CHAPITRE ni
Dans tout ce qui précède^ nous ne sonuÊues pas sorti du plan sévère de la Logique. Un écrivain que beaucoup de penseurs, aujourd'hui encore, regardent comme un philosophe, ou même comme le plus grand des philosophes, annonce qu'il a transformé la Logique. Il est clair que nous avions, en Logique, à dire l'histoire de cette transformation. Mais cette histoire se trouve être la réfutation radicale du panthéisme, en même temps que l'histoire contemporaine des deux procédés essentiels de la raison.
Tant mieux pour nous, si, tout en poursuivant notre traité de Logique dans son plan naturel,
nous atteignons dans sa racine même la grande erreur métaphysique. Néanmoins, nous demandons ici au lecteur 1^ permission d ajouter sur le pan* théisme un chapitre, que Ton considérera^ si l'on veuty comme digression, mais qui résumera ce que nous osons affirmer, savoir, que le panthéisme est logiquement vaincu, qu'il ne peut plus être permis au savant de le prendre au sérieux, et que tout panthéiste et tout athée est et demeure scientifiquement exclu du titre de philosophe*
La, science a rigoureusement confirmé sur ce point ce qu'affirme au premier abord le sens commun* Le sens commun prononce, à première vue, qu'il est absurde de dire que tout est Dieu. Le sens commun, par cela seul, donne une première réfutation suffisante du panthéisme. Puis viennent de simples raisonnements, qui se présentent naturellement à tout esprit. S'il n'y a qu'une substance, si cette substance est Dieu, comment peutnl y avoir du mal et de l'erreur? Suis^je Dieu, moi, avec mes ignorances et mes souffrances? Cette simple question est une seconde réfutation du panthéisme à laquelle on ne peut répondre, à moins de dire qu'il n'y a ni mal ni erreur* Le panthéisme est donc jugé sijffisamment , par le simple^ bon sens et la simple raison.
376 COffCLUSION SUK LE PANTHÉISME.
Mais, d'un autre côté, il y a, au fond du cœur et de Tesprit humain, un germe secret de panthéisme. L'esprit, surtout l'esprit qui pense, veut procéder comme Dieu. Instinctivement et en vertu d'une profonde racine d'égoîsme que l'homme apporte en ce monde en naissant, et notre intelligence, et notre volonté, veulent se faire centre, principe et source. C'est vouloir être Dieu; et cet instinct, historiquement, se manifeste dans pres* que tous les hommes élevés trop haut par leurs semblables en gloire ou en puissance. On l'a vu, non*seulement dans l'ancien monde, en Asie, en Grèce, à Rome surtout, chez les empereurs déclarés dieux, mais encore de nos jours chez les sophistes et les lettrés. On sait que Hegel, par exemple, a été regardé par quelques-uns de ses disciples comme étant l'Esprit saint ; et sa philosophie est présentée par lui et par tous ses disciples comme le plus haut point de clairvoyance et de conscience où Dieu soit parvenu. Il y a, disonsnous, dans cet instinct pervers de l'homme déchu une racine très-vivace de panthéisme.
De plus, il y a dans l'homme un insatiable besoin de Dieu, et les peuples livrés à eux-mêmes,* à toutes leurs ignorances et à toutes leurs passions, plongés de plus dans l'amour exclusif des choses ter-
restres, déifient ce qu'ils aiment^ et vont, par la pente naturelle de la nature déchue, poussés par le besoin de Dieu, au fétichisme et au polythéisme^ adorant tout, les astres, les animaux, les plantes, les pierres, taillées ou non . Or, le fétichisme et le polythéisme ne sont que la forme populaire du panthéisme.
Mais les esprits qui pensent ont à leur tour de grandes séductions qui les mènent facilement tantôt à l'athéisme, tantôt au panthéisme, deux formes d'une même erreur. Ces deux écueils sont, d'une part, une sublime vérité qu'entrevoit toute intelligence, et, d'autre part, une difficulté qu'aucune intelligence ne peut sonder. Cette sublime vérité est celle qu'exprime saint Paul par ces admirables paroles : « Nous sommes en Dieu , vivons a en Dieu, et nous mouvons en Dieu. » Et cette difficulté qu'aucun esprit créé ne peut résoudre, c'est le comment de la création. Qu'est-ce que la création, et qu'est-ce que la substance créée, relativement à Dieu? Sur cette question l'esprit s'égare de deux manières. Ou bien il suppose que ce Dieu^ partout présent, est lui-même la substance unique de toutes choses; ou bien, plus coupable et plus déraisonnable encore, il efface de sa pensée le Dieu caché qui porte le monde, et il affirme que
378 CONCLUSION SUR LE PilNTHÉISME.
le monde n'est porté par aucun être supérieur à lui, et qu'il subsiste par lui-même sur le vide. Les uns divinisent la substance créée, les autres la séparent de Dieu, et appellent Dieu ce néant et ce vide qu'ils croient voir au-dessous du monde.
De là le nihilisme et le panthéisme : le nihilisme qui, depuis trois mille ans, forme la philosophie principale d un tiers du genre humain, la Chine; le panthéisme qui, depuis trois mille ans, forme la principale religion du monde indien. Les Grecs ont connu tout cela, et, au milieu de leur polythéisme et de leur fétichisme populaire, ils ont eu des philosophies nihilistes et panthéisries. CQpendant il faut reconnaître que la saine raison n'a jamais perdu tous ses droits dans le monde, même en dehors du peuple de Dieu. Il y a eu des déistes en Chine, aux Indes, surtout en Grèce. En Grèce, Socrate , Platon et Aristote ont été réelment déistes', et c'est la grande gloire de la Grèce (quelle que soit la cause de cette gloire), que sa philoisophie principale n'ait été ni panthéiste ni nihi- Uste, et que Platon et Aristote aient réellement écrasé ces deux sectes, ainsi que nous l'avons montré. L'histoire vérifie ainsi la doctrine catholique, savoir, que l'étincelle de saine raison subsiste dans l'homme déchu.
OWCLUSiOIi SUR LE PÀNTHÉISliS. 279
Cette étincelle de saine raison avait été inondée de lumière divine par la venue du Christ, et cette lumière avait relégué le panthéisme bien loin de la pensée moderne.
