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CHAPITRE VIIL

CE qu'est la coexistence.

Ki. On dit : Si la succession du temps implique exclusion, supprimer l'exclusion, c'est admettre la coexistence; ainsi dans la supposition que Dieu eût créé

d'autres univers, ces univers auraient été contem- III. * •

MVRK V!I. -^ LE TEMPS.

poramsdu nôtre; en effet, ils ne se seraient point exclus; ces divers mondes n'ayant entre eux aucun rapport de cause et d'effet, nous ne pourrions leur appliquer le raisonnement dont nous nous sommes servis dans le chapitre précédent.

Cest pourquoi nous devrions tenir pour impossible l'existence d'un monde antérieur au monde actuel toutes choses devant être contemporaines, pourvu qu'elles n'emportent pas exclusion.

52. Cette difficulté peut paraître spécieuse si l'on n'a parfaitement compris le sens du mot exclusion.

Lorsque je dis exclusion, je n'entends point seulement une répugnance intrinsèque; j'entends que, pour une raison quelconque, intrinsèque ou extrinsèque, l'existence d'un être étant posée, la négation de l'autre se trouve posée. Cette explication résout la difficulté.

53. Dieu peut soumettre à cette exclusion deux mondes entièrement indépendants; il peut créer l'un sans créer l'autre : de là, existence du premier et non existence du second. Dieu peut cesser de conserver le premier et créer le second; de là existence du second et non existence du premier; de là un amnt et un aprea^ c'est-à-dire succession dans l'existence. Dieu les peut créer en môme temps ; de là coexistence.

54. Deux êtres coexistent ou existent en un môme temps, lorsque l'un ne succède point à l'autre. Pour concevoir la coexistence des êtres, nous n'avons qu'à concevoir leur existence; l'être n'a rapport qu'au présent ; le passé et le futur ne sont point être. Seul ,

CHAP. VIII. —CE qu'est LA COEXISTENCE. 27

ce qui est, eut, non ce qui fut ou sera. Ces mots du texte sacré : « Je suis celui qui suis; celui qui est m'a envoyé, » enferment un sens dont la profondeur saisit d'étonnement. C'est toute une ontologie hors de comparaison avec ce que l'homme a jamais pensé de plus élevé.

55. Donc, où il n'y a point être et non être, il n'y a point de succession, point de temps; il y a le présent, l'éternité. Concevez un être immuable en soi et dans tous ses actes ; un dans son intelligence, un dans sa volonté ; toujours inaltérable, toujours avec la plénitude de l'être; sans négation d'aucune sorte; pour cet être il n'y a ni avant ni après; il y a maim'enani. Lui attribuer la succession, c'est le mesurer à notre propre pensée. Pesons le sens des mots avant et après appliqués à celui qui ne change ni ne peut changer; il nous sera facile de voir que, par rapport à cet être, le mot succession n'a point de sens. L'erreur, ici, tient à ce que nous jugeons de lui selon nos perceptions; or ces perceptions se succèdent, elles sont dans une alternative d'être et de non être, même lorsqu'elles s'appliquent à un objet immuable.

56. Que chacun fasse en lui-même cette expérience. Deux êtres conçus existants peuvent par cela seul être conçus coexistants; au contraire, la succession, considérée dans le temps, implique existence et non existence; existence d'un instant, non existence de l'autre. Donc l'idée de coexistence est simple ; donc l'idée de succession se compose des idées combinées d'être et de non être.

57. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici la fécondité merveilleuse de l'idée de l'être combinée avec celle du non être; c'est elle qui produit l'idée du temps. Nous avons vu dans ce qui précède que les idées d'unité et de nombre se formaient d'une manière semblable. De ces idées, être ou non être germent pareillement, la suite nous le fera voir, des idées de la plus haute importance 5 idées capitales bien que secondaires par rapport à celles qui les engendrent; j'appelle sur cette particularité l'attention du lecteur. Que chacun de nous s'accoutume à grouper ses idées autour de quelques points principaux auxquels se viennent rattacher toutes les autres idées, non par des hens factices ou en vertu de méthodes arbitraires, mais parla nature intime des choses. L'idée de l'être est pour les concepts ce qu'est l'étendue pour les intuitions sensibles. Intuition de l'étendue, idée de l'être : pivots sur lesquels roule toute la science idéologique et ontologique ; données primitives en vertu desquelles l'esprit humain peut résoudre tous les problèmes, tant de l'ordre sensible que de l'ordre intellectuel pur.

. 58. Que l'on me permette une observation sur la méthode que j'ai suivie dans ce travail. J'ai pensé que je ne devais point exposer séparément mon opinion sur les liens généraux de toutes les idées, parce que, dans ce cas, j'aurais été forcé de m'imposer un ordre systématique, de placer au début ce qui ne se doit trouver qu'à la fin, et d'étabhr dans les préHminaires ce qui résulte seulement de l'ensemble de mes doc-

trines. Pour atteindre le but que je me suis posé, il m'était nécessaire d'analyser successivement les idées et les faits en dehors de toute prévention ; sans les violenter pour les faire entrer dans mes vues, mais en les étudiant en eux-mêmes et dans leurs résulttats. Je ne crains point de le dire, cette méthode me semble la seule légitime. La vérité, trouvée de la sorte, est comme un fruit mûr cueilli à son heure , on évite ainsi de fausser les choses pour les contraindre de se ployer aux exigences d'un système.

Nous venons d'essayer l'application des idées d'être et de non être à l'un des points les plus obscurs de la métaphysique ; il n'aura pas été hors de propos d'appeler l'attention du lecteur sur cette question ; il saisira mieux l'enchaînement des doctrines.

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