CHAPITRE VII. — SCIENCE TRANSCENDANTALE
ces faits soient objectivés, qu'on me passe l'expression, ou que, les soumettant à la réflexion, l'esprit les imprègne, pour ainsi dire, de la lumière qu'il emprunte aux vérités nécessaires.
Je pense, je sens, je suis libre ^ voilà des faits : mais de ces faits individuels, contingents, isolés, que pouvez-vous conclure, si vous ne les employez comme une espèce de matière des idées universelles i' La pensée s'immobilise, elle se glace en dehors d(; ces idées et de l'impulsion qu'elle en reçoit, la sensation nous est commune avec la brute 5 la liberté manque d'objet, elle cesse d'être, si la raison n'offre à son choix des motifs divers.
71. Ne cherchons pas ailleurs la cause des obscurités et de l'impissance de la philosophie allemsinde depuis Fichte. Kant s'arrêtait au sujet, mais ne détruisait point l'objectivité dans le monde intérieur. Voilà pourquoi son système, malgré de nombreuses erreurs, offre encore quelques points lumin€:ux. Fichte s'est placé résolument dans le moi; il ne se sert de l'objectivité qu'autant qu'il en a besoin pour s'étabhr plus profondément dans un simple fait de conscience. Aussi ne rencontre-t-il que nuages et contradictions.
En vain quelques hommes de talen* se sont-ils efforcés de faire jaillir un rayon du sein de ces ténèbres. Le moi se manifeste à lui-même par ses propres actes j il n'a d'autre privilège sur le non moi que de présenter, d'une manière immédiate, les faits qui le révèlent. Que saurait l'âme sur elle-même, si elle ne
50 Wm h -^ DE LA CERTITUDE.
sentait sa pensée et sa volonté ? Elle ne raisonne sur sa propre nature, elle ne la connaît qu'en vertu du témoignage de ses actes. Donc, ce n'est pas Tintuition, mais les actes du moi qui le révèlent à lui-même. Les êtres extérieurs nous sont connus par les effets qu'ils produisent sur nous. La connaissance du moi s acquiert delà même manière.
Le 7)101^ en tant que moi^ n'est qu'un support de l'édifice de la raison -, il n'en est pas la lumière. Le foyer lumineux se trouve dans l'objectivité, véritable but de la connaissance. Le moi ne peut être ni connu , ni pensé, qu'en se prenant lui-même pour objet, et, par conséquent, en se soumettant, comme tous les êtres, à l'activité intellectuelle, que les vérités objectives seules mettent en mouvement.
72. On ne conçoit point l'intelligence sans objets, au moins intérieurs ^ ces objets seraient frappés de stérilité si l'intelligence n'y percevait des rapports et, par conséquent, des vérités. Ces vérités resteront isolées, sans enchaînement ^ les rapports mêmies de§ faits particuliers, fournis par l'expérience, échappe» ront à toute combinaison , s'ils n'impliquent , au moins conditionnellement, quelque chose de nécessaire. L'éclat de la lumière, dans la chambre où j'écris, est, en soi, un fait particulier et contingent^ comme tel, la science ne peut s'en occuper qu'en soumettant le mouvement de la lumière aux lois de la géométrie, c'est-à-dire à des vérités nécessaires.
Donc, le moi^ comme sujet, n'est pas un point de 4épart pour la science, bien qu'il soit un point d'ap-
CHAPITRÇ yn,^mmc§ TBAN^CENPANTALE.. H
pui, L'individuel ne peut servir à l'universel, le eon. tingent au nécessaire. Il est certain que la sciemce de l'individu A ne pourrait exister, si cet indjvidu n'existait pas. Mais cette science qui relève d'iane in^ dividualité n'e§t pas la science proprement dite, la science en elle-même , la science est commune à toutes les intelHgences. Elle est, pour ainsi dire, le fonds universel ; elle n'a pas besoin de tel ou tel être j elle est, indépendamment des individus et des faits de science contingents et particuliers. Ceux-ci vont se perdre comme des gouttes imperceptibles dans l'océan des intelligences.
Donc, comment fonder la science sur le fait subjectif du moi? Comment, de ce moi^ tirer l'être objectif? La conscience n'a de rapport avec la seience qu'en tant qu'elle présente des faits auxquels se peuvent apphquer les principes objectifs universels, nécessaires, indépendants de toute individualité finie 5 principes qui constituent le patrimoine de la raison humaine, mais qui n'impliquent point l'existence de tel individu.
73. Que l'on passe au creuset tous les phénomènes de conscience; on n'en tirera jamais un fait scientifique. L'acte, soumis àlanalyse, sera ou une perception directe, ou une perception réfléchie; directe, elle a une valeur objective. Ce n'est point l'acte qui est le fondement de la science, mais la vérité perçue 5 ce n'est point le sujet, mais Fobjet ; ce n'est pas le nwi^ mais l'objet perçu par le moi, Q^esi la piîrcep- Uon est réfléchie, elle suppose un acte antérieur, à
savoir l'objet de la réflexion. C'est à lui que revient la priorité.
La combinaison de l'acte direct avec l'acte réfléchi ne peut servir elle-même à la science qu'en tant qu'elle est soumise aux vérités nécessaires objectives, indépendantes du moi. Un acte considéré individuellement est un phénomène intérieur, voilà tout ^ or un phénomène de ce genre, isolé des vérités objectives, ne nous enseigne rien. Il n'a une certaine valeur scientifique que si on le considère à la lumière des idées générales d'être, de cause, d'efl'et, de principe , ou de produit d'activité , de modification de rapports avec son sujet, suhstratum d'autres actes semblables; c'est-à-dire , lorsqu'il est considéré comme un cas particulier, compris dans les idées générales, comme un phénomène contingent, appréciable au moyen des vérités nécessaires, comme un fait d'expérience auquel s'applique une théorie.
L'acte réfléchi n'est autre chose que la connaissance d'une connaissance ou d'un sentiment, c'està-dire d'un phénomène intérieur, quel qu'il soit; ainsi, toute réflexion sur la conscience présuppose un acte direct-, cet acte n'a point le moi pour objet; donc le moi n'est pas le principe fondamental, mais la condition nécessaire de la connaissance. En effet, il ne peut y avoir de pensée sans un sujet pensant.
74. Ces considérations ruinent par la base le système de Fichte et des philosophes qui prennent, à son exemple, le moi humain pour point de départ de la science. Le moe, en lui-même, se dérobe aux re-