LE PANTHÉISME DANS L'ORDRE DES IDÉES
\ 09. Il est faux que l'idée de substance, il est faux que les apphcations qui se peuvent faire de cette idée soit au monde intérieur, soit au monde extérieur, nous amènent fatalement à reconnaître une substance unique, La multiplicité des substances est un fait confirmé par l'expérience et la raison. Pourquoi serionsnous forcés, en effet, de reconnaître ime substance unique ? — La question présente est une question capitale; dès l'origine de la philosophie elle a donné naissance aux plus graves erreurs^ nous l'étudierons avec soin.
110. Les partisans du système que nous attaquons ici doivent chercher leurs preuves ou dans l'idée même de la substance ou dans l'expérience. L'expérience et les idées primitives de l'esprit, voilii leurs seules
données. Commençons par la méthode à priori, c'est-à-dire par le système qui s'appuie sur Vidée.
111. Si, par substance, vous entendez un être subsistant par lui-même, lequel n'a pas besoin d'un autre être pour exister, et qui n'en eut jamais besoin, vous parlez d'un être non causé; être nécessaire, lequel porte en soi la raison suffisante et fatale de son existence. Si vous dites que cet être est unique, qu'il n'y en a point un autre de son espèce, nous sommes d'accord avec vous^ observons seulement que vous prenez le mot substance en un sens impropre. Au fond, la différence entre votre idée et la nôtre n'est que dans le mot ^ pour nous entendre, il suffira de savoir que, par substance, vous entendez un être absolument nécessaire, c'est-à-dire absolument indépendant. Mais si vous affirmez que cet être est unique, dans ce sens qu'il n'existe rien, qu'il ne peut rien exister hors de lui, vous affirmez gratuitement, et nous vous demandons la preuve de votre affirmation.
L'être nécessaire exclut, dites-vous, tout être qui n'est pas lui. Pourquoi ne pas dire plutôt qu'il est la raison de tous les autres? L'être existant par luimême est actif par essence ^ or le terme extérieur de l'activité, c'est la production. Pourquoi d'autres êtres ne résulteraient-ils point de cette production, en tant que ces êtres produits seront distincts de celui qui les produit?
112. Nous n'avons même pas besoin de sortir de nos idées pour trouver la contingence et la multiplicité. L'expérience nous montre dans notre propre
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esprit une succession continue de formes:, ces apparences sont quelque chose, au moins comme apparences. Elles passent incessamment du non être à l'être et de l'être au non être -, donc il y a iproduction de quelque chose qui n'est pas nécessaire, puisque cette chose cesse d'êti'e après avoir été -, donc il existe quelque chose en dehors de l'être unique des panthéistes. On le voit ^ il ne s'agit ici que de phénomènes purement internes \ donc notre argument prouve même contre les idéalistes, c'est-à-dire contre ces rêveurs qui, refusant au monde extérieur toute réahté, le réduisent à de purs phénomènes de notre esprit. Ces apparences existent au moins c^omme apparences, disons-nous \ donc elles sont quelque chose; elles sont contingentes ; donc elles ne sont point l'être nécessaire. Donc il existe, en dehors de l'être nécessaire, quelque chose qui n'est pas lui; donc le système d'un être unique ne saurait se soutenir.
L'idée d'un être absolument indépendant en tant que nécessaire d'une nécessité absolue, n'exclut pas l'existence des êtres contingents; il suit seulement de cette idée que l'être nécessaire est unique de son espèce, qu'il est seul nécessaire d'une manière absolue, mais non qu'il soit l'être unique.
118. On peut affirmer pareillement qu'il ne suit point de l'idée être nécessaire qu'il ne puisse exister des êtres contingents causés, bien que subsistant par eux-mêmes, dans ce sens qu'ils ne sont point inhérents à d'autres êtres comme des modifications à leur sujet. N'être point causé et n'être point inhérent sont choses
très-différentes^ la première implique la seconde, mais la seconde n'implique point le première. Tout être non causé doit être affranchi de Tinhérence: car par cela seul qu'il n'est point causé, il est nécessaire, c'est-à-dire il est par lui-même et n'a nul besoin d'adhérer. Mais de ce qu'un être n'est pas inhérent à un autre être, il ne suit point qu'il soit non causé -, cette condition dépend de l'objet pour lequel le créateur lui a donné l'être. Il peut relever de la cause, non comme le mode de son sujet, mais comme un effet dépend de la cause qui Ta produit. Dans ce cas il y a rapport de causalité, mais non rapport de substance-, choses très-différentes, comme nous l'avons expliqué plus haut (chap. xiv).
114. Jamais les panthéistes n'arriveront à prouver que pour n'être point modification une chose doive être non causée ; et cependant c'est là ce qu'ils sont obligés de prouver : en effet, s'ils prouvent que tout ce qui existe en soi est non causé, ils auront prouvé que tout ce qui subsiste en soi est nécessaire ^ et comme l'être nécessaire doit être unique, l'unité de la substance se trouvera établie d'une manière invincible. lis. Confondre la non inhérence avec l'indépendance absolue-, voilà tout le secret du panthéisme. Distinguez scrupuleusement ces deux choses et vous aurez bientôt raison de ces sophismes. Tout ce qui n'est point causé est substance ^ mais toute substance n'est point non causée. Tout ce qui est non causé est nécessaire, et par conséquent non inhérent-, mais toute substance n'est point nécessaire. La substance