Viendrait-elle des sens
* Voyez la note IV, à la fin du volume.
39 LIVRE li — DE LA CERTITUDE.
Les sensations sont aussi diverses que les objets qui les causent ; nous leur devons la connaissance de certaines individualités matérielles^ mais ce n'est point dans ces individualités ou dans les sensations qu'elles produisent que se peut trouver la vérité , source de toutes les autres.
85. Un bruit arrive à notre oreille, un objet frappe notre vue, un parfum éveille notre odorat, une saveur notre goût, un corps affecte vivement le sens du toucher^ nous attribuons à chacune de ces impressions une certitude égale, n'importe l'organe qui les produit. La sensation peut avoir des degrés, la certitude de la sensation n'en a pasj il en est ainsi de la correspondance de la sensation avec son objet externe-, cette correspondance est aussi certaine pour la vision qu'elle Test pour l'odorat ou pour tout autre sens.
Donc, il n'existe point de sensation, origine de certitude pour toutes les autres. Le commun des hommes n'affirme que par cette raison : a Je sens ainsi. » Les phénomènes que l'on a observés après l'opération de la cataracte prouvent, il est vrai, qu'une simple sensation ne suffit pas toujours à l'appréciation vraie de l'objet senti, et que les sens se prêtent un secours mutuel ^ mais ce fait n'assigne à aucun d'eux la prééminence. Si, pour se former une idée vraie des grandeurs et des distances, au moment oii ses yeux s'ouvrent à la lumière, l'aveugle de naissance a besoin du secours du tact, nul doute qu'un homme en qui se développerait, pour la première
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foi», le sens du toucher^ ne dût pareillement s'eider de la vue, jusqu'à ce qu'il eût appris à fixer lès rapports de la sensation avec Tobjet, et par la sensation à connaître les propriétés de cet objet même.
56. L'aveugle de Cheselden ne distingua point d'^ord, de l'organe de la vision qu'il venait de recouvrer, les objets extérieurs ^ mais ce fait célèbre est contredit par d'autres faits qui conduisent à des résultats directement opposés* La jeune fille opérée de la cataracte par Jean Janin^ et d'autres aveugles de naissance auxquels le professeur Louis de Gregori a rendu la vue, firent cette distinction sur-lechamp -, ainsi le rapporte Rnsmini (Essai sur l'origine des idées, § 5, ch, 472, p. 268). Toutefois, il donne la préférence au fait de Cheselden, qu'il dit avoir été renouvelé en Italie par le professeur Jacques dePavie, avec les mêmes résultats.
57. Par quel moyen l'action combinée des fms nous met-elle en état d'apprécier la réalité objective ? Je ne le saurais dire. Le développement de nos facultés intellectuelles et sensitives se trouve accompli avant que nous ayons appris à réfléchir. Ainsi nous sommes certains de l'existence et des propriétés des choses, sans avoir pensé à la certitude et encore moins aux moyens de l'acquérir.
68. Mais supposons qu'il nous soit possible dô soumettre à notre examen les sensations elle-mêmes, en tant que sensations, et les rapports des sensations avec les objets, abstraction faite de la certitude acquise, et en agissant comme si nous cherchions à
Facquérir; trouverons-nous une sensation qui puisse servir de point d'appui à la certitude de toutes les autres? Non. Les difficultés que présentent celles-ci se retrouveraient tout entières dans celle-là.
59. Comment, par exemple, fixer les rapports du sens de la vue avec celui du toucher, et déterminer jusqu'à quel point ils dépendent Vun de l'autre ? Ces questions viendront plus tard^ je m'abstiendrai de les traiter ici. Elles méritent mieux qu'une discussk)n incidente.
60. Que gagnerait la science à constater que la certitude de toutes les sensations relève, philosophiquement parlant, d'une seule? Toute sensation est un fait individuel contingent ^ comment, de là, nous élever aux vérités nécessaires? A quelque point de vue qu'on la considère, la sensation n'est que l'impression reçue par le ministère des organes. Nous sommes sûrs de l'impression parce qu'elle est intimement présente à notre âme ; quant à ses relations avec l'objet qui la produit, nous en demandons la certitude à la réitération de la sensation, ou même à des sensations nouvelles, soit du même organe, soit de plusieurs organes différents; mais tout cela, d'instinct, sans réflexion, condamnés que nous sommei à voir notre intelligence se briser contre ce grain de sable que la nature a posé pour limite à l'orgueil de notre raison .
61. Ainsi, loin de nous révéler un fait primitif, pouvant servir de fondement à une certitude philosophique, les sensations se présentent à nous comme
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une suite de faits particuhers, parfaitement distincts, mais semblables , mais égaux quant à la sécurité qu'ils produisent, sécurité qui prend le nom de certitude. On décompose l'homme ; on le réduit à l'état de machine ; puis on lui donne un sens à l'aide^ duquel il perçoit certaines sensations ; puis un autre, de telle sorte qu'il combine ses sensations nouvelles avec les précédentes, et l'on procède ainsi synthétiquement jusqu'à ce qu'il les possède et les exerce tous. Vains efforts, jeux de l'esprit, travail ingénieux peut-être, mais inutile et propre seulement à flatter Torgueil humain ! En réahté, on ne peut dire que la science philosophique ait fait un seul pas. Les évolutions que l'inventeur imagine ne sont point l'œuvre de la nature ; or, le véritable philosophe doit examiner, non ce qui pourrait être selon sa pensée, mais ce qui est.
Condillac animant progressivement sa statue, et tirant d'une seule sensation l'ensemble des connaissances humaines, nous représente ces prêtres qui, de l'intérieur de l'idole où ils s'étaient cachés, rendaient leurs oracles trompeurs. Accordons au philosophe sensualiste toutes ses prétentions; laissons-le régler, à sa guise, la dépendance respective des sensations • son système s'écroule si vous exigez qu'il raisonne sur la sensation pure, quelque transformée qu'il la suppose. Mais réservons ces questions pour la partie de cet ouvrage où nous étudierons la nature et l'origine des idées.