IDÉE DE LA NÉGATION
60. On dit : L'entendement ne conçoit point le néant ^ proposition vraie dans ce sens que nous ne le concevons point comme quelque chose ^ il y aurait contradiction. Le non être n'est rien -, toutefois, nous concevons le non être. Le principe de contradiction, fondement de nos connaissances, u il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en un même temps, » repose sur cette perception.
61. On dira, peut-être, concevoir le néant c'est ne concevoir pas^ or je le nie; en effet, c^mcevoir qu'une chose n'est point on ne la point concevoir ne sauraient être une même chose. Le premier fait iraphque un jugement négatif, qui se peut exprimer par une position négative; le second est la simple absence de la perception. Le premier est objectif, le second subjectif. Durant le sommeil, nous ne percevons point les objets ; dira-t-on que cette non perception équivaut à percevoir que les choses ne sont point? On peut dire d'une pierre qu'elle ne perçoit point une autre pierre, mais non qu'elle perçoit le non être dune autre pierre.
62. La perception du non être est un acte positif; et l'on ne peut dire sans contradiction qu'elle soit
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la perf eption même de l'être ; il suivrait qu'en percevant Têtre nous percevrions sa négation, le non être, et vice versâ^ ce qui est absurde. *
63. Il est vrai que nous percevons le non être relativement à l'être. Un entendement percevant, sans aucune idée d'être, le non être absolu, est chose incompréhensible; mais cela ne prouve point que les deux idées ne soient pas distinctes et contradictoires.
64. Chose étrange ! l'idée de la négation se trouve non-seulement dans les principes fondamentaux de toute connaissance : « Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps ; » « telle chose est ou n'est point ; )> mais elle entre dans presque toutes nos perceptions. Concevoir les êtres distinctement, c'est concevoir que l'un nest pas l'autre ; toute proposition, même affirmative, implique la négation. Ainsi l'idée du non être est comme l'idée de l'être absolue et relative; l'on peut dire également : « Le soleil est 5 » (( les diamètres d'un même cercle sont égaux ; (( le phénix nest point ; » a les diamètres d'une ellipse ne sont j^oint égaux. ))
65. Demandez à ceux qui soutiennent que toute idée est l'image de l'objet, quelle est l'image de l'idée du non être. Nous avons déjà démontréqu'il ne faut point se représenter toutes les idées comme les types des choses; souvent, en effet, il nous est impossible d'expliquer ces phénomènes internes que nous nommons idées, bien qu'ils nous aident eux-mêmes à connaître les objets et à nous en rendre compte.
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66. L'objet de l'intelligence, dit-on pareillement c est l'être, ce qu'il ne faut point expliquer dans ce sens que l'entendement ne perçoive point le non être; nous percevons le non être en le coordonnant a 1 être; mais par lui-même le néant ne saurait être origme de connaissance.
Remarquons toutefois une différence importante entre ces deux idées. L'idée de l'être peut s'étendre à toute chose ; plus il y a d'être dans l'idée , plus notre conception embrasse. Que si l'on suppose un être sans aucune limite, ou, ce qui est la même chose sans négation, on aura l'être infini. La perception du non être, au contraire, manifeste dans les objets et leur hmite et leurs rapports. Étendons le non êtrea mesure qu'il se rapproche de sa limite, c'est-à-dirè du non être pur, du néant absolu, l'entendement voit s évanouir les objets de ses connaissances; les points de comparaison, les éléments de combinaison lui manquent, toute lumière s'éteint, l'intelligence expire
67. Nous concevons le néant universel, absolu comme une condition momentanée; mais impossible de l'admettre en réalité; on le suppose, voilà tout. S'il était possible d'imaginer un instant durant lequel il n'eût rien existé, il n'existerait rier. Le néant absolu n'offre à l'intelligence aucun point de départ. Toute combinaison est impossible, absurde- 1 air manque, l'esprit se sent défaillir dans le vide qu il a fait.
68. L'idée de la négation est complètement stérile, a moins qu'elle ne se combine avec l'idée de
l'être, mais, ainsi combinée, elle possède une sorte de fécondité. Les idées de distinction, de limitation, de manière d'être impliquent une négation relative 5 nous ne concevons point d'êtres distincts sans concevoir que l'un n'est pas l'autre ^ d'être limités sans concevoir qu'il leu?* mangue^ c'est-à-dire, en un certain sens, qu'ils ne sont point; d'êtres déterminés sans concevoir quelque chose qui les fait tels et non autres qu'ils ne sont.