‹ Philosophie fondamentale [microform]Chapitre 566 sur 607 · EXPLICATION FONDAMENTALE DE L'ORDRE MORAL · texte numérisé non relu

EXPLICATION FONDAMENTALE DE L'ORDRE MORAL

221. La moralité suppose nécessairement quelque chose d'absolu-, sans l'absolu, impossible de concevoir le relatif. De plus , tout rapport implique un

terme de rapport ^ car toute série de rapports aboutit forcément à un dernier terme ^ voilà pourquoi notre entendement n'est pas satisfait des explications purement relatives sur la moralité : la raison, le sentiment lui-même réclament une base absolue.

Cet argument , purement ontologique en faveur de l'absolu de la moralité , n'est pas le seul ^ il en est d'autres plus à portée du commun des hommes , et non moins concluants.

222. L'Être infiniment parfait implique une sainteté infinie, indépendamment de l'existence des créatures \ or, la sainleté infinie , qu'est-elle autre chose que la perfection morale à un degré infini? Quiconque admet l'existence de Dieu doit admettre la sainteté de Dieu. Le contraire répugne à la raison , au cœur et au sens commun-, donc il existe; quelque chose de moral d'une manière absolue -, donc la morahté en soi ne peut s'expliquer par aucune relation des créatures à une fin : car il existerait une moralité infinie , alors même qu'il n'y aurait jamais eu de créatures.

223. En même temps que nous concevons une créature intelligente , la moralité nous apparaît comme une loi inflexible sous laquelle doivent ployer toutes les actions de cette créature. Remarquez-le bien : cette moralité , nous la concevons même en supposant un être intelligent entièrement seul -, donc la moralité ne se peut expliquer par le rapport des créatures entre elles. Imaginez un homme entièrement seul sur la terre ^ pourrez-vous le concevoir

affranchi de toute moralité? Que cet homme travaille à perfectionner son intelligence -, à développer harmoniquement ses facultés, ou que , s'abandonnant à ses instincts grossiers, il tombe au niveau de la brute^ y aura-t-il en lui une égale beauté morale?

Encore une supposition : Que la terre et tout l'univers matériel s'évanouissent , à l'exception d'une seule intelligence : pouvez-vous concevoir cette créature libre de toute loi morale ? pensées, actes de la volonté, tout sera-t-il indifférent pour elle? n'y aurat-il pour elle aucune moralité? C'est aller ouvertement contre les idées premières , contre les sentiments les plus profonds de l'humanité. Nouvelle preuve qu'il y a quelque chose d'absolu dans l'ordre moral, une perfection intrinsèque, indépendante des rapports mutuels des créatures , une beauté propre dans certains actes de la créature intelligente et libre. 2^4. i;imputabihté des actes vient confirmer encore cette vérité. La moralité ne se mesure point au résultat-, elle s'apprécie par ce qu'il y a à'immajient en elle; c est-à-dire par les motifs qui ont donné l'impulsion à la volonté, par la délibération plus ou moins parfaite qui a précédé l'acte de la volonté, et par le

degré d'intensité.

Si quelquefois l'on tient compte des résultats , la valeur morale qu'on leur attribue se mesure aux dispositions de l'âme. Ces résultats ont-ils été prévus ou non? Leur prévision a-t-elle été possible ou impossible ? Les a-t-on voulus ? Les a-t-on imposés comme objet principal ou secondaire ? Étaient-ils désirés ou

redoutés? Ces considérations et autres semblables sont invoquées , quand on pèse le degré du mérite d'une action en présence des résultats. Les résultats n'ont de valeur dans Tordre moral qu'autant qu'ils sont l'expression d'un acte volontaire.

225. Ce caractère d'immanence essentiel aux actes moraux ruine par la base toutes les théories qui fondent la moralité sur des combinaisons (ixternes, quelles quelles soient^ il démontre que l'acte d'un être intelligent et libre est bon ou mauvais en soi, indépendamment des conséquences bonnes ou mauvaises qui d'une façon ou d'une autre ne sont point contenues dans l'acte intérieur. Tel n'a point prévu et n'a pu prévoir les conséquences d'un acte qui porte un préjudice immense à tout le genre humain -, il est innocent, tandis que cet autre qui, dans une intention mauvaise, rend un service signalé à l'humanité est un pervers. Ce n'est point un acte vertueux que de sauver sa patrie par vanité ou par ambition; ou ne cesse point d'être vertueux pour avoir perdu sa patrie avec le désir ardent de la sauver. La moralité d'un acte ne tient point à ses résultats.

226. En quoi donc consiste la moralité? où trouver la source de cette beauté que tout le monde apprécie , qui féconde toutes choses , embellit toutes choses, et sans laquelle le monde des intelligences s'affaisse et meurt?