Mais voici qu'après dix-huit siècles de cette surnaturelle lumière, la raison^ séparée de la foi chrétienne, entreprend un nouvel effort pour résoudre la grande question : Qu^est-ce que la création ? La raison moderne, beaucoup plus vigoureuse que la raison antique, se met à l'œuvre, appuyée sur toute l'histoire de l'esprit humain, que résume le travail de trois siècles, et que l'imprimerie met dans chaque main. Appuyée de plus sur les merveilleux résultats de la science des nombres, des formes, des lois physiques, grande science inconnue aux anciens ; lancée en outre par une sorte de vitesse acquise, sous l'influence des grands siècles chrétiens, la raison moderne se met à l'œuvre au début de ce siècle, pour résoudre le fatal problème. Mais qu'était-il arrivé? L'esprit du siècle s'était séparé tout a coup de la foi, et cette brusque rupture avec la foi chrétienne avait immédiatement changé l'orientation même de la raison, comme quand un choc retourne les pôles d'un aimant. La pensée moderne, avec sa force et son élan, se trouvait donc, dans l'un de ses courants, tournée en sens in-
verse de la raison des Grecs, de la saine raison naturelle^ telle qu'elle se trouvait en Socrale, Aristote et Platon. Chez ce dernier, la raison convergeait vers le christianisme à venir; chez les sophistes dont nous parlons, elle repoussait le christianisme venu. Ce sont là, par rapport à la vérité, les deux orientations contraires de la raison. L'une tend par un instinct secret à l'affirmation absolue, et l'autre à la négation radicale.
Très-libre donc, comme elle s'en flatte, à l'égard de la vérité vivante et substantielle qui est la foi chrétienne, libre même à l'égard de tout ce qu'on nomme saine raison, sens commun et bon sens, la raison pure, qui est encore une merveilleuse puissance, puisqu'elle porte en elle-même ses lois, lois nécessaires, quand bien même elle prétend les nier ; la raison dirigée et prévenue à son insu dans le sens delà négation radicale; cette raison, dis-je, a voulu faire un nouvel essai de sa force. Nous allons résumer ici fidèlement ce qu'elle a dît et ce qu'elle a écrit.
« Je veux connaître tout, je veux sonder le fond des choses, connaître la substance des êtres, leur
GOHGtUSION SUR LE PANTHËISME. 381
origine, et reconstruire le monde à priori. J'eqtends penser toutes choses comme Dieu les pense, tenir en moi et développer en moi, par la pensée, l'ensemble universel, dans Tordre où il devait se développer et s'est développé.
a Or, qu'y a-t-il dans l'univers entier, dans cet univers triple, Dieu, monde et homme ? Qu'y a-t-il ? J'y vois du mouvement et de la stabilité. Je vois des vérités nécessaires, absolues, infinies, éternelles, et des êtres finis, relatifs, contingents et qui passent.
« Qu'est-ce à dire ? Voici deux grandes catégories qu'on peut nommer celle du fini et celle de l'infini. Toute chose, Dieu ou monde, rentre dans ces deux classes. Mais ces deux inévitables diffé-rences sont-elles absolument séparées (abfolutc Xxtn» luing)? Recommencerons-nous les erreurs de ceux qui les séparent, et qui, dès lors, sont forcés de nier l'une ou l'autre? car l'une des deux ne peut se concevoir sans l'autre. Poser l'infini conune subsistant à part, c'est le nier '; poser le fini comme subsistant à part, c'est le nier. Prendre à part Fun de ces deux termes, c'est abstraire. Or, rien d'abstrait
* Que le lecteur veuille bien surveiller lui-même les propositioDS fausses qui interviennent dans cet impétueux discours^ et dont une seule peut ruiner le tout^ comme fait une faute de calcul dans une déduction algébrique. .
n*est réel. Il faut donc prendre ]es deux ensemble comme un même tout. Et^ en effet, ces deux caté^ gories du fini et de l'infini n'ont-elles rien de commun ? Évidemment l'être leur est commun. Ce sont donc deux formes de l'être^ deux formes de la sub* stance. L'être est, et la substance subsiste, soil sous forme finie, soit sous forme infinie. Donc, en re* montant ces deux séries , dont l'une peut se dire idéale, l'autre réelle, tout infini étant idéal et tout réel étant fini, on trouve un seul et mémie principe, savoir, l'être ; et c'est ce qu'a dit Aristote, en parlant de ces deux séries qui découlent également de Dieu : Leur principe, dit-il, est commun (oûrôvTà TrpwTa rà aîta) '.
« Mais est-ce tout ? Ce principe de tout ce qui est, soit infini, soit fini, ce principe lui-même est-il le fond des choses, est-il le principe absolument premier ? L'être est-il tout ? Mais alors comment pourrions-nous nommer le néant ? Comment pourrions-nous penser le néant ? On ne peut nommer que ce qui est, comme l'ont dit bien des philosophes ; on ne peut penser que ce qui est, comme l'ont dit Aristote et Platon, aussi bien que les tbéo^ logiens ou philosophes du xvit' siècle, notamment
^ Le lecteur voit l'abus de ce beau texte d' Aristote.
œNGLUSION SUR LE PANTHÉISME. 383
DescarteSy Bossuet, Malebranche. Donc, si l'on pense au néant^ si on le nomme ; si l'immense doctrine du nihilisme^ qui fait du néant le principe de toute chose, occupe depuis longtemps un tiers du genre humain ; si l'Inde la place à côté de son panthéisme ; si la Grèce l'a connue dans Gorgias ; si Platon même a dû lui rendre hommage, malgré les anathèmes de Parménide, qui n*a saisi qu'un point de vue exclusif; si Platon dit : « Oui, nous avons prouvé que ce qui n'est pas est » {-fiiLu^ èi yt wç eoTi rk (ati ovTa à7r8Î8tÇa(xev. Sophist., a 58) ; si le monde est plein de l'idée du néant ; si les mystiques chrétiens de tous les siècles, depuis Denys d'Alexandrie jusqu'à M. Olier , traitent le néant comme un terme essentiel de la vie et de la pensée; si, d'un autre côté, dans le monde réel, toute chose est et n'est pas; si notre globe existe jusqu'à telle dimension et non plus au delà; s'il en est ainsi de tout corps, s'il en est ainsi de toute forme, de toute qualité, laquelle existe jusqu'à sa limite et pas au delà ; si tout esprit réel, à nous connu, a sa limite^ sa force et sa sphère, au-delà de laquelle il n'est pas et n'agit pas ; s'il en est manifestement ainsi de tout être que nous voyons et de toute qualité des êtres, puisque aucune qualité d'aucun être, connu par l'expérience, n'est infinie, il s'en-
suit, comme on le voit, qu'il y a une limite à tout^ c'est-à-dire que la limite de toute chose existe, c'est-à-dire qu'au-delà de toute chose vient ce qui n'est pas. La catégorie de l'être est-elle donc la seule parmi les catégories réelles ou concevables ? Évidemment non, puisqu'il y a le non-éire. Qu'y a-t-il donc en dehors de l'être ? H y a manifestement le non-être; c'est une identité dans les termes, et c'est un fait expérimental ; donc il y a le néant.
