RÉSUMÉ ET CONSÉQUENCE DE LA DOCTRINE DE L'ÊTRE
100. Nous allons résumer la doctrine exposée dans les chapitres précédents, afin de l'embrasser d'un coup d'œil et dans son ensemble.
380 LIVRE V. — IDÉE DE l'ÉTRE.
L'idée de l'être est si féconde en résultats, qu'il convient de l'envisager sous tous ses aspects.
101. Nous avons l'idée d'être en général 5 c'est un fait attesté par la raison et le sens intime.
102. Cette idée est simple 5 nous ne pouvons la décomposer 5 elle exprime une raison générale des choses : la mêler avec des idées particulières, c'est en quelque sorte la dénaturer. Elle n'est point intuitive, mais indéterminée, jusque-là que par elle seule elle ne nous saurait donner l'idée d'un être réel ou même possible. Non-seulement nous concevons les êtres en tant qu'ils sont^ mais en tant qu'ils sont quelque chose^ et cette chose est leur attribut ; l'être infini lui-même est autre chose qu'être \ il est intelligent et libre, possédant absolument, formellement, en lui toutes les perfections.
103. L'idée de l'être peut exprimer ou la simple existence, ou le rapport d'un attribut avec son sujet; elle est substantive et copulative. Exemple : u Le soleil est; le soleil est lumineux, » Dans la première proposition l'être est substantif, il exprime l'existence ; dans la seconde il est copulatif, il exprime le rapport de l'attribut avec le sujet.
i04. Les idées d'identité et de différence tirent leur origine des idées d'être et de non être ; c'est ainsi que l'idée de l'être copulatif qui affirme l'identité d'un attribut avec un sujet émane en quelque sorte de l'idée de l'être substantif.
lOo. L'être, objet principal de l'entendement, n'est point le possible en tant que possible \ nous ne con-
cevons la possibilité que par rapport à l'actualité. La possibilité naît de l'actualité, mais non celle-ci de la première. Impossible de concevoir la possibilité pure, c'est-à-dire la possibilité sans existence, si nous ne concevions des êtres finis dont l'idée n'implique point une nécessité d'être, et que nous voyons à chaque instant se produire et s'évanouir.
106. L'entendement perçoit l'être, condition indispensable de toutes ses perceptions; mais l'idée de l'être n'est point la seule qu'il perçoive : il connaît divers modes d'être, lesquels, par cela même (ju'ils sont des modes, ajoutent quelque chose à l'idée générale et absolue de l'existence.
107. Lorsqu'il s'agit de l'essence des choses, abstraction faite de leur réalité, nos connaissances impHquent toujours cette condition : si ces choses existent. Du possible pur, en tant qu'il n'existe pas , nous n'avons qu'une science conditionnelle. Pour établir la possibilité pure avec des rapports nécessaires, sous la condition de l'existence, il faut recourir à l'être nécessaire, source de toute vérité.
108. Les essences des choses, abstraction faite de leur réalité, ne sauraient être objet ni d'affirmation ni de négation-, elles ne sont rien si nous ne supposons un être nécessaire, lequel contient la raison de leurs rapports et de la possibilité de leur existerce.
109. La vérité pure, abstraction faite de touit entendement, de tout être non-seulement créé, mais incréé, est une illusion ou plutôt une absurdité. Comment tirer la vérité de ce qui n'est pas.^
La vérité ne peut être athée : ôtez Dieu, plus de vérité. ^1
110. Non-seulement nous connaissons l'être, mais le non être ^ nous avons idée de la négation. La négation a toujours rapport à un être. Le néant absolu ne tombe pas sous T intelligence. L'idée de la négation a sa fécondité propre : combinée avec Tidée de l'être^ elle constitue le principe de contradiction, elle engendre les idées de distinction et de multiplicité, elle rend possibles les jugements négatifs.
111. L'idée de l'être ne nous est point donnée par les sensations j toutefois elle n'est pas innée, dans ce sens qu'elle préexiste dans notre entendement à toute perception. Que si par le mot inné Ton entend une condition sine quâ non de tous nos actes intellectuels, c'est-à-dire de l'exercice de nos facultés innées, nul inconvénient à la nommer ainsi. L'idée de l'être est comprise dans toute perception intellectuelle, mais elle ne se présente clairement et d'une manière distincte à notre intelligence qu'au moment 011, par la réflexion, nous la dégageons des idées particulières qui l'accompagnent.
112. L'essence ne se distingue point de l'existence, même dans les êtres finis ^ pure distinction d'idées, à laquelle rien ne correspond dans k réalité,
113. L'identité de l'essence et de l'existence n'entraîne point la nécessité des choses finies. On se trompe sur le sens des mots : l'opinion que nous avons combattue n'ad'autre fondement qu'une erreur.
CHAP. XIV. — RÉSUMÉ. 38a
114 Kant limite l'idée de la réalité et de la oégation à l'ordre purement sensible ^ c'est ruiner toute intelligence et le principe de contradiction lui-même. Cette doctrine du philosophe allemand est en opposition avec ce qu'il enseigne sur les concepts intellectuels purs, distincts des représentations sensibles. Rapportant les idées de réalité et de négation à l'idée du temps, comme forme primitive du sens intime, il laisse hors de l'idée de réalité ce qui lui appartient; il présente l'idée de temps sous un point de vue complètement erroné.
115. La représentation sensible a pour base l'intuition primitive de l'étendue ^ les facultés perceptives de l'entendement pur ont pour base l'idée de l'être. L'étendue s'olîre à la sensibilité comme hmitable ; la possibiUté de la figure résulte de la possibilité de la Hmite, d'où sort la science géométrique tout entière; de la même manière l'idée de non être se combine avec l'idée de l'être et féconde, en quelque sorte, les sciences métaphysiques.
116. Le paralléhsme des deux idées, étendue et être, n'est point de telle nature que la première soit indépendante de la seconde. L'idée d'étendue est stérile pour la science, à moins qu'on ne la combine avec les idées générales d'être et de non être. On le pourrait prouver de plusieurs manières; il suflit de rappeler que la géométrie invoque à tout instant le principe de contradiction ; or ce principe repose sur l'idée de l'être et du non être. (V. 1. IV, chap. v.)