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POINTS FIXES DANS L'ESPACE ; ILLUSION A CE SUJET

96. L'espace est l'étendue même des corps : point d'espace sans corps-, donc l'étendue distincte de la matière, l'étendue avec des dimensions fixes, des points fixes, l'étendue immobile et réceptacle de tout ce qui se meut, n'existe pas.

Pour plus de clarté , pour résoudre quelques objections, il ne sera pas hors de propos d'analyser l'idée que nous nous formons de la fixité de l'espace. De ce que certains points à l'aide desquels nous concevons la direction semblent immobiles , on conclut généralement à la fixité de ces points, et l'on regarde

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la fixité, Fimmobilité comme une des propriétés distinctives de ce réceptacle idéal que nous nommons l'espace. Les points cardinaux, orient, couchant, nord et sud, ont dû contribuer puissamment à cette erreur; il ne nous sera pas difficile de prouver qu'une fixité de ce genre est une pure illusion.

Commençons par l'orient et l'occident. Si la terre opère un mouvement diurne de rotation sur son axe (opinion généralement admise aujourd'hui), l'orient et l'occident, loin d'être des points fixes, changent incessamment de place. Un observateur plac é en A sur notre planète voit l'orient au point B, l'occident au point C. Or si la terre tourne , l'orient et l'occident de l'observateur devront successivement correspondre aux points M. N^ P. Q de la voûte céleste : donc, même en supposant cette voûte immobile, l'orient et l'occiderit ne demeurent pas fixées dans l'espace.

On peut nier la rotation diurne, les apparences resteront les mêmes ^ donc la fixité n'est qu'une apparence. Que si l'on suppose la terre en repos et le ciel en mouvement, l'impossibilité d'assigner des points fixes à l'orient et à l'occident devient plus évidente encore \ les points du ciel auxquels on donnerait ce nom seraient donc un continuel mouvement.

Nous le répétons, tout cela n'est qu'apparences. Qu'un homme marche d'occident en orient, s'il ne sait que la terre est une sphère et non une surface plane, il croira que les deux points restent immobiles, bien qu'ils changent incessamment de place, et

SO LIVRE III.— l/ÉTENDl'E ET L'ESPACË.

même lorsque, après avoir décrit le cercle de la terre, il retrouvera sur ses pas les lieux qu'il a quittés, son illusion ne sera point dissipée.

98. Le sud et le nord demeurent fixes par rapport à nous 5 mais il n'est pas difficile de prouver que cette fixité n'a rien d'absolu, qu'elle n'est qu'apparente. Soit Nets les pôles nord et sud. Si la terre et la voûte céleste tournent en même temps du sud au nord, il est évident qu'il n'existe pas de fixité pour les points N S, et toutefois l'observateur A devra croire que tout demeure immobile, les apparences restant les mêmes.

Un observateur marcbe de l'équateur vers le pôle-, le pôle s'élève continuellement sur l'horizon-, il reste immobile pour l'observateur qui ne change point de place.

En vertu des variations de l'angle formé par le plan de Fécliptique avec celui de l'équateur, la hauteur du pôle varie , même pour un même lieu ^ cette variation , selon certains astronomes, est de 48 " par siècle; selon d'autres, de 0",521 par an, ce qui donne 52,1'' par siècle.

99. De ces observations il résulte : que rien n'est absolu dans la position des corps ; qu'un corps peut exister seul, mais qu'alors la position n'existe pas, l'idée position étant purement relative (pas de rapport sans point de comparaison) ; qu'absolument parlant il n'y a ni haut ni bas, et que nous n'attribuons à ces points la fixité, qu'en vertu d'une simple comparaison, le bas étant le point vers lequel nous gra-

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vitons, et le haut le point opposé-, c'est ainsi qu'à nos antipodes le bas est le haut et réciproquement.

100. Comment comprendre la direction si l'on ne suppose l'existence de points auxquels on la rapporte? Donc les directions, si les corps n'existent pas, sont purement idéales -, un corps unique n'aurait point de direction hors de sa propre étendue.

101. Objection. S'il existait un corps unique, Dieu pourrait-il lui donner le mouvement? Le nier, c'est imposer des bornes à la toute-puissance -, l'accorder, c'est nier tout ce que nous avons dit contre feispace distinct des corps.

Cette objection tire sa gravité d'une confusion d'idées. Que l'on me permette à mon tour les questions suivantes : Le mouvement dont il s'agit est-il ou non intrinsèqvement impossible? S'il est impossible, nul inconvénient à convenir que Dieu ne peut produire un mouvement de ce genre , puisque la toute-puissance s'arrête devant les contradictions. Si fcm admet la possibilité de ce mouvement, il s'agit de nouveau d'étudier la nature de l'espace, et d'examiner si les raisons sur lesquelles on a établi cette impossibilité sont ou ne sont pas valables.

Nous n'avons point à traiter ici de la toutes-puissance. Si l'on démontre l'impossibilité du mouvement, dire que la toute-puissance ne le peut produire, ce n'est pas lui donner des limites, non plus qu'en affirmant qu'elle ne peut faire qu'un triangle

soit un cercle. Si l'on ne démontre pas cette impos-

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sibilité, la question de la toute-puissance n'est point en question.

102. L'argument tiré de l'existence du vide n'a pas plus de valeur. Les physiciens admettent généralement le vide; ils le supposent nécessaire à Texplication du mouvement, de la condensation, de la raréfaction et autres phénomènes; à cela je réponds :

Descartes et Leihnitz ont un certain poids en matière de physique expérimentale et transcendantale ; ils ont nié le vide.

L'observation n'a pu constater son existence , soit parce que le vide disséminé occupe des espaces si petits que nul instrument ne le saurait atteindre, soit parce que l'observation ne se peut exercer que sur des objets qui affectent nos sens, soit enfin parce que la densité de certains corps et la cohésion de leurs molécules arrêtent toute observation.

On ne peut rien avancer de certain sur les modifications intimes de la matière dans le mouvement, la condensation et la raréfaction, à moins de connaître les éléments dont la matière se compose.

Nous ne comprenons ni la divisibihté infinie, ni la composition d'une étendue avec des points inétendus ; pourquoi nous étonner que les phénomènes qui nous semblent incompatibles avec la négation du vide se dérobent à notre intelligence ?

L'existence du vide est une question métaphysique en dehors de l'expérience ; partant elle n'affecte en rien les sciences d'observation.

>* 103. En identifiant l'idée de l'espace avec l'idée

de rétendue , abstraite ou généralisée , nous concilions tout ce que cette idée présente de nécessaire, d'absolu, d'infini, avec sa réaUté objective. La réalité de l'espace est l'étendue même des choses; le nécessaire, l'infini, ne se trouvent pas dans la chose même, mais dans l'idée abstraite des choses. La réalité circonscrit les objets en eux-mêmes:, donc ils ont des limites, ils sont contingents ; lobje-ctivité de ridée abstraite comprend et le réel et le possible, et par conséquent n'a point de limites-, elle est absolue.

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