ff Voici donc deux nouvelles catégories, l'être et le néant, obtenues en résumant toutes les pensées des hommes, nécessairement et également négatives et affirmatives, toutes les doctrines de tous les temps, et toutes les qualités des êtres, y compris, comme il le fallait bien, toutes les limites.
oc Mais à leur tour ces deux catégories seront-elles isolées? Laquelle est le principe des choses? Poserons-nous, comme tous les dualistes, poseronsnous deux principes des choses ? Évidemment il n'y a qu'un principe, comme le dit si bien Aristote (eiç jtoipovoç). L'hypothèse des deux principes est absurde, contraire à la raison, qui cherche avant tout l'unité, l'identité. L'identité est le premier principe de la raison. Mais si, d'un côté, il n'y a qu'un principe, si, d'un autre côté, il y a deux catégories bien distinctes, ce que démontre toute
expérieDce comme toute pensée ; il faut bien que ces deux grandes séries des êtres et de leurs limites, de l'être et du néant, aient à leur tour un principe commun. Il le faut : donc il ne reste qu'à le chercher. Mais quel peut être le commun principe de l'être et du néant? Où trouver cette identité de l'être et du néant? Mais plutôt comment ne pas la trouver? où peut-on ne pas la rencontrer? Elle est en tout, partout, et toujours sous nos yeux ; elle est en nous et hors de nous, dans tous les êtres : nous sommes nous-même cette identité. Et, en effet, l'être est-il différent de sa limite? Évidemment non. Donc cette limite n'est pas différente de cet être. Donc tout être met sous uos yeux l'identité de l'être et du néant. Et tout être manifeste cette identité par chacun des moments de sa vie. Qu'est-ce en effet que vivre? C'est avancer, changer, devenir, en un mot, passer de ce qu'on était à ce qu'on n'était pas. Le moment où je pense, moment indivisible, n'est-il pas réellement l'identité de l'avenir et du passé dans l'unité du présent, l'identité, par conséquent, de ce qui est et de ce qui n'est pas? Le temps , l'espace , dans tous leurs points , nous présentent cette identité, et c'est elle que met en évidence l'admirable merveille du calcul infinitésimal, merveille que la géométrie, qui ne la com-
prend pas encore, n'a jamais expliquée, et dont le principe fondamental consiste à saisir, dans la science infaillible, l'identité de l'être et du néant. Car qu'est-ce que l'élément infinitésimal, sinon, comme Newton le définit, la quantité saisie au moment même où elle s'évanouit, non pas après, car alors elle ne serait rien, non pas avant, car alors elle serait quelque chose; mais en ce moment même où n'étant plus elle est encore % où elle identiûe par conséquent en elle, et l'être, et le néant? Oui, la géométrie même, cette science irréfutable, nous montre que le principe du temps, du mouvement, de la grandeur et de la force, est Tidentité même de l'être et du néant. Eh bien, nous l'affirmons, cette identité même, prise absolument et universellement, cette identité-là est ellemême le principe de toutes choses : elle est Dieu. « Et, en effet, tout commence. Mais qu'est-ce que commencer à être? Comment ce qui n'était pas devient-il ? Par un terme moyen que met en évidence l'élément infinitésimal, principe de la grandeur; par un état intermédiaire entre le néant et l'être, qu'il faut appeler le devenir, comme Newton, du point de vue inverse, le nomme Vemnouir.
* Proposition évidemment absurde, entre tant d'autres* ^
3 Et en vérité, toute chose, toute vie, est un deifenir perpétuel, aussi bien qu*un perpétuel défaillir. Tout passe, dit Téternelle sagesse, tout coule (wavra péei), dit Heraclite que suit Platon ; tout est fluide, dit Fénelon, et puisque le temps marche toujours, et change toute chose à chaque instant, puisque tout naît et meurt, il s'ensuit que tout être commence et finit, aux deux termes de son existence, et aux deux bouts infiniment rapprochés de chaque moment indivisible de sa durée. Donc enfin le dei^enir est le principe, Yé^anouir est le terme.
« Mais ce principe et ce terme coexistent toujours, sont manifestement identiques, sauf le point de vue. Ce devenir et cet évanouir sonj; le principe et la fin de toutes choses, V alpha et Vomég^a, sont Dieu. Dieu donc devient (©ott ijl m ^crbèn) ^t se transforme incessamment, en toute créature^ et en tout mouvemeiit des créatures, et c'est là. l'infini véritable, car il ne meurt que pour renaître, et va du même au différent, pour revenir du différent au même, depuis Tét^rnité jusqu'à Téternilté. Voilà l'infini réel et vivant, le Dieu vivant. Dieu donc se transforme en toute créfiture; mais il se développe aussi lui-même et il avance. Son travail, le travail de l'esprit universel, n'est pas vain pour lui-même.
D'abord, avant tout, il n'était pas. Comme devenir, il était à peine, ou plutôt il n'était qu'en voie d'être. Dans le monde matériel, dans les règnes inférieurs, il sommeillait, ou sans conscience aucune, ou avec une très-vague conscience de luimême. Les pierres, les plantes, ne soupçonnent pas leur existence; l'animal la soupçonne et la sent, mais ne la connaît pas, et ne la saurait réfléchir. L'esprit universel, en cet état, ne réfléchissait pas. C'est dans l'homme que l'esprit prend enfin conscience de lui-même et peut dire : Je suis celui qui suis!...
a Voilà la science de la réalité. Quant à la genèse de l'idéalité , qui est la logique proprement dite, peut-elle être autr^ que celle de la réalité? L'ordre idéal n*est-il pas le modèle, ou le calque de l'ordre réel ? Tout ce qui est rationnel est réel ; tout ce qui est réel est rationnel, comme l'enseigne fort bien Descartes. Donc, il suffît de traduire ce qui précède pour avoir la Logique, la Logique transformée, la Logique virile de l'âge philosophique du monde, la Logique réelle et concrète, opposée à la Logique abstraite, à la Logique puérile du monde présent et du monde passé. Logique qui se nomme saine raison et bon sens^ et qui consiste à retourner le principe d'identité contre lui-même; qui met à
part, comme l'enfant, tout ce qui paraît différent ; qui sépare d'une séparation radicale le fini de l'infini, l'être et le néant, et toutes les autres antithèses possibles ; qui voit des dilemmes partout, qui admet des contradictions absolues, comme font les dualistes, et les adorateurs des deux principes, et tous ceux qui ne se sont pas encore élevés à la souveraine identité.
