‹ Philosophie fondamentale [microform]Chapitre 398 sur 607 · RAPPORTS ET DIFFÉRENCES ENTRE LE TEMPS ET L'ESPACE · texte numérisé non relu

RAPPORTS ET DIFFÉRENCES ENTRE LE TEMPS ET L'ESPACE

15. Le temps nous apparaît comme une chose fixe : une heure n'est ni plus ni moins qu'une heure, n'importe du mouvement des horloges ou du monde; de même qu'un pied cube (l'espace est toujours un pied cube, que les corps occupent ou non cet espace.

16. Si le temps existe, indépendamment de tout mouvement et de toute succession, qu'est-il? S'il est une chose absolue, laquelle implique des valeurs déterminées applicables à tout ce qui change et immuable elle-même, mesure de tout ce qui est successif lorsque rien ne la mesure, qu'est cette chose? Un pur accident? Son immutabilité, son universaHté semblent dire le contraire. Tout vit dans le temps; il ne vit en rien ; tout meurt dans le temps, et la mort ne sauniit l'atteindre. L'accident est détruit quand la substance

est détruite 5 le temps survit à la substance. Avant tout être créé, nous concevons des siècles et des siècles encore, c'est-à-dire le temps. Après tout être créé, nous concevons une durée successive, mais interminable, c'est-à-dire le temps. L'idée du temps est donc indépendante de l'idée de l'univers 5 elle préexiste à cette idée, elle lui survit: et l'univers ne se peut concevoir sans le temps.

i 7. L'idée du temps semble indépendante de l'idée d'un être quelconque. Durée, tout peut durer en lui; il ne commence ni ne finit avec ce qui dure en lui : il s'applique à tout ce qui dure; il n'est rien de ce qui dure. Nous l'imaginons un dans le multiple, uniforme dans la variété, fixe dans la mobilité, éternel dans ce qui passe ; il semble revêtir quelques-uns des attributs de la Divinité. Mais comme, hormis la succession dans son mode le plus abstrait, il est par essence dépourvu de toute propriété, comme il n'implique aucune force, comme il est de soi radicalement stérile, et en dehors de toute condition d'être ou d'action, ne pourrait-on pas dire qu'il n'est qu'une idée pure, une abstraction formée comme l'espace en présence des choses?

18. Le temps et l'espace ofl*rent des points de ressemblance qui méritent notre attention. Tous deux infinis, immobiles, tous deux mesure générale, tous deux essentiellement composés de parties continues et inséparables. Impossible de trouver les limites de l'espace et du temps. Vous posez une borne, et vous sentez qu'un océan incommensurable s'étend au delà. Par delà le dernier monde se laissent entrevoir les

CHAP. ni. — RAPPORT ENTRE LE TEMPS ET L^ESPACE!. 9

abîmes d'un espace sans limites ; plus loin que l'origine des choses s'allonge une chaîne de siècles sans fin.

Tout se meut dans l'espace ; impossible de le mouvoir. Vous mesurez des distances, vous prenez certaines directions d'un point à l'autre de l'espace ; les points ne changent pas. Même chose pour le temps; il est immobile comme l'espace. L'instant présent n'est ni celui qui précède ni celui qui suit. Essentiellement dictincts, ces instants s'excluent l'un de l'autre. — La nature du temps est la succession. Changez le point de vue par rapport au temps, le temps n'est plus le même. Imaginez qu'hier est aujourd'hui, qu'aujourd'hui est hier, le pourrez-vous? Ce qui a été en un temps ne peut point ne pas avoir été. Si le temps était susceptible de mutation, l'impossibilité que je signale n'existerait pas; pour obtenir que le jour qui fut hier n'eût pas été, il suffirait de changer hier en demain. Or, cela est absurde ; le passé, le présent, l'avenir sont choses essentiellement distinctes.

Espace simple et sans parties, contradiction ; temps simple et sans parties, contradiction. Point d'es])ace, point de temps sans parties continues. Les parties de l'espace sont inséparables; vous les distinguerez les unes des autres ; vous les compterez les unes après les autres; vous placerez tel corps qu'il vous plaira dans les unes et dans les autres, mais vous ne parviendrez point à les séparer. Le cabinet où j écris peut contenir toutes sortes de corps ; j'en puis imaginer dans cet espace un seul ou plusieurs qui se meuvent ou sont immobiles; mais l'espace que je

conçois est un, fixe, toujours le même ; je mesure le volume de cet espace lequel comprend tant de pieds cubes; ces pieds sont fixes, inséparables-, en vain je m'efforcerai de séparer un pied cube de l'autre ^ au moment où j'anéantis celui-ci il reparaît plus loin, à la distance même dont j'ai besoin pour le concevoir séparé des autres. Séparation implique distance; la distance implique l'espace. Je sépare un corps d'un autre corps, non un espace d'un autre espace. La continuité de l'espace demeure inaltérable ; je mesure les degrés de séparation par cette continuité; il en est de même par rapport au temps, cbaîne qu'on ne saurait rompre. Posé trois instants a, ô, c, immédiats et successifs, pouvons-nous supprimer l'instant B? Non. —Cette suppression est impossible. A et C n'étant séparés que par B, si B venait à disparaître les deux extrêmes entreraient en contact; or, dans cette hypothèse, A ne serait point A mais B; car B n'est autre chose que l'instant qui précède C. Rien ne le distingue de C que l'antériorité relativement à C et la continuité avec lui. Donc, aussitôt que l'instant A, dans Thypothèse impossible de l'annihilation de l'instant B, se met en contact avec l'instant C, A se convertit en B. 11 y a plus : A n'est pas seulement lié avec B et C, il est précédé par d'autres instants. Le mouvement qu'il opère par suite de la disparition du moment B, met en mouvement la chaîne infinie, qui le précède. Enlever un instant à la chaîne infinie, c'est la réduire aux proportions du fini. Pouvons-nous concevoir demain et hier sans aujourd'hui, futur et passé sans présent?

CHAP. ni. — RAPPORTS ENTRE LE TEMPS ET l'eSPACE. 11

Évidemment non : donc le temps est, par essence, composé de parties qui ne se peuvent séparer.

De cette ressemblance entre l'espace et le temps nous sommes amenés à conclure que l'espace étant une idée abstraite, il en est ainsi du temps. En effet, ce que nous avons dit du premier se peut appliquer au second, avec quelques modifications toutefois qui naissent de la nature même de la chose. Quoi qu'il en soit, il ne saurait être inutile de rapprocher et de comparer ces grandes idées qui sont comme 1(î réceptacle où notre esprit dépose ses trésors. C'est dans l'idée de l'espace qu'il enferme l'univers corporel actuel et tous les mondes possibles, comme dans l'idée du temps tous les êtres finis, corporels ou incorporels.

20. Il est probable que ces idées si intimement unies à nos perceptions sont formées dans l'esprit de la même manière; elles semblent appartenir aux lois primitives qui règlent le développement de notre intelligence.

21. Ces analogies ne doivent point nous faire méconnaître les différences qui les distinguent. Voici les plus remarquables :

1. Toutes les parties de l'espace sont coexistantes; supprimez cette coexistence, la continuité qui lui est essentielle ne se conçoit même pas. Le temps est composé de parties successives ; les imaginer coexistantes, c'est détruire l'essence du temps.

2. L'espace se rapporte uniquement au monde corporel et sous un seul aspect : celui de la continuité.

Page 1