Exemple emprunté à la raison
Tout le monde raisonne, et souvent avec justesse, au moins dans les choses usuelles et pratiques. Sans art, sans réflexion d'aucune sorte, nous distinguons le vrai du faux, le sophisme de l'argument qui conclut. Avons-nous besoin, pour cela, d étudier la marche de notre entendement? Nous suivons le bon chemin sans nous en apercevoir- et tel qui durant sa vie aura mille fois raisonné juste ne se sera pas une fois enquis de la manière dont se lorment ses raisonnements. Les dialecticiens euxmêmes, ont-ils toujours les règles de la logique sous les yeux ?
29. On a entassé les volumes sur les opérations de notre entendement; et ces opérations, l'esprit le plus inculte les pratique à son insu. Que n'a-t-on pas écrit sur labstraction, la généralisation, les universaux! Avons-nous besoin, pour les appliquer, de les soumettre à l'analyse ? Le langage de l'homme le plus simple nous offre des exemples de l'universel et duparticuler; il raisonne, et chaque chose est à sa place dans ses raisonnements. Nulle difficulté ne l'arrête dans ses actes directs, tout est clair et lunùneux
pour lui; mais appelez son attention sur ces mêmes actes, sur l'abstraction, par exemple, demandez un acte réfléchi. La lumière s'éteint; son esprit tombe dans une sorte de chaos.
Il est donc aisé de voir que, même dans le raisonnement, la réflexion qui s'exerce sur l'acte n'a qu'une médiocre influence.
30. Un exemple de l'autorité du témoignage Nul ne doute de l'existence d'un pays que l'on appelle Angleterre; et, bien que le plus grand nombre ne connaisse l'Angleterre que par ouï-dire, la certitude est telle que la vue même ne saurait y rien ajouter. A-t-on , cependant , analysé les fondements de cette certitude? et l'analyse augmenterait-elle la certitude? Non; dans ce cas, comme en bien d'autres, point d'actes réfléchis. La certitude se forme à l'aide de l'instinct et sans le secours de la philosophie.
31 . Concluons de ces exemples, que dans la recherche, ou plutôt dans la pratique de la certitude, autre est la voie suivie par l'humanité, autre est la voie de la philosophie. Le Créateur, en tirant les êtres du néant leur a donné des facultés en rapport avec la placé qu'ils occupent dans l'échelle de la création. Or l'être intelligent avait besoin de croire. Qu'adviendrait-il si, dès les premières impressions, et pour ainsi dire au moment de la germination des idées, il nous fallait péniblement élaborer un système qui nous mît à couvert de l'incertitude? Notre intelligence mourrait dans son berceau ; perdue dans ses propres subtilités,
CHAPrTRE III. DEUX CERTITUDES. 25
elle n'arriverait jamais à percer le nuage ; elle s'éteindrait avant de donner sa lumière.
32. Le Créateur a pourvu à la vie des corps en leur préparant l'air qui les vivifie et le lait qui les nourrit. La certitude est le lait, la vie des intelligences; die est aussi un don du Créateur! Qui ne sait que les efforts des génies les plus pénétrants, les plus élevés, les plus vigoureux, n'ont pu, jusqu'à ce jour donner aux sciences des fondements solides? On démontrerait aisément que s'il est dans la science philosophique une partie purement spéculative, ce sont les questions de certitude.
33. Bien avant que ces question eussent été posées, Ihumamte était certaine d'une inQnité de choses; comparez le nombre des prétendus philosophes au reste du genre humain! La certitude existe indépendamment de tous les systèmes; les théories demeurent et demeureront sans influence sur ce phénomène. Elle est; il ne peut être question que de la régler, ou tout au plus de la raffermir
34. Le scepticisme seul pouvait sortir de ces discussions vaines, la variété, l'opposition des systèmes
barrière mfranchissable ; les rêveries des savants ne passent pas le seuil des bibliothèques; elles ne deviennent pratiques ni pour le grand nombre ni pot ceux-là mêmes qui les ont inventées
33. Analyser les fondements de la certitude dans 1 intention de reconnaître, de constater les lois qui
^® l'IVRE I. — DE LA CERTITUDE.
régissent l'esprit humain , mais sans se flatter de changer la nature des choses, voilà le rôle de la philosophie.
36. Que dis-je ! même dans ces limites, les résultats qu'elle fournit sont loin d'être satisfaisants. Rappelons-nous ce qui a été établi plus haut.. La science constate le phénomène parce qu'il est réel et vrai; mais elle n'en peut donner qu'une explication gratuite : ce phénomène échappe à l'analyse.
En effet, l'expérience démontre que l'entendement ne prend pour guide aucune des considérations présentées par la philosophie. La certitude la plus absolue, la plus ferme, est le résultat spontané d un instinct naturel ; c'est une adhésion inébranlable arrachée par l'évidence, par la force du sens intime, par une impulsion involontaire ; ce n'est pas une conviction produite par une série de raisonnements : ces raisonnements, ces combinaisons n'existent que dans l'esprit du philosophe ; ainsi, lorsqu'on veut signaler les fondements de la certitude, on n'indique point ce qui est, mais tout au plus ce qui pourrait ou devrait être.
Admettons que les philosophes se laissent guider par leurs systèmes, qu'ils ne les oublient point, qu'ils ne s'en écartent jamais; nous aurons la raison de la certitude philosophique, non la raison de la certitude humaine. Or, sil est vrai que les philosophes se bornent à user de leurs moyens scientifiques du haut de leurs chaires, il suit que les prétendus fondements sont une pure théorie. Où donc est la réalité?