« A cette Logique puérile succède la vivante Logique que voici : de même que l'identité de l'être et du néant est le principe universel et créateur du monde, de même l'identité des contradictions, ou mieux encore P identité de F identique et du nonidentique, est le principe fondamental de toute vie intellectuelle, de toute pensée, de tout discours. , Car enfin toute proposition consiste à affirmer l'identité de termes différents; sans cela, elle n'apprendrait rien, et n'aurait que cette forme vide : Le même est le même, ou A est A. Et par la ntéme raison, tout syllogisme, tout raisonnement, s'il a un contenu réel, ne pose-t-il pas l'identité de trois propositions différentes, à moins qu'il ne se réduise à ce nonrsens : A est A ; or A est A ; donc A est A ; discours entièrement vide, comme l'être pur et l'affirmation pure, comme tout ce qui est abstrait, et tout ce qui n'implique pas son contraire?
d90 CONCLUSION SUR LE PANTHËISME.
« De cette manière, il n'y a plus d'erreur, et l'esprit n'a jamais pensé en vain, car toute contradiction est identique à Taffinnation opposée. Tous les systèmes sont vrais en tant que; pensés, tous sont faux en tant qu'exclusifs et abstraits^ en tant que refusant d'in^liquer leur contraire. Le seul système dernier et absolument vrai est celui qui les embrasse tous dans le principe de l'identité absolue^
a De même qu'il n'y a point d'erreur, il n'y a point de mal. Car tout bien est relatif, et, pris d'un certain point de vue, est mal. Tout mal est relatif, et, d'un certain point de vue, est bien.
<K 11 est bien de sacrifier à la patrie un criminel, mais il est mal de tuer un bomme» C'est un mal de tuer un bomme, mais c'est un bien relatif aussi que de jouir des richesses qu'on lui prend ; comme c'est un mal de faire périr des milliers d'hommes pour conquérir une partie de la terre, mais c'est uii bien d'agrandir un empire. C'est un mal de tuer son père, mais c'est un bien que d'avoir la vigueur et l'indépendance nécessaires pour consommer un acte aussi saillant, relativement à la platitude ordinaire de la vie. Socrate a été mis à mort injustement, car il annonçait la vérité; mais il a été mis à mort justement, parce qu'il violait les lois de sa patrie. De même pour le divin auteur du christia-
CONCLUSION SUR LE PANTHfilSlfjf:. m
nisme. Tout est donc relatif, et, pris de haut, renferme, toujours les deux points de vue que la cpn^ cience vulgaire et la moralité boui^eoise croient toujours séparés; comme la raison vulgaire, le sens commun (93erffanb), croient le pour et le contre, le oui et le non, et les contradictions irréconciliables.
a Voilà notre Logique.
« Et dans tout cet ensemble si rigoureusem^ent enchaîné, dont on ne saurait arracher un seul chainon, dont aucun point ne saurait être logiquement réfuté, nous (avons pour nous, outre cette irréfutable dialectique, nous avons tout l'ensemble de la science moderne, en même temps que toute Thistoire de l'esprit humain.
<c Quels sont, en effet, les trois grands résultats de la science, soit dans l'histoire de la nature, soit en physique proprement dite, soit en mathématiques ?
4c Voici les trois grandes lois plus larges que celles de Kepler où se résume la science moderne :
1. Tout vient de rien, c'est-à-dire de l'identité implicite de l'être et du néant ;
IL Tout se développe par l'opposition et la contradiction des deux termes, l'être et le néant;
IIL Tout se consomme par Tunion des deux termes, ou l'identité explicite de l'être et du néant.
« En effet, les trois grandes données de la science moderne, savoir : la loi infinitésimale ou loi du principe des grandeurs, puis la loi des germes en croissance, et puis la loi de l'électricité, qui est la substance de toute force, tout se résume dans nos trois lois.
a Tout commence par un germe, qui d*abord n'a pas d'existence ; tout se développe et marche de la petitesse à la grandeur, à partir du principe infinitésimal des grandeurs, lequel n'a aucune grandeur assignable, aucune grandeur finie, et qui est, relativement à la. grandeur, l'identité de l'être et du néant. C'est là le type scientifique de tout germe. Or, tout vient par germe ; le monde lui-même, le monde entier n'est qu'une fleur en développement. Or la science naturelle nous apprend que notre terre a été d'abord un nuage, qu'elle a été ensuite un globe en feu, et qu'aucun germe, ni végétal, ni animal, n'y pouvait subsister, sinon idéalement, sans aucun corps, c'est-à-dire sous une forme d'être identique au néant. Cependant, par le fait, les germes ont pris corps et ont peuplé la terre. Ne voyonsnous pas encore aujourd'hui des générations spontanées, et des germes surgir là où d'abord ils n'étaient pas? Or, il en est ainsi de la terre même, de tout notre système solaire, de toute la pléiade de
soleils dont nous faisons partie, et de toutes les pléiades d'étoiles prises ensemble. Il en est de même pour toi^t ce qu'on appelle esprit, si Ton maintient cette ancienne distinction. Il en est de même pour tout ce qui est, y compris Dieu. Rien n'était, et tout est devenu, par le développement spontané du néant fécond, en puissance d'être.
« Mais l'ensemble et le détail des trois lois esft rendu manifeste par la loi de l'électricité, l'un des noms de la force et de la vie universelle. Cette loi est la loi universelle de. la vie et physique et lo -
gique.
a Quelle est la loi de l'électricité? D'abord un fluide neutre, où rieli ne paraît, mais qui implique deux fluides contraires. C'est là le premier moment de toute chose. L'instrument de Vôlta, c'est-à-dire ' l'instrument révélateur de la vie, distingue, âépare ces deux fluides en deux fluides contraires, les accumule en deux pôles opposés dont l'un est positif et l'autre négatif. C'est le second moment de la vie, où chaque être, comme chaque idée, se montre comme renfermant en lui deux choses, savoir : lui-même et son contraire^ le positif et le négatif opposés. Mais l'instrument révélateur va plus loin : après avoir posé les deux fluides comme adverses et contraires, il les unit; et que donne leur union? Cette
aOi CONCLUSION SUR LE PANTflÉISME.
union donne la lumière, la chaleur et la vie. C'est le troisième moment de l'existence. Oui, toute lumière, solaire ou factice, physique ou intqyectuelle, vient de cette cause. Toute lumière, toute chaleur, tout mouvement, toute vie, tout cela, c'est runion, ridentification des contraires, du positif et du négatif opposés, l'identité enfin de Tétre et du néant. Car, de même que dans l'électricité il n'y a qu'un fluide, le positif, dont l'autre n'est que la négation, de même, il n'y a qu'un être,, dont Vautre^ l'adverse ou la limite, n'est que la négation.