Sur ce point, comme en beaucoup d'autres, la science n'a pas suihsamment remarqué l'admirable profondeur de la rehgion chrétienne , laquelle a tout

embrassé dans une parole-, parole pleine de sens et

de tendresse : Amour.

J^appelle plus particulièrement F attention du lecteur sur la théorie que je vais développer.

Tant de difficultés ont été accumulées sur cette question du fondement de l'ordre moral , question d'ailleurs si importante, que nous avons besoin d'y faire descendre la lumière. Ici, que l'on nous permette de constater un fait bien consolant, c^st que le guide le plus sûr, lorsqu'il s'agit d'éclairer les premiers principes ou les derniers résultats de la science, c'est Vidée chrétienne. L'idée chrétienne éclaire à la fois et le fondement et le sommet de l'édifice des connaissances humaines.

Que le lecteur ne s'imagine point qu'au lieu d'une théorie scientifique, je vienne lui offrir une thèse de mysticisme -, s'il veut me suivre jusqu'au bout , il aura la pleine conviction que même au point de vue purement humain, ma doctrine renferme plus d'exactitude et de profondeur que bien d'autres d'où le nom de Dieu est banni , comme si ce nom auguste faisait tache sur le livre de la science.

227. La moraUté absolue, c'est V amour de Dieu. Toutes les idées, tous les sentiments moraux ne sont que des applications et des participations de cet amour. Venons à la preuve et parcourons avec ce principe les régions de Tordre moral.

La moralité absolue en Dieu, qu'est-elle ? Quel est Tattribut dans l'être infini que nous appelons sainteté? N'est-ce pas Vamoin' de lui-même, de sa perfec-

tion infinie? A vrai dire, il n'y a point en Dieu devoir d'être saint , mais nécessité absolue , parce que Dieu est contraint nécessairement , absolument d'aimer sa perfection infinie. Ainsi la morahté dans le sens le plus absolu , au degré le plus élevé , c'est-à-dire la sainteté infinie est indépendante du libre arbitre de Dieu, Dieu ne peut pas ne pas être saint.

228. Mais l'on nous demandera peut-être le pourquoi de cet amour de Dieu pour lui-même. Cette question n'a point de sens, parce qu'elle suppose qu'il est possible d'exprimer en termes relatifs ce qui est entièrement absolu. La proposition Dieu doit s'aimer lui-même , n'est point d'une exactitude rigoureuse-, il faudrait dire : Dieu s'aime lui-même^ cette dernière proposition exprime d'une manière absolue un fait absolu. Mais pourquoi Dieu saime-i-H luimême? Autant vaudrait demander pourquoi il se connaît lui-même \ pourquoi il est la vérité, ou pourquoi il existe. Arrivés là , nous sommes en présence des idées premières, en présence de Tabsolu, de l'inconditionnel : tout pourquoi devient une absu rdité.

229. Donc il n'est pas vrai que la moralité ne puisse être exprimée par une proposition absolue. En ellemême , à son degré infini , la morale est une vérité absolue-, elle implique une identité dont l'opposé est contradictoire \ si bien qu'à son point de vue le plus élevé, elle n'est pas moins liée au principe de contradiction que toutes les vérités métaphysiques et géométriques. Voici sa formule la plus simple : L'être infini s'aime lui-même.

230. Poursuivons : Dieu, dans les profondeurs de son intelligence , voit de toute éternité une infinité de créatures possibles. Comme il renferme en luimême le fondement de la possibilité de ces créatures et des rapports qui les unissent entre elles ou avec le Créateur, il suit que nulle créature ne peut exister indépendamment de Dieu et , partant , que tout être se coordonne nécessairement à Dieu. La fin que Dieu s'est proposée dans la création ne peut être que luimême : puisque avant la création, rien n'était que lui, et que depuis la création , toutes les perfections des créatures se trouvent contenues en un degré infini formellement et virtuellement dans le sein de Dieu. Donc cette coordination de toutes les créatures à Dieu comme à leur fin dernière est une condition inbérente aux créatures ; condition vue de Dieu de toute éternité , dansions les mondes possibles. Tout ce qui a été créé et tout ce qui peut Vêtre réalise une idée divine, c'est-à-dire ce qui est représenté dans l'entendement infini , avec toutes les propriétés absolues ou relatives qui préexistent dans cette idée. Ainsi toute existence actuelle ou future implique l'obligation de se coordonner à Dieu, source unique

de l'être.

