'est l'étendue.

Étendue et corps sont deux idées inséparables. Pour moi, du moins, je ne puis concevoir un corps inétendu. Sans étendue point de parties, plus de rapports entre le monde extérieur et nos sens ; tout s'évanouit, ou s'il reste quelque chose, ce quelque chose n'est pas un corps dans le sens actuel du mot. Concevez, par exemple, l'idée d'une orange à laquelle vous enlevez l'étendue. Que reste-t-il?

Selon Descartes, l'étendue est l'essence des (;orps-, je n'ai pas à m' occuper ici de cette opinion -, j'aftirme seulement que, dans notre esprit, les deux idées, II. i

•^ étendue et corps, sont inséparables. C'est un fait

attesté car le sefls intime.

, \ Ç: t^f'^fetyrar^ue je puis concevoir une substance, ou,

^ • '• d'uhè manière plus générale , un être , abstraction

rpf^^.deri^leiicîùe; mais alors l'idée de corps s'éva-

• -nôuît, à moins que je ne confonde cette idée avec

\;l'idé3 de l'être ou de la substance en général.

' ^2, Toutes les notions que nous avons des corps nous viennent des sens ; or, sans étendue point de sensations^ car c'est de l'étendue que les sensations de la couleur, du son, du toucher et des odeurs relèvent. Otez rétendue, il nous reste un je ne sais quoi dpiit nous n'ayons nulle idée, une notion vague qui ne nous saurait servir à distinguer un objet d'un autre objet -, pure abstraction, voilà tout.

3. Peut-on séparer les deux idées, étendue et corps? Avant àe répondre, il faudrait d'abord déterminer ce qu'est l'essence d'un corps. Si Ton parvient à distinguer l'essence d'un corps de son étendue, plus de difficulté ^ la question est résolue : sinon, non !

4. Ces deux idées sont inséparables-, rappelonsnous le fait consigné plus haut, à savoir, que la sensation de l'étendue est la base de toutes les autres sensations, qu'elle est comme une sorte de substratvm qui ne se confond point avec elles, ne dépend en particulier d'aucune d'elles, et qui cependant est pour toutes une condition indispensable.

- J'ai sous mes yeux une orange ; elle produit des sensations en moi ^ nous allons ex^iminer les ra|)i>orts de ces sensations entr^ elles.

CHAP. r. — L'ÉTENDUE ET L'iDÉE DES CORPS. 3

Je puis faire abstraction de l'odeur sans détruire aucune des sensations d',un autre ordre produites par l'orange. Elle devient inodore et ne cesse point d'être étendue, colorée, savoureuse, sonore même. Je puis faire abstraction de la saveur, de la couleur, et je reste en présence d^un objet tangible, partant étendu, figuré, n'ayant rien perdu des propriétés qui relèvent du tact. Je fais abstraction des propriétés relevant du toucher, et l'étendue, h figure, la couleur, toutes les qualités qui relèvent des autres sens, à l'exception de celui-ci, persistent.

Allons encore plus loin, enlevons à Torange toutes ses qualités sensibles, la saveur, le parfum, la lumière, la couleur, la chaleur, etc., retendue n'en persiste pas moins -, elle est insaisissable, mais on la conçoit. Elle est, indépendamment de la visibilité car elle existe pour l'aveugle; elle est, abstraction faite de la tangibilité , car elle existe pour celui qui voit -, elle est, abstraction faite de l'odeur, du la saveur et du son, car elle existe pour les êtres privés des sens de l'odorat, du goût et de l'ouïe, s'ils possèdent celui du toucher ou de la vue.

5. Ici se présente une difficulté : ne pourrait-on pas regarder comme une sorte de jeu d'esprit ce que l'on prétend de retendue, considérée indépendamment des autres sensations? Il nous est facile, en vertu de r abstraction, de supposer que les sensations n'existent pas ; mais nous ne laissons point pour cela d'imaginer ces sensations. Lorsque j'enlève à l'orange sa couleur, sa lumière, elle reste étendue, parce que,

4 LIVRE III. — l/ÉTENDTJE ET L*ESPÂCE.

malgré tout, l'image persiste en moi ^ que si je parviens à T abstraire complètement, il me reste au moins un objet noir sur un fond plus ou moins obscur et distinct de l'orange. Ceci ne prouve-t-il point qu'il y a illusion en des abstractions de ce genre, qu'il n'existe point d'abstraction complète^ car à la réalité succède l'image, laquelle supplée à la réalité et la rend perceptible.