«c Et ces principes se vérifient par les applications. Car, d'abord, nous expliquons par eux l'admirable et profonde métaphysique dil calcul infinitésimal, restée absurde jusqu'à ce jour. En second lieu, la physique, l'embryogénie, la physiologie, la philologie même, doivent leurs meilleures lumières à notre loi universelle des trois moments. Donc notre loi est la vérité même. Et les choses sont ainsi dans l'ordre réel et dans l'ordre logique. Il n'y a qu'un seul être, ou, ce qui est même chose, une seule idée, mais cet être ou idée est identique à son contraire et à sa négation. Cet être d'abord nul, tant qu'il est implicite et demeure en lui-même, se dével(^pe à l'infini, c'est-à-dire indéfiniment par des périodes successives d'affirmations, suivies de
négations précisément contraires et d'identification des deux ^ »
Arrêtons-nous. Tel^est le système auquel arrive la raison pure, appuyée sur toutes les richesses du passé, sur toute la science du présent, fortifiée par la vigueur logique des siècles modernes, mais orientée dans cette direction négative que lui imprime l'opposition au christianisme. Quand on lit l'une quelconque des expositions qui ont été données de ce système, mais surtout quand on peut lire Hegel [lui-même, si l'on s'efforce de comprendre cette monstrueuse dialectique, il semble qu'on devient fou. Quelque habitué que nous soyons nous- même à cette lecture, nous n'avons pu écrire cette analyse sans que notre poitrine se soulevât,
^ En relisant, pour une nouvelle édition, cette exposition de rhégélianisme, nous npus sommes surpris dans cette pensée flatteuse que peut-être jamais Hegel, ni aucun de ses disciples, n'avait exposé le système d'une manière aussi avantageuse, savante et entraînante. Pourtant ce n'est qu'un jeu, une ironie dans laquelle nous avons été forcé d'introduire sciemment des propositions évidemment fausses ou absurdes. Le lecteur les a-t-il su découvrir par lui-même , et l'inattention générale n'estelle pas si profonde que plusieurs, à la lecture de notre exposition, trouveront profond et solide le système du sophiste?
et fût comme gonflée de larmes, en reproduisant ces blasphèmes contre la lumière éternelle qui éclaire tout homme venant en ce monde, et que je sais être mon Dieu. Mais c'était pour en venir à une heureuse et féconde conclusion, et il a bien fallu prendre courage.
Que le lecteur veuille bien considérer que tout ce qui précède est en effet parfaitement irréfutable, comme le soutiennent Hegel et ses disciples, si Ton accorde un point. Mais quel est ce point ? C'est que le rien est quelque chose^ et que l'être, c'est le néant. Mais comme cette assertion est la formule même de l'absurde, il en résulte que le système n'a pas besoin d'autre réfutation que son propre énoncé, puisque son énoncé est sa réduction à l'absurde. Un souffle donc l'anéantit. Ce système n'est pas seulement absurde, il est l'absurde proprement dit, l'absurde lui-même sous sa forme la plus saillante et la plus explicite, l'absurde posé en principe, mis en doctrine, développé encyclopédiquement et pénétrant harmoniquement tout ce système d'athéisme panthéistique dans chaque détail.
Mais quel besoin avait-on donc d'ériger l'absurde en système? Le voici : « Suivant Hegel, dit un cri- « tique judicieux, il est faux de dire que deux con*
a tradictoires s'excluent réciproquement. Chaque « être au contraire est en contradiction avec lui (c même ; la contradiction forme son essence ; il les c( contient dans son sein, et son identité consiste à a être l'unité de deux choses opposées. Hegel a fort oc bien compris que la contradiction est l'argument « invincible qui s'élève éternellement contre le a panthéisme ; il a compris qu'il n'y aurait rien de ec fait tant que cette arme ne serait pas émoussée, « tant que l'affirmation et la négation seraient cona sidérées comme incommunicables. Il a senti que (( là était le nœud de la question. Sa méthode^ qui, a suivant son école, est sa grande découverte, son « invention immortelle, n'est que la théorie de ce o principe que les contradictoires sont identiques. « Dans Fichte, dans Schelling, on trouve de fortes a contradictions; mais ils respectent, jusqu'à un <( certain point, les lois universelles de la raison ; a l'absurdité se cache sous des apparences logiques, a Ici, la contradiction marche le front levé. L'ab- « surdité se pose comme méthode fondamentale *. » Telle doit être, en effet, la méthode, si l'on veut parvenir au panthéisme, qui soutient qu'il n'y a qu'un seul être, ou bien à l'athéisme, puisque l'athéisme consiste à affirmer que l'être n'est pas,
' OU, Hegel et la Pkil, allemande, p. 84.
Or ce point de départ et ce procédé de Hegel est le non-sens le plus inepte, le plus puéril , qui ait jamais été commis par aucun sophiste ou rhéteur. Dans le fond, c'est Téternel esprit d'erreur et de négation absolue qui a été, dans tous les siècles et dans tous les esprits éteints, le fonds commun du panthéisme^ de l'athéisme et du sophisme. Dans la forme, c'est la plus étrange de toutes les mystifications de la pensée que nous présente l'histoire de la philosophie. C'est une erreur d'un autre ordre que celles de tous les philosophes. Le raisonnement de Hegel est une faute matérielle de Logique, punissable dans un écolier, comme est celle d'un élève de philosophie qui présente un syllogisme grossièrement faux, ou d'un élève de mathématiques appliquant à rebours les règles du calcul infinitésimal. Pour préciser et pour donner le nom même de cette faute de Logique, il faut dire que c'est le plus monstrueux exemple dH abstraction rea/w6''<? qui ait jamais été donné dans l'histoire de l'esprit humain.
Le système tout entier et toute la méthode de Hegel reposent sur un puéril jeu de mots. En face des choses, et cherchant leur premier principe, on se demande : Que vois-je ? Je vois le fini. Mais en dehors de la catégorie du fini, n'y a-t-il rien ? Il y a l'infini. Qu^ont de commun ces deux catégories ?
L'être. C'est bien. Voilà donc la catégorie de rêtre, mais en dehors de la catégorie de Têtre qu'y a-t-il?
Ici commence la découverte de Hegel; elle est tout entière dans la réponse à cette question : Qu'y a-t-il en dehors de l'être? A cette question, la réponse ordinaire est^celle-ci : En dehors de l'être, il n'y a rien. Mais que répond Hegel? Il répond : En dehors de l'être, il y a le rien. Tout est là.
Voilà la découverte, le principe, le système. En dehors de l'être ; il y a le rien ; et ces deux catégories réunies produisent l'étre-néant, qui est le principe de toutes choses.