231 . Parmi les créatures dans lesquelles Dieu réalise la représentation préexistante dans son entendement, il en est qui sont douées de volonté -, la volonté est l'inclination à ce qui est connu; principe de déterminations propres, au moyen d'un acte d'intelligence. Si la créature avait la connaissance intuitive

de Dieu, tous ses actes de volonté seraient nécessairement moraux, parce qu'ils seraient nécessairement des actes d'amour de Dieu. La volonté créée serait alors, dans sa rectitude, un reflet permanent de la samteté infinie ou de l'amour que Dieu se porte à lui-même. Bien que , dans ce cas , la perfection morale de la créature ne fût pas libre , elle ne laisserait ponit d'être une perfection morale à un degré éminent. Il y aurait alors une perpétuelle conformité de la volonté créée avec la volonté infinie, parce que la créature, par une heureuse nécessité de l'amour, ne voudrait et ne pourrait avoir d'autre volonté que celle de Dieu même. La moralité de la volonté créée serait cette conformité constante avec la volonté divine, conformité qui ne se distinguerait point de 1 acte moral et saint par essence : Tamour de la créature pour l'être infini.

Mais comme la créature ne connaît point Dieu d'une manière intuitive, comme elle n'a de Dieu que des idées incomplètes et indéterminées, elle n'aime pomt d'une manière nécessaire le bien infini, qu'elle ne connaît pas en lui-même. La volonté incline vers le bien, mais vers le bien conçu d'une manière indéterminée; et partant elle n'éprouve aucun attrait nécessaire pour aucun objet réel ^ le bien se présent tant à elle sous une idée générale et en des applications très-diverses, elle n'est dominée par aucune de ces applications. Partant elle reste libre : la créature peut à son gré sortir de l'ordre voulu de Dieu et se dérober à ses desseins; mais alors cette liberté, loin

d'être une perfection , tient à l'imperfection de la connaissance, dans l'être qui connaît.

232 En se conformant, dans ses actes, a la volonté de Dieu , la créature raisonnable réalise l'ordre que Dieu veut-, elle aime l'ordre que Dieu aime. Si, en réalisant cet ordre, la créature ne l'aime pas dans le fond même de sa liberté , si elle agit par des mot, s étrangers à cet ordre, l'acte est purement matériel, la volonté n'aime point ce que Dieu aime. L est la ligne de démarcation qui sépare la moralité et 1 immoralité des actes. La moralité proprement dite consiste dans la conformité explicita ou implicite de la volonté créée avec la volonté divine; or, la beauté mystérieuse des actes moraux, la perfection qui nous enchante dans ces actes, n'est autre chose que la conformité de la volonté créée avec la volonté divine Le caractère absolu de la moralité, c'est l'amour de Dieu explicite ou implicite -, reflet de la sainteté infime ou de l'amour que Dieu se porte à Im-mème.

Faisons des applications de cette doctrine-, elle paraît de plus en plus exacte à mesure qu'elle descend

sur le terrain des faits.

233. Aimer Dieu est un acte moralement bon ; haïr Dieu est un acte moralement mauvais, au plus haut degré. La moraUté de l'acte d'amour de Dieu tient à l'acte même, reflet de la moralité absolue ou de la sainteté infinie, laquelle consiste dans l'amour que Dieu porte à sa perfection infinie. L'amour de la créature pour le Créateur a toujours été regarde comme un acte essentiellement moral, comme l'ex-

pression la plus pure et la plus fidèle de la moralité absolue dans l'ordre secondaire et fini, preuve frappante de la vérité de notre théorie.

234. A propos du pourquoi de l'amour que nous devons à Dieu, Ton a coutume de mettre en avant ses bienfaits, son amour, l'exemple de Tamour que nous devons à nos amis, à nos bienfaiteurs, et surtout à ceux qui nous ont donné la vie. Ces raisons, bonnes certainement pour nous faire apprécier la mo^ ralité de lacté et toucher notre âme , ne sont point satisfaisantes du point de vue de la science. Eu efFet, si nous pouvions douter de Famour qui nous oblige à l'Etre infini, nous douterions de Tamour qui nous oblige à nos parents, à nos amis, à nos bienfaiteurs. Cherchons dans une sphère plus élevée le pourquoi de cette obligation d'aimer.

235. Travailler au perfectionnement de notre intelhgence est un acte moral en soi , parce que Dieu nous a donné cette faculté pour notre usage. User de notre intelligence, c'est donc entrer dans l'ordre que Dieu connaît et veut : c'est donc vouloir ce que Dieu veut, et aimer cet ordre que Dieu aimait de toute éternité, comme la réalisation de ses desseins suprêmes-, que si, au contraire, nous laissons nos facultés s'assoupir dans l'inaction, nous sommes en dehors de l'ordre étabh par Dieu^ nous ne voulons pas ce que Dieu veut, nous n'aimons point ce que Dieu aime.

