DES PHÉNOMÈNES
133. Ce qui est étendu n'est pas un seul être, mais un ensemble d'êtres. L'étendue implique des parties dont les unes sont hors des autres, et, partant, distinctes : Funion n'est par Fidentité; elles sont unies,
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donc elles sont distinctes ; on ne peut dire d'une
chose qu'elle s'unit avec elle-même.
Ainsi rétendue, considérée en soi, retendue distincte des objets étendus, n'est rien : chercher la nature de l'étendue, c'est se livrer à un jeu d'imagination.
L'étendue ne s'identifie en particulier avec aucun des êtres qui la composent-, ne pourrait-on pas dire qu'elle est le résultat de leur union ? Que nous supposions l'étendue engendrée par des points inétendus, ou par des points étendus, mais divisibles à Tinfini, le phénomène est le même. Dans la supposition des points inétendus , il est évident que l'étendue ne saurait être ces points : étendu et inétendu sont choses contradictoires. Que si l'on suppose ces points étendus, ils ne s'identifient pas davantage avec l'étendue : rétendue implique l'idée d'un tout -, or le tout ne peut être identique avec aucune de ses parties. Supposons une hgne de quatre mètres d'étendue; peut-il y avoir identité entre cette ligne et chacune de ses parties égale aux mètres? Ces parties auxquelles nous donnons un mètre de longueur, divisons-les à finfini -, en aucun cas il n'arrivera que l'une d'elles soit égale à ses subdivisions : donc nulle étendue n'est identique avec les êtres particuliers qui la composent.
134.. L'idée de multiplicité étant comprise dans retendue, il semble que Ton doive considérer l'étendue non comme un être, en soi, mais comme le résultai de l'union de plusieurs êtres. Mais ce résultat lui-même, qu'est-il? — Il est cette chose que nous nommons
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continuité. Nous avons déjà vu (liv. II , ch. \ni) que la multiplicité est insuffisante à constituer l'étendue. La multiplicité entre dans l'idée de nombre, et toutefois le nombre ne représente pas l'étendue. Nous concevons un ensemble d'actes, de facultés, d'activités, de substances, d'êtres de différentes classes, sans concevoir l'étendue.
135. Donc la continuité complète l'étendue et lui est nécessaire. Qu'est-ce que la continuité i* — Un ensemble de parties , les unes hors des autres , et toutefois unies. Mais quel sens donnez-vous à ce mot hors^ à ce mot unies? Dedans et dehors, oint et séparé, impliquent étendue ^ ils présupposent: ce que l'on veut expliquer^ la chose définie entre dans la définition, sous l'acception même qu'il s'agit de définir. Expliquer la continuité de l'étendue ou le sens des mots dedans et dehors^ joint et séparé^ serait une môme chose.
136. N'oubhons pas ces observations, et nous réduirons à leur valeur certaines explications banales dont on a coutume de se payer. Définir l'étendue par les mots dedans et dehors^ ce n'est rien dire en philosophie ^ mots diff'érents pour exprimer une même chose. Si f on veut simplement constater le phénomène, à la bonne heure. L'exphcation est pratique, mais non spéculative.
On en peut dire autant de la définition de l'étendue au moyen de l'espace, ou des parties occupées de l'espace. Qu'est-ce que l'étendue? ce qui occupe un espace. Mais qu'est-ce qu'un espace occupé. — Une
102 LIVRE m. — l'étendue et l'espace. portion de l'espace terminée par certaines lignes. — Qu est-ce que l'espace? — L'espace est cette étendue dans laquelle les corps sont placés, ou bien encore, c'est la capacité de recevoir les corps. — Mais, en admettant l'existence de l'espace comme une chose absolue, nous dira-t-on ce qu'est, dans les corps, cette capacité de remplir Tespace dont ils sont doués? Nous définissons une chose par la chose même ; cercle vicieux dont on ne sort pas. Nous expliquons l'étendue de l'espace par la capacité de recevoir; l'étendue des corps par la capacité de remplir; Tidée de l'étendue reste inexpliquée. On a cru définir , on n'a fait que changer la formule.
Supposer l'existence de l'espace comme une chose absolue, indépendante, c'est laisser la question au même points supposition gratuite, d'ailleurs. Prendre rétendue de l'espace comme terme d'un rapport au moyen duquel l'étendue des corps se peut expliquer, c'est supposer trouvé ce qu'il s'agit de découvrir.
Même erreur, si l'on prétend expliquer ces mots dedans et dehors , en les appliquant à des points désignés dans l'espace. Quel est, en effet, par rapport à l'espace, le sens des mots dedans et dehors, joint et séparé, continu et distant ? Que si nous imaginons l'étendue de l'espace comme une chose absolue, prétendant expliquer à l'aide de cette étendue toutes les autres, encore une illusion! — Il s'agit d'expliquer rétendue en elle-même; l'étendue de l'espace doit donc être définie-, passer outre^ c'est trancher la question, ce n'est pas la résoudre.
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137. L'étendue, par rapport à ses dimensions, nous semble indépendante de la chose étendue , en un même lieu. Une étendue peut rester absolument fixe, malgré le changement continuel de la chose étendue. Qu'une série d'objets passe par un champ visuel toujours le même, les chosos étendues varient incessamment et l'étendue ne change pas. Imagiroiis une étoffe blanche glissant derrière une fenêtre ; la chose étendue change sans cesse, car la partie de l'étoffe que nous voyons au moment A n'est pas celle que nous voyons au moment B; toutefois, les dimensions de l'étendue n'ont point changé. VoiKà pour les surfaces. Il est facile d'appliquer le même raisonnement aux volumes. Un espace peut être successivement remph d'une infinité d'objets, sa capacité restant la même. Il n'y a point identité entre les parois du vase et l'étendue qu'il occupe; car on peut mettre tour à tour à cette même place un nombre infini de vases de la même étendue. Ni l'air, ni toute autre substance entourant les parois du vase ne sont identiques à^ l'étendue; en effet, l'air peut changer et change constamment, sans changer le volume.
138. La fixité des dimensions, nonobstant la variété des objets, ne prouve rien en faveur de la subjectivité pure de l'étendue, alors même que Ton supposerait l'impossibilité de discerner ces objets les uns des autres. Si l'on prétend le contraire, la variété des dimensions devra prouver en faveur de leur objectivité. Il suit de cette fixité que des objets dis^ tincts peuvent produire une impression identique et