Une abstraction réalisée qui consiste à fj^ire du mot rien un substantif concret, à lui donner une réalité, contrairement au sens même du mot ; qui fait d'une simple forme grammaticale, synonyme de la particule nonj un être réel ', un terme fondamental de l'univers, voilà la découverte de Hegel. C'est le plus insaisissable non-sens et le plus étrange évanouissement de la pensée qu'offre l'histoire, si étrange déjà, des erreurs de l'esprit humain. On ne saurait caractériser complètement, ni
' Hegel, da reste, dit aussi que non> icU maintmanty sont des êtres réels.
montrer l'extrême grossièreté de ce risible sophisme, qu'en avouant qu'il est de l'ordre des plus triviales facéties et des non-sens grotesques coin* mis pour rire. « Partageons en frères, disait Poli- « chinelle" : à moi tout, à toi le reste. » C'est le procédé de Hegel. Polichinelle prend le tout pour rune des parts, et le reste pour l'autre part, précisément comme Hegel prend l'être ou le tout pour l'une des faces de l'univers, et le reste, c'est-à-dire le rien, pour l'autre face.
Oui, c'est par de tels procédés que les sophistes, ces dangereux farceurs de la pensée, en amusant de leurs paradoxes grossiers la foule des penseurs ignorants, répandent dans l'esprit des peuples les semences de l'erreur, de l'athéisme, du désespoir, du crime, et travaillent à la ruine intérieure des âmes et à la ruine des sociétés.
Mais, si Ton voulait suivre Hegel dans cette voie fantastique et ce risible procédé, consistant à chercher quelque chose en dehors de la totalité de l'être, ne pouvait-on pas voir qu'après l'être et après le néant, il restait encore quelque chose, comme en mathématiques, au-dessous des quantités positives et au-dessous de zéro, il reste quelque chose, savoir, toute la série des q-uantités négatives? Ainsi après l'être et le néant de Hegel, il restait encore
et le fini négatif, et l'infini négatif, très-différents du néant ou du zéro.
Il n'y avait donc pas seulement, dans l'univers, l'antagonisme de Tétre positif et du néant, dont la combinaison produit le devenir : il y avait, de l'autre côté de zéro, la combinaison entre le néant et l'infini négatif, dont la rencontre produit évidemment le (lé faillir. Je dis donc que la synthèse fondamentale et dernière n'avait pas du tout lieu, comme le prétend Hegel, entre l'être et le néant, d'où naît le dei^enir^ principe des choses, mais bien entre le dex^cnir lui-même et le défaillir^ deux forces égales, identiques en intensité, mais de sens contraires, d'où résulte incontestablement le demeurer ^ c'est-à-dire l'équilibre parfait, le zéro fixe, le néant stable, le vide non sollicité, l'indifférence absolue, l'éternelle immobilité. C'est ce qu'Aristote a remarqué. Nous l'avons cité ci-dessus. Tel seraijt le principe de toutes choses, et l'existence serait démontrée impossible. C'est là ce que devait produire l'analyse fantastique de Hegel rigoureusement et complètement appliquée.
On voit que l'athéisme, ou, si l'on veut, le panthéisme, n'est pas heureux dans la plus rigoureuse et la plus scientifique de ses tentatives. On voit qu'il est identique à l'absurde, et que l'essai d'in-
crëdulîté radicale de TÉcole hégélienne n'est autre chose que l'apparition de Tabsurdité absolue érigée en méthode, développée en système.
Voilà pour la partie dialectique du système. Sa partie historique, comme résumé de l'histoire de l'esprit humain, nqus l'avons amplement appréciée en montrant ce qu'en ont dit d'avance Aristote et Platon.
Quant au fond prétendu scientifique, emprunté aux sciences naturelles , physiques , mathématiques, il faut en dire un mot.
D'abord, en ce qui concerne l'élément infinitésimal géométrique, considéré comme l'identité de l'être et du néant dans la grandeur, c'est une absurdité gratuite. L'élément infinitésimal n'a point de grandeur, sa définition même l'implique. S'il avait une grandeur quelconque, il ne serait plus infinitésimal. Il est nul en grandeur, voilà tout. Et il n'y a aucun prétexte, ni aucune possibilité de dire que, étant nul en grandeur, il a néanmoins une grandeur. Les mots s'y refusent. Ceci est ajouté pour le système, afin de trouver, en géométrie, l'identité de l'être et du néant. C'est dé la même manière que Ton
trouve en algèbre l'identité du positif et du négatif, et que Ton pose cette équation 2/ — 3^ = 5;^. L'élément infinitésimal est en dehors de la quantité, comme Leibniz le dit de l'infiniment grand et de Tinfiniment petit, double limite de la quantité en dehors de la quantité ; extremitates quarUitatis , non inclusse y sed seclusee.
Secondement, Hegel, après avoir cru trouver qu'en géométrie le principe des grandeurs est un point réunissant en lui l'identité de l'être et du néant, après avoir cru démontrer que tel est le principe' de toutes choses, que c'est là Dieu même, et que tout vient de rien, Hegel s'appuie sur ce qu'il voit grandir les germes dans la nature, à partir de points invisibles, et il affirme que l'ensemble des choses , Dieu et monde, grandit par développement spontané.
Assurément c'est là une des plus insupportables absurdités du système. Croire, en effet, qu'il n'y a dans l'ensemble des choses qu'un seul être en croissance, à partir de rien, c'est croire que ce qui n'est pas devient, et devient par soi-même : c'est croire qu'il y a des effets sans cause.
Hegel, comme tous les athées, est ici le jouet d'une imagination grossière et d'une donnée empirique mal comprise. 11 voit croître des germes et
compare le inonde à un germe. C'est bien. Mais il suppose que les germes grandissent tout seuls, et il ne tient pas compte des forces invisibles qui les fécondent et qui les vivifient.
Il appelle énergie spontanée cette forcé qui fait venir ce qui n'est pas, qui développe ce qui commence, et qui augmente ce qui est peu. Mais qu'est-ce qu'une énergie spontanée inhérente à ce qui n'est pas?