236. En travaillant à perfectionner son intelligence, un homme peut ne se proposer qu'un plaisir d'amour-propre. Dans ce cas, il réalise l'ordre de la

perfection de l'entendement, non par amour de cet ordre même, mais par un amour que Dieu ne veut pas -, car il est évident que Dieu ne nous a point donné des facultés intellectuelles pour les employer à des œuvres de vanité. Ce qui distingue à nos yeux deux actions identiques, animées par des intentions différentes, c'est que dans l'une la volonté, réalisation de Tordre divin , perfectionne l'entendement. Nous ne pouvons expliquer peut-être ce qu'il y a là, mais nous savons invinciblement que dans ce cas la volonté est droite ; dans l'autre, la volonté opère la même chose, désire la même chose -, mais elle mêle à cet ordre un motif étranger, et notre entendement et notre cœur nous disent de cet acte qui réalise un bien extérieur : « Faiblesse^ « au lieu de dire : « Vertu, )> 237. Une personne est aux prises avec l'indigence, mais on peut croire qu'un avenir prochain lui ménage des jours meilleurs. Lentulus et Julius lui tendent une main libérale-, Lentulus, dans son aumône, pense au souvenir reconnaissant de son obligé devenu plus heureux, ou tout au moins à un mutuel échange de services-, l'action de Lentulus est sans valeur morale : c'est une combinaison, un calcul, non un acte de vertu. — La pitié seule dirige l'aumône de Julius qui ne pense même pas à la reconnaissance; Faction de JuUus est moralement belle, elle est inspirée par la vertu. Pourquoi cette différence ? — Lentulus fait le bien en soulageant un malheureux -, mais non par amour de cet ordre intime que son action imphque^ l'égoïste ramène cet ordre à lui-même. Dieu,

en haut les hommes par une dépendance réciproque, leur a imposé lobligation mutuelle de se secourir. Donner simplement pour venir en aide aux malheureux, c'est réaliser simplement l'ordre que Dieu veut; faire le bien pour une fin particulière, c'est réaliser l'ordre non point comme Dieu Ta établi, mais comme l'homme le veut. Il y a complication de vues ; absence d'unité dans l'intention ; de cette unité tant recommandée par le christianisme, et qui, même dans Tordre philosophique, renferme un sens si profond.

238. Dans Tordre purement naturel, un œil attentif découvre que toutes les obligations morales sont en dernier résultat utiles dans leur objet, et que toutes les prohibitions tendent à prévenir un dommage; mais pour la moralité, il ne suffit pas de vouloir Tutile, il faut vouloir Tordre même qui en est la source. Et remarquez-le bien , plus on veut cet ordre avec réflexion et amour, et avec un amour sans mélange, plus l'acte est empreint de morahté.

Vous venez au secours du pauvre dans la simple vue de le soulager, et vous aimez ce pauvre : votre acte est vertueux. Vous le secourez avec amour et avec cette réflexion exphcite que vous remphssez un devoir d'humanité ; votre acte est vertueux encore : vous le secourez, en voyant dans ce pauvre Timage de Dieu, du Dieu qui vous ordonne d'aimer ce pauvre, votre mérite grandit ; mais pour le secourir vous avez à vaincre des ressentiments amers, vous domptez la nature par amour de Dieu; votre acte devient de Théroïsme. Ne Toubliez pas; la perfection morale de

l'acte augmente en proportion de la réflexion et de Tamour avec lesquels on veut la chose en elle-même ; et elle arrive au plus haut degré, lorsque dans la chose aimée c'est Dieu que Ton aime. Les préoccupations de l'égoïsme troublent Tordre et chassent la moralité. Que si l'âme obéit au sentiment, l'acte qu'elle produit peut être noble et beau, mais dans l'ordre de sensibiUté plutôt que dans l'ordre moral. Allons plus loin. Un dévouement va s'accomplir ^ le cœur est déchiré parla douleur du sacrifice, mais la volonté précédée de la réflexion enfonce le glaive ; et le devoir s'accomplit parce qu'il est un devoir : ou bien encore un acte non obligatoire est accompli en vertu de sa bonté morale, ou parce que Dieu applaudira à cet acte. Ici l'acte revêt un caractère de beauté qui nous subjugue et nous transporte. Cet acte nous paraît si beau, si digne de louanges, qu'on nous déconcerterait en demandant pourquoi notre cœur est plein de vénération envers la victime qui s'immole à l'amour de ses frères.

C'est conformément à ces principes qu'il nous est possible de fixer d'une manière exacte et claire les idées morales.

239. La moralité absolue, et partant la source et le type de tout Tordre moral, c'est l'acte par lequel l'Être infini aime sa perfection infinie-, fait absolu dont il est impossible de donner une raison à priori.

En Dieu, il n y a point de devoir proprement dit^ il y a nécessité absolue d'être saint.

Page 1