CHAPITRE XIV. — DE L'oRDRE IDÉAL
tence des objets que ces idées représentent ; d'où il suit que les vérités idéales sont incapables, d'une manière absolue , de produire la connaissance de la réalité.
Pour acquérir une valeur dans l'ordre dess existences, toute vérité idéale a besoin de se formuler dans un fait. Le fait, s'il ne se combine à l'idéal, reste dans son individualité ; il est incapable de produire autre chose que la connaissance de lui-même ^ la vérité idéale, isolée du fait, ne sort pas du monde abstrait et logique ; il ne peut descendre sur le terrain des existences.
139. Appliquons cette doctrine aux principes les plus certains de Tordre idéal, à ceux qui, exprimant ridée générale de F être , doivent posséder la fécondité que nous cherchons , s'il est vrai qu'elle existe ; par exemple , au principe de contradiction : « Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en un même temps. »
Les idées que ce principe renferme sont les plus simples et les plus claires qui se puissent concevoir ; c'est l'évidence au plus haut degré. Mais, s'il est seul, à quoi sert-il? Étudiez-le, creusez-le dans tous les sens, vous n'en tirerez qu'une intuition pure ^ intuition très-distincte , sans doute , mais stérile. Comme il n'affirme l'existence ou la non existence d'aucun être en particulier, impossible d'en rien conclure pour ou contre une réalité quelconque. L'esprit ne saisit que ce rapport conditionnel : « Si quelque chose existe, on ne peut admettre que cette chose n'existe I. 7
pas en un même temps , et vice versa. » Quelle que soit Vévidence dans 1 ordre idéal, si Von ne pose la condition d'existence ou de non existence, le oui et le non demeurent indifférents à Tordre réel.
Mais qu un fait se présente à l'entendement, celuici s en empare -, il le jette, comme un pont, entre le monde logique et le monde des réalités ; les deux rives se rapprochent ; la science naît. Je sens , je pense , j'existe -, combinez Vun de ces faits de conscience avec le principe de contradiction ; ce qui n'était naguère qu'intuitions stériles se déploie en une suite de raisonnements féconds, embrassant à la fois et le monde des faits et celui des idées.
140. Même dans Vordre purement idéal, le principe de contradiction demeure impuissant, s'il n'est uni à des vérités particulières de même espèce. On emplœe souvent en géométrie le raisonnement suivant : « Une telle quantité est ou plus grande ou plus « petite qu'une autre, ou égale à une autre; sans « cela, cette quantité serait, en même temps , plus (( grande et plus petite, égale et inégale, ce qui est (( absurde. >> Application légitime du principe de contradiction \ mais observez qu'ici ce principe n est pas employé seul, qu'il est accompagné d'une vérité particulière de l'ordre idéal. On n'a pu s'en servir pour prouver soit l'égalité, soit Vinégalité, qu'après avoir supposé ou prouvé l'existence ou la non exi^ tence de lune ou de l'autre -, or cette preuve ne pouvait être tirée du principe de contradiction, lequel renferme non une idée particulière, mais les idées les
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plus géhéràfes qui se puissent offrir à T'enterid^ement humain;
441. Les vérités générales, même dans l'ordre purement idéal, n« mènent à rien, lorsqu'on les emploie toutes seules, parce qu'elles sont indéterminées et sans application ; il en est de même des vérités particulières, mais par une raison contraire. Ne sortant point d'elles-mêmes, celles-ci rendent impossible l'emploi du raisonnement, qui ne peut faini un pas sans le secours des idées et des propositions générales. Unissez ces deux ordres d'idées, la lumière jaillit ^ séparez-les, vous vous trouverez en présence d'une intuition abstraite et vague, ou d'une vérité particulière qui ne vous peut rien enseigner sur la nature et sur fes rapports des êtres, du point de vue de la science.
142. Nos idées sont de deux (wdres : les unes supposent l'espace-, par exemple, toutes les idées géométriques. Les autres n'ont aucun rapport avec lui; idées non géométriques. Un abîme sépare ces deux ordres d'idées^ pour le franchir il faut, pour ainsi dire, en former une même chaîne que l'on [rrolonge de l'un à l'autre bord. L'ordre idéal lui-mêrae reste incomplet si la jonction ne se fait point L'ordre réel retombe dans le chaos ou plutôt il nous échappe et s'évanouit. Impossible de rien tirer des idées géométriques pures, ni pour l'ordre idéal non géométrique, ni pour le monde des réahtés matérielles , encore moins pour les réalités immatérielles. Des idées non géométriques, on ne saurait tirer même l'idée d'une
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