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EN QUOI CONSISTE L'ESPACE

77. Ainsi, Descartes identifie l'espace avec la matière et fait consister l'essence des corps dans

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l'étendue même, en établissant que partout où nous concevons l'espace il y a corps -, mais il n'a pu le prouver, nous venons de le voir. Peut-être serait-il plus vrai de dire, qu'en effet l'espace n'est autre chose que l'étendue même des corps, soit qu'il constitue ou ne constitue point leur essence, mais en lui refusant l'infinité.

78. Étudions cette opinion. L'idée espace n'est au fond que l'idée abstraite de l'étendue ; l'analyse le prouve. Je puis, en plaçant sous mes yeux une orange, arriver, par des abstractions successives, à l'idée d'une étendue pure, égale à celle de l'orange. J'abstrais la couleur, l'odeur, la saveur, toutes les propriétés qui peuvent affecter mes sens, et bientôt il ne me reste plus qu'un être étendu, lequel devient, si je le dépouille de la mobilité, une portion d'espace égale au volume de l'orange.

Ces abstractions, je les puis faire sur l'univers entier, ce qui me donnera l'idée de l'espace qui contient l'univers.

79. On élève une difficulté sur cette explication de l'idée de l'espace r cherchons à la résoudre. Je saisirai cette occasion pour jeter quelque lumière sur l'origine de l'idée espace infini, ou espace imaginaire.

Voici la difficulté : un volume d'espace, conçu par abstraction des qualités qui accompagnent l'étendue, ne nous peut donner qu'un volume égal à celui du corps sur lequel nous aurons opéré l'abstraction. Donc l'abstraction faite sur une orange ne nous donnera qu'un volume égal à celui d'une oraeae, l'ab-

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straction faite sur l'univers, un volume d'espace égal à celui de l'univers; où donc est alors l'espace sans limites, l'espace considéré en lui-même?

Solution. L'abstraction s'élève du particulier au général. Exemple : nous faisons abstraction des propriétés qui constituent l'or pour le considérer comme métal; nous voilà devant une idée qui, non-seulement convient à For, mais à tous les métaux-, partant, elle est plus étendue ; nous avons effacé la ligne de démarcation; l'idée nouvelle, s'étendant à tous les métaux, n'en spécifie ou n'en exclut aucun. Que si je fais abstraction de ce qui constitue Tor métal, pour m'en tenir à ce qui le classe parmi les minéraux, ridée devient plus générale encore. Elle atteint eniin son expression dernière dans l'idée de l'être qui comprend toutes choses *.

On le voit, c'est en effaçant la ligne de démarcation qui distingue et pour ainsi dire sépare les objets, que l'abstraction s'élève à l'idée générale. Appliquez cette doctrine aux abstractions sur les corps, vous aurez la raison de \ illimitabiliiè de l'espace.

Lorsque, après les abstractions successives faites sur l'orange qui nous sert d'exemple, je me trouve en présence de l'idée unique de son étendue, je n'ai pas encore atteint le plus haut degré d'abstraction. Je conçois l'étendue de l'orange, non l'étendue en soi. Je conçois son étendue, non \ étendue; mais si je fais abstraction du pronom, l'idée de figure disparait;

* Je ne m'occupe point ici des différentes manières dont l'idée de l'être est applicable à Dieu ou aux créatures.

CHAP. XII. — en quoi consiste l'espace. 67 il m'est impossible d'assigner à l'étendue une limite, puisqu'une limite, quelle qu'elle fût, me donnerait une étendue déterminée, une étendue particulière; alors, pour ainsi dire, les frontières de l'univers s'évanouissant, l'univers ne serait qu'une étendue particulière, non l'étendue elle-même. Voilà comment il nous semble que l'idée des espaces imaginaires est engendrée.

80. Observez les phénomènes de l'imagination ; ils viennent à l'appui de ce raisonnement. Lorsque j'imagine une orange, j'imagine l'étendue de cette orange avec une Hmite d'une certaine couleur, d'une certaine qualité ; impossible d'imaginer une figure qui ne soit terminée par des lignes. Cette limite se distingue, en quelque chose, et de l'étendue qu'elle embrasse et de l'étendue contiguë; car, pour nous apparaître comme limite, elle doit offrir un caractère distinctif ; s'il n'en était ainsi, comment remphrait-elle son objet ? Donc l'abstraction n'est pas complète, car l'image contient une chose très-déterminée : les lignes qui constituent la limite. Effacez ces limites, l'image se dilate ; à mesure que les hmites se reculent et s'éloignent , elle s'étend de plus en plus et se perd dans une sorte d'abîme ténébreux, immense, semblable à ce que nous imaginons par delà l'univers.

Un exemple très-simple va simplifier encore cette explication : notre imagination se peut comparer au tableau noir sur lequel on trace les figures dans les écoles de mathématiques. Voir le trait blanc qui forme la figure, c'est voir cette figure ; que si nous

68 LIVRE III. — i/ëtendue et l'espace.

effaçons le trait, il ne reste que la figure uniforme du tableau -, reculons indéfiniment les lignes qui terminent le tableau, plus de figure^ reste seulement une surface noire indéfiniment étendue. Voilà, d'une manière assez approchante, comment se forme en nous l'image d'un espace sans fin.

81. Une étendue abstraite limitée est une contradiction. Les deux idées limite et généralité s'excluent. Donc concevoir l'étendue abstraite, c'est la concevoir sans limites. L'imagination, faisant effort pour suivre l'entendement, imagine l'espace indéfini.

82. Voici les conséquences que nous pouvons tirer de cette doctrine.

l** L'espace n'est autre chose que fétendue même des corps ;

S'' L'espace et l'étendue sont deux idées identiques;

3^ Les parties conçues dans fespace sont des étendues particulières auxquelles on laisse leurs limites ^

4° L'idée de fespace infini est f idée de fétendue dans toute sa généralité, c'est-à-dire abstraction faite de la limite ;

»^° L'espace indéfini est une création de f imagination qui, s'efforçant de suivre dans sa marche l'entendement dont la tendance est de généraliser, détruit toute limite;

6" Là où il n'y a point de corps il n'y a point d'espace;

V"* La distance est f interposition d'un corps -, rien de plus ;

8** Tout corps intermédiaire venant à disparaître,

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