‹ Philosophie fondamentale [microform]Chapitre 430 sur 607 · CHAPITRE l'K · texte numérisé non relu

CHAPITRE l'K

COUP d'oeil sur l'État actuel de la philosophie.

1 . On lit à chaque page, dans les œuvres de nos philosophes, les mots infini, absolu, indéterminé, inconditionnel-, les mots fini, relatif, conditionnel, déterminé. Ces mots combinés par la science doivent porter le jour dans les mystères de la philosophie.

2. Malgré l'usage déplorable qu'on en fait , il faut convenir que le symptôme manifesté par l'abus même a quelque chose de consolant. Effort généreux de l'esprit humain, pour secouer la poussière dont l'école impie du siècle passé l'avait couvert!

3. Qu était le monde aux yeux des philosophes du siècle dernier ? matière soumise au mouvement en vertu de certaines lois mécaniques que l'on expliquait par ce seul mot : nécessité. Et l'esprit humain ? — matière. — Et la pensée? — modification de la matière. — La matière pensante ne différait de la matière inerte et sans vie que par une disposition plus ou moins heureuse des atomes. Qu'était la morale?

70 LIVRE Vlil.— l'infini.

— une illusion. — Et les sentiments ? — phénomènes organiques et matériels, — L'origine de l'homme? — la même que l'origine de la matière. — Et la vie de l'homme ? phénomène offert par une certaine quantité de molécules affectant aujourd'hui telle ou telle disposition pour passer bientôt à un état différent. — Vouliez-vous parler d'une destinée par delà le tombeau? — vous n'obteniez qu'un sourire dédaigneux.

— Prononciez-vous le mot religion ? — le dédain devenait mépris. — Invoquiez-vous la dignité humaine?— on vous l'accordait peut-être, dans ce sens que l'homme occupe un degré supérieur dans l'espèce animale, mais sans distinction de nature. On vous accordait, au-dessus du singe, une certaine noblesse dans les formes et dans l'expression du visage^ une certaine supériorité d'inteUigence^ mais l'origine, mais les destinées étaient les mêmes. Le cours des siècles pouvait développer et perfectionner les formes imparfaites du quadrumane, développer et perfectionner la masse de son cerveau -, les descendants de cet animal grimaçant et grotesque , dont les évolutions amusent ou épouvantent vos enfants, pouvaient donner au monde en un temps plus ou moins éloigné des Platon, des Augustin, des Leibnitz ou des Bossuet.

4. Avec un pareil système, il ne pouvait être question d'idées-, tout ce qui vit dans l'esprit de l'homme, esprit obtus ou génie transcendant , n'était que sensations transformées. Identité absolue entre les éléments dont l'intelligence humaine et la brute disposent. La pensée n'est qu'une sensation plus parfaite.

CHAP. I. — ÉTAT ACTUEL DE LA PHILOSOPUdE. 71

Voilà le dernier terme de l'analyse, le résultîit définitif de l'observation la plus déliée ; la solution donnée par la philosophie du dernier siècle aux plus redoutables problèmes. Platon, Aristote, saint Augustin , saint Thomas, Descartes, Malebranche, Leibnitz, fous subhmes, dont le génie excuse à petwî fignorance. — L'idéologie , la métaphysique , — monde inconnu jusqu'à ces Christophe Colomb appelés Locke et Condillac. Cette école aussi funeste que fri^ oie avait étouffé Tàme dans la matière : le papillon ne déployait plus ses ailles ^ il rampait comme le ver iînmonde. C'était le progrès. Dernier degré de perfection dans tes sciences idéologiques et métaphysiques, nier l'esprit et les idées. — Dans la morale, nier la morale. — Dans les sciences sociales et dans la politique, nier le pouvoir. — Progrès suprême dans les scitmces religieuses, nier Dieu. Ainsi marchait la raison humaine, et ce mouvement de recul s'appelait suivre le siècle et aller en avant ^ ce travail de destruction î.'appellait édifier et construire. — On croyait créer une science en niant toute chose, en poussant la raison à se nier elle-même !

