ÉCLAIRCISSEMENTS SUR LA VALEUR DES IDÉES GÉNÉRALES
96. Les idées qu'un esprit isolé se formerait des êtres distincts de lui seraient vagues, peut-être, mais ces idées auraient une réalité pour objet. Que si la nature de cette réalité lui restait cachée, au moins saurait- il qu'elle existe. L'aveugle de naissance ne conçoit clairement ni les couleurs ni les sensations de la vue; ignore-t-il pour cela leur existence, et que les mots couleur, voir et autres du mêmiî genre, ont un objet déterminé ? L'aveugle ignore en quoi consiste les objets ou les phénomènes dont il entend parler, mais il sait que ces phénomènes ou ces objets sont quelque chose -, ses concepts peuvent être imparfaits,-mais ils sont réels : les mots par lesquels il les exprime ont dans sa pensée un sens incomplet, mais positif.
97. Ne confondons point les concepts incomplets avec les concepts indéterminés : les premiers peuvent se rapporter à quelque chose de positif, bien que cette chose soit imparfaitement connue 5 les seconds ne renferment qu'un rapport d'idées, sans signification dans l'ordre des faits. Nous allons rendre cette différence palpable en développant l'exemple qui précède.
L'aveugle ne perçoit rien de ce qui se rapporte au sens de la vue, et cependant il est convaincu de l'existence de certains faits externes, lesquels correspondent à Vaffection interne que Von appelle voir. L'idée est incomplète, mais elle implique un objet déterminé. L'existence de cet objet est attestée à l'aveugle par ceux qui voient : s'il ne sait point ce qu'est la vue, il sait qu'elle existe ; enfin il n'en connaît point l'essence, mais l'existence. Supposons maintenant qu'il soit question d'un ordre de sensations entièrement différentes de nos sensîitions, le concept qui s'y rapporte ne sera pas seulement incomplet, il n'aura point d'objet réel -, Vidée générale d'un être sensitif affecté , voilà tout ce que notre esprit pourra saisir -, ne sacbant rien de l'existence de cet être, il n'aura que des conjectures vagues sur sa possibilité. Dans l'aveugle de naissance , lequel a ouï parler du sens de la vue, nous trouvons une idée incomplète ; mais à cette idée correspond une série de faits que son esprit conçoit. En nous, lorsqu'il s'agit de sensations différentes des nôtres, nous trouvons des idées qui ont un objet général , mais nous ne savons rien de leur réalité.
98. Ceci nous explique comment notre esprit, indépendamment de l'intuition d'une chose, peut connaître cette chose \ comment il peut avoir de son existence une certitude entière : preuve évidente que la valeur des concepts, non-seulement dans l'ordre des idées, mais dans l'ordre des faits, ne tient point à l'intuition sensible.
99. Kant, voulant prouver que les concepts sont stériles en dehors de l'intuition sensible, donne pour raison que nous ne pouvons définir les catégories et les principes émanés de ces catégories sans nous rapporter aux objets relevant de la sensibifité. C'est une erreur. De l'impossibilité d'une définition il ne faut pas conclure, en toute circonstance, que le concept qu'il s'agit de définir soit vide ; il arrive souvent que ce concept est simple et partant ne se peut décomposer et reste inaccessible à la définition. Ciomment définir, par exemple, l'idée de l'être? Quoi que vous fassiez, le défini entre dans la définition. Les mots chose, existence, réahté ont-ils un autre sens que le mot être ?
L'intuition sensible étant la base de nos rapports avec le monde extérieur, et par suite, avec nos semblables, il est naturel que pour exprimer un concept quelconque, nous ayons recours à des applications sensibles; mais il n'en faut point conclure qu'indépendamment de ces applications, notre esj)rit n'ait présente une vérité réelle, vérité comprise (ju'il s'agirait d'expliquer.
100. Cette capacité de connaître les objets sous des idées générales est un des caractères particuliers de notre esprit. Impuissants que nous sommes à pénétrer l'essence des choses, elle nous est indispensable. Souvent, dans la pratique, il suffit que l'existence et les attributs des êtres nous soient connus, l^s idées générales satisfont à cette nécessité de notre être. Aidées de certains faits d'expérience, elles mus met-
tent, d'une manière médiate, en communication avec l'objet placé hors de notre intuition. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi par rapport aux êtres insensibles qui sont seulement objets d'intuition intellectuelle? Je ne sais ce que l'on peut opposer à ces réflexions, confirmées à la fois, et par l'observation des phénomènes internes, et par le sens commun.