CHAPITRE IV
l'être, objet de l'entendement, n'est point le possible
EN tant que possible.
22. Reste un point important à éclaircir sur l'origine de l'idée de l'être : à savoir, si cette idée a pour objet l'être réel ou possible. L'objet de l'entendement est l'être, disent les scolastiques-, proposition vraie; nous trouvons cette idée au fond de toutes les autres -, et l'on peut dire en quelque sorte qu'elle les comprend toutes. Mais comme l'être se distingue en actuel et possible, il s'agit de savoir à laquelle de ces deux catégories se peut appliquer l'idée de l'être, objet principal de notre entendement.
23. « La simple idée de l'être, dit l'abbé de Rosmini (^Nouvel Essai stiv l'origine des Idées) ^ n'est point la perception d'une cbose existante, mais l'intuition d'une chose possible : c'est l'idée de la possibilité de la chose. » (Sect. 5, l""® partie, chap. III, art. I, part. 2.)
Je doute que l'auteur soit dans le vrai-, avant de faire entrer l'idée de possibilité dans l'idée de l'être, il eut fallu définir la possibihté-, nous allons donner cette définition ; elle jettera une grande lumière sur la question qui nous occupe.
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24. L'idée de possibilité, abstraction faite de ses classifications, présente une idée générale de non répugnance ou de non exclusion mutuelle entre deux objets, comme l'idée d'impossibihté celle de répugnance, d'exclusion. Le triangle ne peut être un cercle 5 le triangle peut être équilatéral. Dans le premier cas, nous affirmons que l'idée triangle répugne à l'idée cercle et vice versa; dans le second, que 1 idée côtés égaux ne répugne pas à l'idée triangle. Observons que l'on ne parle ici ni du triangle ni du cercle par rapport à leur existence ; la possibihté comme l'impossibilité se rapportent à la répugnance que le cercle et le triangle ont essentiellement l'un pour l'autre, qu'ils existent ou n'existent point -, bien que l'impossibihté idéale entraîne l'impossibilité réelle.
2o. Comme impossibilité implique répugnance, et qu'une chose ne répugne jamais à elle-même, il s'uit que la répugnance ne peut être posée si l'on ne compare deux ou plusieurs idées. D'autre part, s il n'y a point répugnance, il y a possibilité ; donc nulle idée simple ne nous présente par elle-même un objet impossible. Donc l'objet de toute idée simple est possible, c'est-à-dire ne répugne pas.
26. Les choses intrinsèquement impossibles impliquent l'être et le non être d'une même chose ; c'est pourquoi on les nomme contradictoires. En présence d'une absurdité de cette nature, nous nous rappelons aussitôt le principe de contradiction : « Cela ne peut être, disons-nous -, la chose serait et ne serait point en un même temps. » Pourquoi un triangle circulaire
est-il impossible ? parce que simultanément il serait et ne serait point triangle.
Donc ridée du non être comprend Vidée d'impossibilité -, autrement il n'y aurait point exclusion de l'être -, et partant ni impossibilité, ni contradiction.
27. La possibilité se peut entendre de deux manières : 1' en tant qu'elle n'exprime que la non répugnance -, et dans ce sens , non-seulement ce qui n'existe pas, mais ce qui ne renferme aucune contradiction est possible -, 2" en tant qu'elle exprime la non répugnance unie à l'idée de non réalisation -, et dans ce cas cette idée ne s'applique qu aux cboses qui n'existent point. Le possible, pris dans le premier sens, est opposé à l'impossible; dans le second , au non existant, y compris, toutefois , la condition de non répugnance. Dans le premier cas , la possibilité n'a point d'autre nom -, dans le second , elle se nomme possibilité pure.
De ces observations il suit que l'idée de possibilité ajoute quelque cbose à l'idée d'être -, savoir, la non répugnance, la non exclusion , lorsqu'il s'agit de possibiUté pure, il s y joint de plus la non existence de
l'être possible.
28. L'entendement qui perçoit l'être en lui-même fait abstraction de la répugnance ou de la non répugnance. Celle-ci se montre dans la comparaison -, or ridée de l'être, en soi, est simple, et ne renferme point de termes qui se puissent comparer. Il y a répugnance relativement à Vêtre, seulement alors qu'on l'applique à quelque objet déterminé, à une es-
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sence dans laquelle on imagine des conditions contradictoires; par exemple, un triangle circulaire.
29. Loin que l'idée de l'être, en soi , puisse faire abstraction de l'existence, elle n'est autn; chose que l'idée même de l'existence. Être, dans le sens le plus abstrait , c'est exister. Les deux mots rendent la même idée.
30. Dans les objets déterminés, je puis concevoir l'essence, indépendamment de l'existence. C'est ainsi que j'étudie les figures géométriques, qu'elles existent ou non. Mais abstraire de l'existence l'idée de l'être, idée absolument indéterminée, c'est l'abstraire d'elle-même ; c'est l'anéantir.
Que Ton nous dise à quoi correspond lidée générale de l'être, abstraction faite de son existence. Si , après avoir fait abstraction de tout ce qui est déterminé, je fais abstraction de l'être lui-même , que reste-t-il ? — Une chose qui peut être. — Mais que signifie ce mot, une chose? Dans le sens indéterminé, il ne peut signifier qu'un être; reste donc qu'une chose qui peut être équivaut à un être qui peut être. Mais cet être qui peut être, est-il simplement possible ? Dans ce cas, on ne fait point abstraction de l'existence et l'on est à côté de la supposition. S'agit-il de la possibilité pure ; on nie l'existence : la proposition équivaut à celle-ci : un être qui n'est pas, mais qui n'imphque nulle répugnance. Voyons le sens de cette expression : a Un être qui n'est pas. » Qu'exprime ce sujet, un être? — une chose ou ce
344 iivRE \. — IDÉE DE l'Être.
qui est ; et le mot chose, qu'exprime-t-il ? un être; car on fait abstraction de tout ce qui est détermine. Donc ou le sujet de la proposition n'exprime rien, ou la proposition est absurde, car elle équivaut à celleci : « Une chose qui est, qui n'est pas, mais qui n'implique point répugnance. «
31. L'erreur vient de ce que l'on applique a 1 idée même de l'être ce qui ne convient qu'aux choses déterminées, lesquelles se peuvent concevoir indépendamment de l'existence. Pour être compris dans toute son abstraction, Vêtre pur doit être actuel ; il est l'existence même.
32 Impossible de concevoir la possibilité pure , autrement que par rapport à l'existence. Etre possible, c'est pouvoir exister, c'est pouvoir être reahse. Donc l'idée de l'être est indépendante de l'idée de possibilité-, tandis que l'idée de possibilité n est applicable que relativement à l'être.
33. Donc être est la même idée qu'existence, réalisation. Concevoir l'être pur, sans mélange , sans modification, l'être subsistant en lui-même et par lui-même, c'est concevoir l'infini, c'est concevoir Dieu — Considérer l'idée d'être en tant que communiquée, contingente, en tant qu'appliquée aux choses finies, c'est concevoir l'actualité ou la réalisation de
ces choses finies. ^
34. En disant d'une chose qu'elle est , nous n entendons point affirmer la possibihté de cette chose, mais sa réalité. Si je dis la table est , j'affirme du sujet l'attribut contenu dans l'idée être : je n'entends