L'énergie spontanée d'un germe vide, inconscient^ c'est-à-dire d'un simple possible qui n'est pas, c'est une grossière image formée dans l'imagination par le spectacle d'une plante en développement. On voit un germe passer de la petitesse à la grandeur, de la simplicité à la distinction des parties, déployer des rameaux et se charger de feuilles et de fruits. On le voit croître, on dit : // pousse; on ne voit pas qu'/7 est poussé. On ne voit pas les forces invisibles qui le couvent et qui le suscitent : on n'aperçoit pas l'origine de cette prévoyance qui lui apporte les matériaux de la croissance, et la force pour employer les matériaux. On oublie l'impulsion initiale, et l'instant de fécondation sans lequel l'arbre entier rest4?rait éternellement en germe. Encore bien moins s'informe-t-on d'où viennent les germes et qui leur
donne ce plan intérieur et prédéterminé, aussi visiblement déposé dans leur sein, que Test un plan signé de rarchilecte, sous la première pierre d'un palais. Hegel compare à chaque instant l'ensemble des choses, Dieu et monde, à un germe, à un œuf, à un chêne, à une fleur : « Le monde, a dit-il, est une fleur qui procède éternellement « d'un germe unique : cette fleur c'est l'idée divine, « absolue, universelle, produite par le mouvement a de la pensée '. »
Cette idée de développement spontané du possible, et de la croissance continue d'un principe fini, s'élevant et grandissant seul, sans être couvé par l'infini, n'est donc qu'une imagination irraisonnable. C'est le calque, de l'effet visible et per^ ceptible aux sens, et la négation de la cause invisible et accessible à la raison. C'est croire qu'ime grandeur peut grandir seule, sans qu'il lui soit rien ajouté; que le moins peut devenir le plus sans addition ; qu'un jet d'eau peut s'élever plus haut que son point de départ ; qu'une source donne ce qu'elle n'a pas; que les effets sont plus grands que les causes, les conséquences plus amples que les principes, en un mot, qu'il y a des effets sans cause.
* Hégel^ Elhiq.y liv. ii, prop. m, iv.
Le principe de Hegel est le principe du fétichisme qui adore l'arbre, parce qu'ignorant les causes du développement, il croit que cet être en croissance porte en lui-même la source absolue de sa vie. Croire cela de l'ensemble de l'univers, comme Hegel, c'est même chose que de le croire d'une plante,' comme le sauvage, ou plutôt c'est un fétichisme bien plus aveugle encore. L'ensemble du mondé ne grandit pas plus par lui-même, et encore moins, s'il est possible, qu'un arbre ne grandit par lui-même et n'est sa propre cause, son propre créateur et son propre vivificateur.
Enfin,. pour ce qui est de l'usage que fait Hegel de la pile voltaïque, comme symbole révélateur de la genèse des choses et de leur développement historique ou logique, cet usage, ou plutôt cet abus, n'est pas moins grossièrement inepte que l'idée qu'il se fait des germes ou de l'élément infinitésimal.
Il entend dire qu'en physique on enseigne ceci : Il y a un fluide universel, partout répandu, qui est d'abord à l'état neutre, immobile et dormant. Sa vie s'éveille quand une cause quelconque divise ce fluide en deux autres, dont l'un se nomme le fluide positif et l'autre le fluide négatif. Lorsque ces deux fluides sont séparés, ils s'attirent, et
quand ils viennent à se réunir, il n'y a plus ni fluide positif ni fluide négatif apparent, mais une identification des deux, qui est la lumière, la chaleur et la \ie dans Tordre physique. Ainsi le procédé par lequel les .deux pôles électriques sont à la fois posés et détruits est le procédé qui produit la lumière.
C'est là la méthode logique, dit Hegel, et voici comment. Soit donnée Tidée : l'idée est d'abord vide et nulle. Mais l'idée a une énergie spontanée qui tend au développement. Ce développement a lieu par la distinction qui se pose au sein de l'unité primitive. Cette distinction consiste en ce que l'idée pose en face d'elle-même sa négation ou son contradictoire. Le négatif se pose en face du positif. Au lieu d'une idée, il y en a deux qui semblent se nier réciproquement. Si le mouvement s'arrêtait là, ce serait une distinction et une contradiction stérile. Mais la Logique poursuit son mouvement : il faut que les contradictoires se réunissent, s'identifient. L'idée alors est lumi^ neuse et féconde, parce qu'elle s'est montrée renfermant son contraire, et qu'elle est maintenant l'unité et l'identité de son affirmation et de sa négation.
Il est impossible de calquer plus grossièrement.
Le sophiste ne voit pas qu'on ne donne, en physique, le nom de positif et de. négatif aux deux fluides, s'il y en a deux, que pour distinguer leur direction, et que la physique n'entend pas enseigner que ces fluides soient choses contradictoires qui se repoussent et qui s'excluent, puisque, tout au contraire, ils s'attirent, tandis que les contradictoires en Logique, la négation et l'affirmation, se repoussent et s'excluent, et donnent, en s'unissaut, non l'évidence du vrai, mais le contraire, l'absurde.
Et sur cette théorie du procédé logique, déjà employée pour établir que l'infini c'est le fini, que l'être c'est le néant, le sophiste établit ou fera établir par ses disciples que le bien, c'est le mal; que Dieu, c'est le mal ; que Tidentification du bien et du mal, trop longtemps attendue, sera la morale même ; que l'abolition de la conscience et de la distinction du bien et du mal commencera la vraie vie de l'âme, la véritable vie libre et morale pour l'homme et pour la société. Oui, les disciples appliqueront, le maître en donne l'exemple, au bien, au mal, à l'erreur et à la vérité, cet axiome de la secte : « Toutes ces oppositions où la raison a vulgaire ne voit que contradiction et une oppo- « sition réelle, la raison philosophique y voit la
a vérité par laquelle les deux termes sont à la ce fois posés et détruits, » précisément comme le physicien voit dans la pile voltaïque l'instriiment merveilleux par lequel les deux pôles électriques sont à la fois posés et détruits pour produire la lumière.
Tel est le fond du système de Hegel : deux idées : Tidée de germe comparée à l'idée de l'élément infinitésimal, et l'idée des deux pôles électriques; double vérité naturelle très-féconde et très-générale, empruntée à la philosophie de la nature, à M. de Schelling, dont Hegel fut d'abord le disciple. Tel est le fond saisissable et solide du système. Le reste est absolument fantastique et purement absurde.
Quant à la démonstration du panthéisme, de l'athéisme qui annule Dieu, et le réduit à faire partie d'un- germe aveugle en développement, nous l'avons vu, cette démonstration, c'est le procédé infinitésimal renversé, c'est l'acte fondamental de la vie raisonnable exécuté à rebours, c'est le procédé sophistique de tous les siècles, franchement appliqué et produisant son fruits savoir : Tabsurde absolu, manifesté, et avoué.
Et voilà par quel usage de la science, de l'histoire et de la raison, l'esprit de ce siècle, dans son
courant spéculatif principal en dehors de la vîe chrétienne, est parvenu à établir du même coup le panthéisme et l'athéisme . Le panthéisme, car tout est Dieu ; l'athéisme , car ce tout en croissance, à partir de rien, demeure toujours borné et n'a jamais rien d'infini ^ ni en sagesse, ni en puissance, ni en bonté, ni en amour, ni en félicité.
