OPINION DE KANT SUR LA RÉALITÉ ET LA NÉGATION
9S. Kant place dans ses catégories la réalit('î et la négation, ou sil'on veut l'existence et la non existence, et il les définit ainsi : « La réalité dans un concept pur est ce qui correspond, en général, à une sensation quelconque -, je veux dire cette chose dont le ccncept
désigne un être en soi, dans le temps*, la ifHBil} cette chose dont le concept représente, dans le temps, un non être. L'opposition est tout entière ici dans la différence du temps lui-même , en tant que plein ou vide. Or le temps n'étant autre chose que la forme de l'intuition , c'est-à-dire la forme des ohjets en tant que phénomènes, ce qui dans ces phénomènes correspond à la sensation est la matière transcendantale de tous les ohjets comme choses, comme réalités essentielles. Toute sensation a un degré ou une intensité par laquelle elle peut remplir plus ou moins le même temps , à savoir le sens intime de la représentation d'un objet jusqu'à ce que cet ohjet se réduise au non être = 0 = négation, m Ce passage renferme une erreur fondamentale , erreur qui tendrait à détruire toute intelhgence. De plus il sera facile de prouver que l'auteur tombe en une confusion étrange dans l'application de l'idée du temps.
96. D'après le philosophe allemand, l'esprit n'entre en rapport avec la réahté que par la sensation ^ donc l'idée d'être n'est que l'idée des phénomènes sensibles en général ; donc cette idée ne saurait s'appliquer à ce qui ne relève point des sens^ donc le principe de contradiction ne franchit point la sphère de la sensibilité ^ donc nous ne connaissons rien ni ne pouvons rien connaître en dehors de l'ordre sensible. Voilà les conséquences-, étudions le principe.
97. Si l'idée réalité n'était autre que l'idée de ce qui toQibe sous les sens, en général, nous ne l'appliquerions jamais à des objets d'un autre ordre. Or
CHAP. Xin. — OPINION DE KANT.
l'expérience nous apprend qu'il n'en est point ainsi ; il s'agit sans cesse, en effet, de la possibihté ou même de l'existence d'êtres qui ne relèvent point des sens; et jusque dans les phénomènes de notre âme , nous distinguons ceux qui appartiennent à la sensibilité et ceux qui correspondent à l'ordre intellectuel pur : donc, pour nous, l'idée d'être exprime un concept général, qui n'est point circonscrit à l'ordre sensible.
98. illusions vaines, mots vides et sans valeur, s'écrie le philosophe de Kœnigsberg. Nous pouvons répondre :
1** Il ne s'agit point de savoir si les applications qui sont faites de l'idée d'être ou de réahté, en dehors de l'ordre sensible, sont ou ne sont point fondées; nous demandons seulement ce qu'est la chose représentée par cette idée : illusion ou réahté, il n'importe. Kant, définissant la réahté, la place parmi ses catégories; il la considère comme l'un des concepts purs de l'entendement. Pour être exacte, la définition devrait comprendre le concept pur dans toute son étendue : or j'ai démontré que le concept franchit la sphère de la sensibilité ; donc la définition de Kant est inadmissible. Dire que les concepts sont sans application au delà de l'ordre sensible, c'est une erreur. Mais le philosophe va plus loin; il attaque le concept lui-même, non-seulement dans ses applications, mais dans sa nature: ce concept cesse d'être, si on le limite à la sphère de la sensibilité.
2*^ Le principe de contradiction, lequel s'étend aux objets sensibles comme à ceux qui ne le sont
point, repose sur l'idée d'être. De la doctrine de Kant, il suit que ce principe équivaut à la proposition suivante : « Il est impossible qu'un phénomène de l'ordre sensible apparaisse et reste caché en même temps. » Ni la philosophie, ni le sens commun ne donnèrent jamais au principe de contradiction une signification de ce genre. Lorsqu'on affirme l'impossibilité qu'une chose soit ou ne soit pas simultanément, la proposition est générale, et l'on ne s'enquiert point si elle s'applique ou non à l'ordre sensible. Dans le cas contraire il faudrait dire : Ce qui ne tombe point sousles sens est impossible-, ou bien, le principe de contradiction ne se peut appliquer à cet ordre d'êtres, supposé qu'ils existent : or Kant lui-même ne va pas si loin. Qui ne voit en effet l'absurdité de ce doute-, l'admettre même pour un instant, c'est ruiner toute intelligence. Si nous limitons la généralité du principe de contradiction, l'impossibilité n'est pas absolue : le principe pouvant faillir en certains cas, rien ne nous assure qu'il ne peut faillir toujours.
S" Kant admet une distinction entre les phénomènes de la sensibihté et les concepts intellectuels purs ; donc, même pour ce philosophe, la réalité s'étend par delà l'ordre sensible. Les concepts intellectuels purs sont une réahté -, ils sont quelque chose, au moins comme phénomènes subjectifs de notre esprit-, toutefois ils échappent aux sens, de l'aveu de Kant : donc le philosophe tombe dans une contradiction lorsqu'il limite à l'ordre sensible le domaine de la réalité.
99, La réalité et la négation, dit-il, remplissent ou
laissent vide le temps, forme primitive de nos intuitions, sorte de fond dans lequel l'âme voit tous les objets, y compris ses opérations et ses actes. Ainsi, ridée du temps précède les idées de réalité et de négation, ces deux dernières ne se pouvant concevoir que par rapport au temps.
Conçoit-on cette forme, ou ce que Ton voudra, à laquelle se doivent rapporter les idées de négation et de réahté lorsqu'en dehors de cette dernière rien ne se peut concevoir ? Kant, si scrupuleux dans l'analyse des éléments de notre esprit, si dédaigneux envers les métaphysiciens qui l'ont précédé, n'aurait-il pas dû nous expliquer la nature de cette forme dans laquelle nous voyons la réalité, bien qu'elle ne se trouve point dans l'idée de réalité? Si cette forme n'est point une réalité, comment concevoir que, tour à tour vide et remplie, elle présente à notre esprit les idées de réahté ou de négation? Kant n'est pas moins inexact lorsqu'il détermine les rapports de l'idée du temps et de l'être. Je le prouverai plus tard.