CONCEPT DE L ETENDUE INFINIE
76. Ce concept comprend deux idées : <;tendue et négation absolue de limite. L'idée de l'étcindue est , de son côté, un concept général se rapportant , quel que soit son objet , à cette intuition qui représente l'ensemble des trois dimensions dont la forme pure est l'espace. Il est évident que les deux idées, étendue en général et négation de limite, se peuvent réunir en un même concept. Or, si c'est là ce que l'on nomme idée d'une étendue infinie, notre esprit possède cette idée. Ajoutons que, dans ce concept de l'étendue infinie, nous faisons abstraction de toute réalité, incertains que nous sommes si, dans la nature intime des êtres étendus, il ne se trouve point quelque obstacle à cet infini absolu. Il pourrait se trouver, en effet, certaines contradictions latentes que le concept général ne nous révèle pas.
77. Le lecteur voudra bien observer qu'il s'agit ici de l'idée de l'étendue et non de la représentation sensible de l'étendue. En effet, si j'ose affirmer la possibilité de concevoir une étendue infinie, il n'en est pas de même par rapport à la représentation sensible de l'étendue infinie. Nous pouvons étendre indéfiniment la représentation, nous ne pouvons la rendre infinie.
La raison confirme les données de la conscience et
104 LIVRE VIII. — l'infini.
atteste avec elle cette impossibilité. Les représentations sensibles internes sont la répétition des représentations externes , ou tout au moins elles sont formées des éléments fournis par celles-ci. La vue et le toucher nous donnent la représentation de l'étendue. Or, ces deux sens impliquent la limite ^ les sens n'atteignent que r immédiat ^ que serait la vue si une limite ne lui envoyait les rayons lumineux ? Les représentations sensibles, quelles qu'elles soient, ne sauraient perdre ce caractère délimitation -, leur objet peut grandir, la limite peut reculer, mais non cesser d'être -, donc il nous est impossible, il est impossible à tout être sensible d'imaginer une étendue infinie.
78. J'ai proposé plus haut contre l'étendue infinie, en tant que volume sans limites, une difficulté fondée sur ce que l'impénétrabilité n'étant point comprise dans le concept d'un solide, l'on peut imaginer une série infinie d'infinis placés les uns dans les autres ; mais cette difficulté n'a de valeur qu'à propos des solides, dont le concept implique autre chose que l'idée pure d'étendue. En effet, l'étendue suppose des parties placées les unes hors des autres ; on ne saurait la concevoir autrement. Une substance corporelle peut occuper une certaine partie de l'espace j cela est certain ; il est certain qu'en dépouillant ce corps de l'impénétrabilité, nous pourrons placer un autre corps au même Heu, et ainsi jusqu'à l'infini , mais dans ce cas le concept n'est point un concept d'étendue pure -, nous ajoutons quelque chose, bien qu'en général et d'une manière indéterminée, à l'idée d'êtres occupant
CHAP. XI. — possibilité DE l'ÉTENDLE INFIME. 105
un lieu. Comment , s'il n'en était ainsi , distinguerions-nous l'espace représentant l'étendue pure des solides placés dans cet espace ? Et ces sohdes mêmes, ne serions-nous pas exposés à les confondre les uns avec les autres , si nous ne reconnaissions qu'il y a entre eux, en général et d'une manière indéterminée, une certaine différence ?
79. Il semble donc probable que l'idée d'un volume infini, laquelle n'est autre que l'idée de l'espace, implique l'idée pure de l'étendue infinie. Tout autre élément introduit dans cette idée est un élément étranger: il ajoute à l'étendue pure une chose qui ne lui appartient pas, comme sont les différences entre les êtres étendus , alors même que ces différences sont conçues d'une manière indéterminée.