LETTRE A MONSEIGNEUR
trui, quelques esprits curieux et sincères ont voulu, de nos jours, voir de leurs yeux; ils ont voulu juger par eux-mêmes les grands monuments de la science chrétienne, et, comme les laboureurs de Virgile, ils sont restés frappés de respect et de stupeur :
Grandiaque cffossis mirabitur ossa scpulcris.
ViRG., Georg,
Balmès n'est pas seulement philosophe, il est théologien. On s'est efforcé, depuis un siècle, d'armer l'une contre l'autre, la théologie et la philosophie. Ne craignons pas d'imputer à cette erreur capitale une grande partie de nos désordres et de nos malheurs. Ces deux sœurs, héritières de la vérité, bien qu'à des titres et à des degrés divers, ne se peuvent séparer et devenir ennemies qu'aussitôt l'esprit humain ne dégénère et ne tombe dans une sorte de défaillance. Balmès est philosophe complet parce qu'il est théologien; j'oserai dire pareillement qu'il est bon théologien parce qu'il est philosophe. La théologie moissonne dans le champ de la vérité ; la philosophie a aussi son œuvre, œuvre de préparation et de recherches, et, comme sa sœur, elle a droit aux récompenses de celui qui paye au centuple tout labeur entrepris en son nom. Laissons-la, modeste et laborieuse, glaner sa gerbe à côté des moissonneurs » souvenons-nous de Ruth et de Booz : l'humble glaneuse peut devenir l'épouse légitime du patriarche, la mère des prophètes, et préparer Jésus-Christ au monde. Je regrette, Monseigneur, que les bornes d'une lettre
L'ÉVÈQUE D*0RLÉANS. XIII
ne me permettant point de montrer comment notre auteur, après avoir analysé les divers systèmes spiritualistes ou sensualistes qui prétendent tirer toute vérité d'une sensation ou d'une faculté isolée; après avoir mis en regard, avec un rare talent d'exposition, Descartes et Fichte, Kant et les scolastiques ; après avoir prouvé que Fichte a mal copié Descartes; après avoir mesuré la distance qui sépare le sophiste orgueilleux de l'homme de génie; après avoir montré que les idées trauscendantales de Kant avaient été connues, discutées, exposées presque dans les mêmes termes par les philosophes du moyen âge; comment, dis-je, il serre de près et force dans les nuages où ils se sont retranchés les représentants de la moderne Allemagne, Kant, Schilling, Hegel, etc.
Le choix que Balmès a su faire de son antagoniste Kant, au milieu du bruit de réputations plus modernes et plus éclatantes, suffirait seul pour donner une haute idée de la sécurité de son coup d'œil. On sait le rôle que le professeur de Kœnigsberg a prétendu joue r en philosophie. Jusqu'à lui, la pensée avait été, pour ainsi dire, soumise aux objets extérieurs; l'idée se modelait sur les choses. Kant soumet le monde extérieur à l'idée; l'homme fait les choses à son image. L'intelligence de l'homme est comme le soleil autour duquel le monde objectif doit graviter; scepticisme irrémédiable et sans terme. Kant est un Copernic en philosophie ; mais le Copernic de Terreur.
Vous remarquerez , Monseigneur , la manière dont