Objection spécieuse à laquelle il serait difficile de répondre, si le fait suivant ne la ruinait par la base : ces images n'existent point cbez un aveugle de naissance. La couleur, les ombres, la lumière, sont pour l'aveugle comme s'ils n'étaient point. Toutefois l'aveugle conçoit l'étendue ; que devient l'objection ? 6. Mais , dira-t-on peut-être , vous êtes forcé d'avouer qu'il existe un rapport de dépendance entre ridée de l'étendue et les sensations du toucher-, les aveugles possèdent comme nous cet organe, c'est par lui qu'ils acquièrent Vidée de l'étendue ^ ainsi cette idée est inséparable des sensations du tact. Ce raisonnement n'est pas plus exact que le premier. Il est vrai que le tact nous donne, qu'il suffit pour nous donner l'idée de l'étendue, comme on le voit chez les aveugles-, mais il est faux que nous ayons besoin du tact pour concevoir cette idée. J'ai démontré précédemment que la vue nous donne la connaissance des trois dimensions, lesquelles constituent le volume ou l'étendue dans sa perfection. Je puis même faire abstraction de Vidée de volume, celle de surface me suffit : V étendue de surface est inséparable de la

CHAP. I. — l'étendue ET L'iUEE DES CORF'S. 5

vision. Que serait la vision s'il n'existait ni (couleur, ni lumière. Or, pouvons-nous imaginer la luraière ou la couleur indépendamment d'une surface ?

Autre preuve : sans doute les géomètres conçoivent l'étendue -, et cependant ils font complètement abstraction des rapports de l'étendue avec la vue et le toucher. Donc il n'existe point de connexion nécessaire entre Vétendue et les deux sens.

Que Von nous dise quelle serait , dans un objet visible, la qualité relative au toucher, nécessaire à Vidée de Vétendue. Il .n'en existe aucune. Prenons pour exemple un liquide. Serait-ce la fluidité ? Elle se perd par la congélation, et l'étendue persiste ; serait-ce le froid, la chaleur? Nous faisons passer un liquide par tous les degrés du thermomètre, sans altérer sensiblement Vétendue. Que Von imagine donc telle qualité que Von voudra relative au toucher, il sera facile d'établir qu'on peut la changer, la modiiier ou même la détruire sans altérer Vétendue visible.

Est-il donc besoin de connaître les quahtés d'un objet relatives au tact, pour avoir de l'étendue de cet objet une idée nette , distincte , déterminée ? Je vois un corps de loin, je distingue sa couleur et sa forme. Est-ce du marbre, du bronze, de la pierre? Je l'ignore^ je puis même ignorer si cette matière est tangible comme il arrive pour certaines figures, vapeurs insaisissables au toucher; mais je sais qu elle est étendue.

7. Sans étendue plus de vision, plus de tact, plus de sensations d'aucune espèce-, plus de goût, puis-

6 LIVRE 111. — l'étendue ET l'eSPACE.

qu'il relève du tact^ nous dirons même plus 4' ouïe et d'odorat, bien que la vérité de cette affirmation semble moins évidente. En effet , s'il est constant que nous ne séparons jamais ces deux sensations de Fidée de l'étendue, reste à savoir ce que seraient les sensations d'un homme privé de tous les sens, à Texception de l'ouïe et de Todorat, Mais, sans nous jeter en des conjectures tout au moins hasardées, qu'il nous suffise de constater :

1° Qu'un objet sans étendue ne peut agir sur nos organes au moins selon l'idée que nous nous formons des corps \

2" Que dans le cas même où les sensations de l'ouïe et de l'odorat se produiraient indépendamment de toute idée de l'étendue, ces sensations seraient pour nous de simples phénomènes de l'àme, sans rapports avec le monde extérieur, tel que nous le comprenons aujourd'hui ^ car, si nous ne savions que ces phénomènes procèdent d'une cause distincte du subjectif, nous n'aurions conscience que du moi. Si nous arrivions à connaître qu'ils procèdent d'une cause extérieure, cette cause nous apparaîtrait peut-être comme un agent, exerçant sur nous une certaine influence, mais non comme un être de même nature que les corps ;

3^ Que nous ne pourrions nous former une idée ni de notre propre organisme, ni de l'univers: en effet, toutes choses se réduisant à des phénomènes internes, aux rapports de ces phénomènes avec leurs causes, l'univers, notre corps lui-même deviennent un je ne sais quoi dont nous n'avons nulle idée. Que

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serait le monde sans l'étendue? Et notre corps, que serait-il ?

4° Que nous avons prétendu seulement démontrer la dépendance oii se trouvent, dans le système actuel, toutes les sensations par rapport à l'étendue; démonstration qui persiste , âlofs même que Thomme serait incapable , à l'aide de l'odorat et de l'ouïe de se former une idée de l'étendue et qu'il n'aurait aucun besoin de cette idée, pour éprouver les sensations qui leur appartiennent \,

5° Que même dans ce cas la proposition suivante : l'idée de l'étendue est indépendante des autres sensations, reste entière et debout;

6^ Que la vérité que nous voulions établir, à savoir : Vidée de l'étendue est povr nous inséparable de l'idée de corps^ demeure prouvée.

8. Vérité si certaine que dans l'exposition du mystère auguste de l'Eucharistie les théologiens distinguent entre le rapport des parties du corps îidorable entre elles et leur rapport avec le lieu ; in ordine ad se, in ordine ad locum. Le corps du Sauveur, réellement présent sous les espèces sacrées, occupe l'étendue in ordine ad se^ bien qu'il ne l'occupe point m ordine ad locum. Les théologiens ont compris que l'homme ne pouvait perdre l'idée de l'étendue sans perdre en même temps toute idée de corps. De là l'ingénieuse distinction que nous venons de lire; nous y reviendrons plus tard.

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