CHAP. XXIV. — CONJECTURE
tradictoires seraient la négation la plus absolue de la raison. Donc la contradiction n'est qu'apparente^ mais le nœud, qui le dénouera? La présomption est fille de l'ignorance et sœur du désappointement. Après ces réserves, qu'il me soit permis d'essayer quelques observations sur cette question si pleine d'obscurités.
172. Il doit se glisser une erreur dans les recherches sur les principes élémentaires du sujet qui nous occupe \ je ne puis m'expliquer autrement l'échec subi par la philosophie. Les points inétendus peuvent-ils produire l'étendue? Pour résoudre la question, les philosophes imaginent de rapprocher ces points par la pensée, et de se demander ensuite s'ils peuvent remplir une portion quelconcpe de l'espace. — A mon avis, c'est vouloir que la négation et Taftirmation soient une môme chose.
Le point inétendu n'est en soi qu'une négation de rétendue -, demander de lui qu'il occupe avec d'autres points de son espèce une portion de l'espace, c'est reconnaître qu'il n'est pas étendu en exigeant qu'il le soit. Sorte de jeu d'esprit qui nous fait présupposer l'étendue au moment même où nous prétendons assister à sa génération. L'espace tel que nous le concevons est une étendue véritable ; c'est l'idée de l'étendue dans sa généralité. Supposer que l'inétendu peut remplir l'espace, c'est exiger qu'il devienne étendu. On le lui demande en effet ; or l'erreur me semble tenir à ce qu'on veut résoudre la difficulté par la méthode de juxtaposition : méthode
128 LIVRE III. — l'Étendue et l'espace.
qui paraît exiger des points inétendus une chose évidemment contradictoire.
173. Pour savoir comment s'engendre l'étendue, il faudrait faire abstraction de toute représentation sensible, de toute idée relevant plus ou moins du phénomène extérieur, et porter dans la contemplation des réalités le regard pénétrant et simple d un pur esprit. Il faudrait dépouiller l'idée géométrique de toute image, de tout ce qui rappelle l'ordre matériel; il faudrait savoir jusqu'à quel point l'étendue réelle, la continuité réelle, sont d'accord avec l'étendue phénoménale, c'est-à-dire éliminer de l'objet perçu tout rapport avec le sujet qui le perçoit
174. L'étendue comprend deux choses, nous l'avons déjà vu : la multiplicité et la continuité. Nous pouvons admettre que les points inétendus produisent la première. Le nombre résulte de la multiplicité des unités, simples ou composées; mais il s'agit de définir la continuité, phénomène que l'intuition sensible nous présente, avec une évidence irrésistible, comme la base des représentations de l'imagination, et dans lequel toutefois l'entendement s'embarrasse et se perd.
Ne pourrait-on pas dire que la continuité , dans Tordre transcendantal, abstraction faite de l'image sensible, c'est-à-dire conçue dans sa réalité, telle enfin qu'elle peut s'offrir aux purs esprits, n'est autre chose que le rapport constant d'un ensemble d'êtres, lesquels sont d'une nature telle qu'ils produisent dans Tètre sensitif le phénomène que nous nommons re-