6. Nous l'avons dit : une réaction s'est opérée contre cette philosophie dégradante. Vous trouvez partout les mots idée, esprit, activité, opposés mx mots sensation, matière, mouvement; — vous trouvez partout les mots cause, ordre, hbre arbitre, morale, infini, etc. Il est vrai, les idées qu'on y attache sont inexactes souvent et quelquefois monstrueuses; mais on devine Teffort de l'esprit humain poiu- sortir de

72 LIVRE VIII. — l'infim.

Vabîme où une philosophie athée l'avait précipité. Parmi les philosophes qui ont contribué à la réaction, il en est qui n'admettent point un Dieu inteUigent et libre et distinct de V univers : j'en conviens, et c'est pourquoi j'ai dit plus haut que le panthéisme n'était qu'un athéisme déguisé ^ mais, au moins, cet athéisme n'ose s'avouer^ peut-être même parvient-il quelquefois à se faire illusion en se persuadant qu'il admet Dieu. 7. L'athéisme des philosophes modernes s'accommode de l'infini ; il ne repousse point ces grandes idées que le monde antique conservait comme des restes d'une tradition primitive, et que l'enseignement chrétien a fixées, éclaircies et fécondées en les agrandissant.

La philosophie du siècle passé s'était assise dans les ténèbres et à l'ombre de la mort, protestant qu'elle était en possession de la lumière et de la vie. La philosophie moderne est encore dans les ténèbres, mais elle hait ces ténèbres ^ elle cherche à tâtons une issue vers les régions de la vie et du jour. De là ses efforts désespérés pour prendre pied, non dans la matière, mais au foyer de l'intelligence, dans le moi^ c'est-àdire dans l'esprit ; de là cet emploi continuel des mots absolu, inconditionnel, infini -, mots qui trop souvent conduisent à Tabsurde, mais qui révèlent de nobles

aspirations.

8. On le voit, je suis loin de confondre l'esprit philosophique du dernier siècle avec l'esprit du siècle présent-, à mes yeux, le panthéisme moderne n'est point un matérialisme pur, et jusque dans l'athéisme

CHAP. i. —l'unité. 73

qui déshonore les doctrines de certaines écoles il m'est doux de signaler des tendances spiritualistes. On voudrait sortir du labyrinthe dans lequel on s'est perdu pour avoir abandonné le fil conducteur.

9. J'ai rendu justice aux philosophes modernes. Qu'il me soit permis de rendre justice entière. Ils se proclament les restaurateurs de la spiritualité de l ame et de la liberté humaine, et peu s'en faut qu'ils n'exigent de Dieu un tribut de gratitude pour l'avoir replacé sur son trône. Prétentions bien orgueilleuses^ il faut en convenir, si l'on considère combien ils sont encore éloignés de la vérité dans leur enseignement sur l'homme et sur Dieu. En effet, nous voyons souvent que leur restauration n'est qu'une révolution nouvelle, révolution non moins radicale et souvent plus radicale que celle qu'ils essaient de combattre.

10. Us prétendent au titre d'inventeurs^ —mais ce qu'ils avancent de plus sensé sur Dieu, sur l'esprit humain, sur la pensée, sur le libre arbitre, se trouve dans les philosophes qui fleurissaient au dix-s(iptième siècle et même au commencement du dix-huitième. Ouvrez les livres scolastiques de ces temps, vous y trouverez la plupart des vérités que l'on nous présente aujourd'hui comme des découvertes importantes. Nos grands hommes se font un mérite insigne de savoir ce que l'on enseignait alors aux e;nfant«. Non^ la bonne tradition philosophique n'a\ait pas été tout à fait interrompue dans le siècle dernier; outre les écoles humaines qui l'ont scrupuleusement

conservée sur plusieurs points de l'Europe, il y avait ni. H

nu

74 LIVRE \in.— l'infini.

l'école de Vhomme-Dieu, l'Église de Jésus-Christ, laquelle enseignait comme un accessoire de ses dogmes révélés, les vérités naturelles que des insensés voulaient ensevelir dans Voubli.

il. A quoi donc se réduit l'œuvre de restauration et d'invention de la philosophie moderne ? Inventions, par rapport à Dieu, à Fesprit humain, à la morale? Il n'y en a point. Tout ce que cette école enseigne de vérités avait été enseigné avant elle. On en peut dire autant de leur prétendue restauration. On ne restaure pas ce qui n'a point péri -, la vérité existait, connue et respectée par les six mille qui n'ont point fléchi le genou devant Baal. Quand les transfuges reviennent au drapeau, qu ils ne disent point qu'ils restaurent; ils ne donnent point, ils reçoivent^ nos philosophes n'éclairent point le monde ^ aveugles dont la bonne Providence ouvre les yeux.

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