Mais, qu'on le remarque, ces risibles abus de la science et de l'histoire ne sont que surajoutés au système. Le fond est ce que nous avons dit souvent, et surabondamment démontré dans les chapitres précédents, le fond, le principe de toutes ces monstruosités, c'est la dialectique même telle que la manient les sophistes : c'est la raison, orientée en sens inverse de sa direction légitime et retournée, par un crime de la volonté libre, contre Dieu et vers le néant : c'est le procédé principal de la raison qui, à la vue des êtres limités, efface toutes les limites pour concevoir Dieu; c'est, dis-je, ce procédé même retourné : c'est la pensée effaçant l'être pour s'efforcer de concevoir des limites infinies, c'est-à-dire le néant. Mais la raison, ainsi retournée et profanée dans ces esprits prévaricateurs, se venge et montre bien sa céleste origine, en les menant avec une infaillible recti-
tude et une irrésistible force là où ils doivent aller, à Tabsurde absolu, manifesté avec son critérium et son caractère propre, la contradiction dans les termes.
Et maintenant, qu'avions-nous annoncé? Nous avions annoncé que nous mettions, avec joie et confiance , la hache à la racine du panthéisme , parce que nous espérions le détruire. Ou l'évidence n'est rien, disions-nous, et la raison est impuissante, ou nous allons faire voir que le panthéisme actuel, le plus savant, le plus complet qu'ait enfanté l'erreur, est, pour l'idée du vrai Dieu, distinct du monde et créateur du monde, la plus puissante des démonstrations par l'absurde. Or nous croyons avoir tenu parole.
Ce n'est pas nous, bien entendu, qui détruisons le panthéisme. Il s'est détruit lui-même. Nous aVons seulement montré qu'il est détruit, détruit aux yeux de tous ceux qui comprennent, quoique non pas aux yeux de ceux qui ne voient rien.
Cette erreur, disons-nous, aussi bien que son autre face, l'athéisme, est maintenant chassée de la philosophie. En effet, ce qui est démontré absurde et forcé de se déclarer tel, est détruit aux yeux de la raison.
Or, en elle-même, sans doute, cette erreur dou
412 CONCLUSION SUR LE.PANTHËiSME.
ble a été de tout temps détruite aux yeux du sens commun. Le sens commun n'a jamais pu admettre ni que tout fût Dieu ni que Dieu ne fût rien. Scientifiquement, Aristote a détruit le panthéisme, en posant que, s'il n'y a qu'une substance, les contraires et les contradictoires^ sont identiques, et que, si les contradictoires sont identiques, il n'y a qu'une substance. Or, comme l'identité des contradictoires est précisément la formule de l'absurde, il s'ensuit que le panthéisme est absurde, par conséquent détruit scientifiquement.
Mais ce simple raisonnement, auquel on ne peut rien répondre , pouvait n'être pas bien compris. L'histoire, dirigée par la Providence, l'histoire s'est chargée, dans notre siècle, de le développer sur une immense échelle, et de le rendre manifeste à tous les yeux. L'histoire donc, au sein de la nation la plus savante et au foyer de la plus vive lumière, a fait éclore le monstre du panthéisme et de l'athéisme, sous des proportions gigantesques, parfait dans ses organes et développé dans les plus heureuses conditions. Et le monstre, vivant sous nos yeux, a parlé et a dit : Mon principe et ma loi est ceci : l'être et le néant sont même chose (@cin unb yHd)të i^ baffclbc); mon principe et ma loi, c'est l'absurde lui-même.
Ainsi, le panthéisme et Tathéisme scientifiques sont revenus un instant parmi nous. Le monstre à deux têtes a essayé de vivre, s'est soulevé de terre dans un suprême effort, et a dit : Je suis l'absurde ! Il me faut, pour vivre, l'identité des contradictoires et l'anéantissement de la raison. Et en parlant ainsi, le monstre est tombé mort; son venin a ruisselé sur une partie de l'Europe, et son gigantesque cadavre infecte encore les airs.
Nous, en ce moment, nous approchons le flambeau de cet amas de corruption pour constater que ce n'est plus chose vivante, et nous disons avec assurance : Le grand Pan est mort !
Ce spectacle étant sous nos yeux, je dis que, dans l'histoire de l'esprit humain, jamais erreur n'a été mise à nu et détruite aussi radicalement*
Or, comme la double erreur du panthéisme et de l'athéisme implique en elle toutes les erreurs, j'ai dit, et je répète ici, que cette radicale destruction (radicale en Logique) est un moment trèssolennel dans l'histoire de l'esprit humain. Les racines de la double erreur, certes , ne sont pas détruites dans le cœur des méchants, ni dans l'esprit renversé des sophistes ; mais du moins cette erreur est exclue de la philosophie. La société intellectuelle est délivrée , et n'a plus qu'à faire
4 H GONaUSION SUR LE PANTHÉISlfE.
disparaître les traces de cette putréfaction. La philosophie purifiée, instruite enfin sur ce qu'il faut nommer Torientation légitime et l'orientation perverse de la raison, comprendra où est son étoile, et verra que l'étoile directrice est celle qui a conduit les sages de l'Orient au berceau du Verbe incarné. Unie alors à Dieu, au lieu d'en être détournée, la philosophie peut recommencer un grand siècle, plus grand que le treizième et plus grand que le dix-septième. Et nous répéterons ici ce qu'annonçait Schlegel, il y a vingt-cinq ans, en parlant de l'époque prochaine où le ténébreux panthéisme disparaîtrait, et où l'esprit humain s'appuierait, avec une inébranlable confiance, sur la double révélation de Dieu, naturelle et surnaturelle, et sur ce qu^il lïommsiit le positif dm'n: « Tant que le positif <c divin, disait ce philosophe, n'interviendra pas o dans l'ensemble, le point d'appui, le sol ferme « ne sera pas trouvé. La science doit redevenir a une, et doit renaître, comme un arbre plein de « vie et de sève, des racines de la révélation race connue comme divine.
a Le temps approche, dit-il encore, et cette nouoc velle carrière dans la connaissance de l'invia sible sera plus importante pour le monde que a ne le fut, il y a trois siècles, la découverte d'un
a autre hémisphère, ou celle du véritable système a du monde, et que ne le fut jamais toute autre « découverte ' . » >
Ce grand siècle sera peut-être aussi celui où TÉglise catholique manifestera davantage un de ses plus glorieux mystères, le mystère de la pure étoile, dont les rayons puisés en Dieu, et transmis sans réserve comme sans mélange, chassent les ténèbres de toutes les hérésies.
* ScblegeL Histoire littéraire, conclusion.