CHAPITRE ni. — DEUX CERTITUDES. îl
la clarté, la pénétration de son intelligence, comme de Fenfant. S'il est étranger aux études philosophiques, posez-lui les mêmes questions, et vous recevrez à peu près les mêmes réponses. L'expérience prouve, encore mieux que tous les raisc»nnements, que nul n'acquiert la certitude par un acte réfléchi.'
24. Sources de la certitude philosophique : le sens intime, les sens extérieurs, le sens commun, la raison et l'autorité. Voyons, par quelques exemples, la part de réflexion qui revient à chacune d'elles , et comment pensent et le commun des hommes et les philosophes, lorsqu'ils oublient qu'ils sont philosophes.
25. Un homme étranger aux questions qui nous occupent vient de visiter un monument qui laisse dans son âme une impression vive et durjible, 1'^^curial, par exemple. Essayez , lorsqu'il est encore sous le charme du souvenir, d'élever des doutes dans son esprit sur l'existence de ce souvenir et sur sa correspondance, soit avec la visite qu'il vient de faire, soit avec l'édifice qu'il a vu. S'il ne prend vos paroles pour un jeu de votre esprit, je l'ose aflirmcr, il n'hésitera pas à vous soupçonner de folie. Entre l'existence actuelle du souvenir, la correspondance de ce souvenir avec l'acte que nous appelons voir et la concordance de ces phénomènes avec l'existence de l'édifice, choses si parfaitement distinctes, il n'aperçoit pas la plus légère difi'érence. Il n'en sait pas plus sur ces matières que l'enfant. « Je me souviens ; j'ai vu ; la chose est comme je me la rappelle. »
Voilà toute sa science; pas de réflexion, pas d'analyse; tout est direct et simultané.
^ Ainsi du commun des hommes, par rapport aux phénomènes du sens intime. La certitude suit directement le phénomène; et rien ne saurait ajouter à la force même des choses, à l'instinct de la nature. Exemple tiré du témoignage des sens :
26. Un objet se présente-t-il à la distance convenable et sous un jour suffisant; nous jugeons aussitôt de sa grandeur, de sa forme et de sa couleur, avec une confiance entière dans notre jugement' bien que de notre vie nous n'ayons pensé aux théories de la sensation, ni aux rapports de nos organes avec les objets extérieurs. Notre jugement se forme en dehors de tout acte réfléchi. Nous avons vu ; c'est assez; la certitude est formée. Si nous replions notre attention sur nos actes, ce n'est qu'après avoir lu les Uvres où ces questions sont agitées ; et cette attention , remarquons-le bien , ne dure que le temps donné à l'analyse scientifique : cela fait, nous n'y pensons plus; nous voilà dans la vie commune; la vie philosophique n'est qu'une rare et courte exception. N'oublions point qu'il s'agit ici de la certitude du jugement formé par suite de la sensation, dans ses rapports avec les usages de la vie, et nullement dans ses rapports avec la nature des choses. Il importe peu, par exemple, que les couleurs soient ou ne soient pas inhérentes au corps, pourvu que le jugement formé n'altère en rien nos relations avec les objets.