CHAP. VII.— EXPLICATION DE LA SUCCESSION
succession implique exclusion, s'il n'y a succession que par exclusion, il suit que les choses qui ne s'excluent point sont simultanées; d'où cette absurdité qu'il y a simultanéité entre les événements qui se sont passés à l'origine du monde et ceux qui se passent aujourd'hui. Le mouvement des feuilles sur les arbres du paradis terrestre n'implique point exclusion du mouvement des feuilles sur les arbres de nos jardins; donc il y a simultanéité entre ces mouvements, il n'est pas difficile de résoudre cette difficulté; je vais l'essayer.
46. S'il existait un être, lequel n'excluant rien, ne fût exclu par rien, cet être serait en même tempji'que toutes choses.
Or cet être unique c'est Dieu. C'est pourquoi les théologiens disent, avec une profondeur de véritiî qui n'a peut-être pas toujours été comprise par ceux là même qui l'ont énoncée, que Dieu est présent à tous les temps; que pour lui il n'y a point de succession, qu'il n'y a ni avant ni après : que pour lui tout: est un maintenant (nunc).
47. Mais ce privilège n'appartient qu'à Dieu ; dans tout ce qui n'est pas Dieu, il y a exclusion, il y a être et non être et, partant, succession. Voyons, par exemple, comment le mouvement des feuilles sur les arbres du paradis terrestre s'excluent.
Qu'implique le mouvement des premières? existence et soumission aux conditions nécessaires du mouvement. Comment existent-elles? en vertu du développement des germes qui les contenaient. Et ce
développement, quVst-il? - Une suite de mouvements, une succession d'être et de non être et, partant de choses qui s'excluent. Donc, point de simultanéité d existence entre les feuilles des arbres du paradis et celles des arbres de nos jardins, parce qu'entre les premières et le premier germe, il n'y avait d'intermédiaire que les mouvements nécessaires au premier développement, et qu'entre les secondes et celles-là, il y en a un grand nombre. Voilà l'exclusion, l'être et le non être : donc point de simultanéité. Considérez tous les développements, tous les changements qui se sont produits comme une longue série de termes liés par une dépendance mutuelle, comme ils le sont en effets exprimez ces termes par A, B, C, D, E, F... N; les feuilles des arbres du paradis appartiennent m terme A, les feuilles actuelles au terme N.
48. La non simultanéité du mouvement se prouve de la même manière que la non simultanéité de l'existence; car le mouvement est une manière d'exister. L'air qui agite aujourd'hui les feuilles de nos arbres a ete mis en mouvement par un mouvement antérieur, et celui-ci par un autre; et ces mouvements, tous sujets à des lois fixes et constantes, vont s'enchaînant jusqu'au premier, aussi nécessairement que les dents d'un engrenage dans un système de roues. Et de même que l'engrenage d'une dent est le non engrenage de l'autre, l'un excluant l'autre, de même s'excluent les mouvements dans le dernier anneau desquels se trouve le mouvement de l'air qui meut les feuilles actuelles. 49. Cette explication de la succession et du temps
CHAP. VllI. — CE qu'est LA COEXISTENCE. 25
jette une certaine lumière sur l'idée de l'éternité; elle fait voir que l'éternité, c'est-à-dire la simultanéité de toute la durée, s'applique à l'Être immuable et ne convient qu'à lui. Les êtres changeants qui passent du non être à l'être et vice versa, sinon quant à leurs substances, au moins dans leurs modifications, iraphquent tous succession.
50. On comprend ainsi pourquoi l'idée do temps se lie à nos concepts presque sans exception et est exprimée dans toutes les langues. Les objets du monde extérieur nous offrent à chaque instant la succession de l'être et du non être ; cette succession nous (jst rendue sensible et présente de la manière la plus intime dans nos propres affections et dans nos pensées qui vont s'entre-choquant, s'entr'aidant, s'enchaînant ou se divisant sans trêve et sans repos, et qui toutefois ne laissent point de rester distinctes. Ces affections et ces pensées modifient l'esprit de diverses manières, et, partant, s'excluent et ne peuvent coexister. L'existence de l'une emporte la non existence de l'autre.