VI
« La plus haute forme de la pensée platoni- « cienne, dit-il, c'est Tidentité de Têtre et du nonce être '. »
a Platon exprime, par ce passage du Sophiste^ a que l'autre (ôaTspov) comme négatif, et comme a non-identique est précisément, et sous ce même « rapport, Tidentique de lui-même ; c^est bien sous a le même rapport et non sous différents rapports. er Ceci est le point le plus élevé, le caractère essen- « tîel de la dialectique platonicienne ^. »
Or tout ceci est fondé sur le plus audacieux contre-sens, et le perpétuel oubli des textes les plus absolument contraires à ces absurdités.
Sur quels textes Hegel appuie-t-il les éloges calomniateurs qu'il prodigue ici et ailleurs à Platon ? Sur un texte du Sophiste^ dialogue que l'on pourrait intituler la Chasse au Sophiste. Ce dialogue est presque une ironie perpétuelle contre le sophiste, a animal très-difficile à prendre, mais que l'on « peut chasser de position en position , jusque
1 Vit ^ic^fle ^^xvx bei ^lato ifl bie 3benttt&t be» 6et)n» unb ^Xxà^U («rn*. XIV, 212.
' ^lato {^xxé^i th \o wa, H% ba» Slnbere aU ^ah 9lcdatit)e, ^Xxé^is 3bmtif4)e ûber^au|)t, jugle^ in etner unb btrfclbenSHictftdf^tba^mtt ^\â) 3brntifd)e ifl; e* finb nic^t t>erf(^iebcne ©eitcn, bie in ©ibcrf^mt^i ge^ctt einanber bUiben. îDte* ifl bie ^au^tbeflimmnng ber eigefljûmlic^en îDtaleftit ^lato'*. xiv, 215.
« dans un dernier refuge où on le saisira enfin, « si Ton est très-persévérant. » C'est là le ton de cette vigoureuse satire, qui se termine par une définition du sophiste tout ironique et dont voici le commencement : « Le sophiste est un rejeton de « l'espèce énantiopoiologique . » Qu'est-ce que Ténantiopoiologie ? Ce mot veut dire littéralement la logique des contradictions. C'est donc précisément le système de Hegel, tel qu'il le définit luimême par sa formule fondamentale : Identité de t identique et du non4dentique. Il est impossible de donner au système de Hegel un meilleur nom que celui à' énantiopoiologie^ puisque c'est le nom précis du principe fondamental. D'où il suit que Platon, évidemment, connaissait le sophiste aussi bien qu'Aristote lui-même.
Or tel est le dialogue au milieu duquel Hegel va trouver Platon pour lui donner la main, et lui prouver qu'ils sont d'accord.
Voici comment Hegel s'y prend. Platon, traitant du sophiste, doit nécessairement parler du non- 6Îre; puisque c'est dans ce dialogue même qu'il tranche la distinction du philosophe et du sophiste en plaçant l'un dans la lumière de l'être, et l'autre dans les ténèbres du néant.
Or, dans ce même dialogue, Platon, là où il ne
PRlNaPfi DË^ TRÀNSGBNDANCE. 359
parle pas du non-être ironiquement, comme le fait quelque part un mystique qui affirme que le néant est tellement vide et pauvre « qu'on ne saurait « assez déplorer son état, » dans ce dialogue et ailleurs, Platon, selon nous, parle du non-*étre comme en parle Bossuet.
Bossuet, dans sa Logique, a un chapitre intitulé ' : Le néant ri! est pas entendu et na point didée. et LHdée,. dit-il, étant Tidée de quelque chose, si a le rien avait une idée, le rien serait quelque « chose. De là s'ensuit encore que, à proprement ce parler, le néant n'est pas entendu. Il n'y a nulle « vérité dans ce qui n'est pas: il n'y a donc aussi « rien d'intelligible, mais où Vidée de tétre maiia que y là nous entendons le non^étre. De là vient R que pour exprimer qu'une chose est fausse, sou- « vent on se contente de dire : Cela ne s'entend ce pas ; cela ne signifie rien; c'est-à*dire qu*à ces ce paroles, il ne répond, dans l'esprit, aucune idée.
d Le fauiL et le mal> comme faujt et comme mal, « sont un non^étre^ qui n'a point d'idée> ou, pour « parler plus correctement^ ne sont pas un être «c qui ait une idée. C^ qui pourrait nous tromper, a c'est que nous donnons au mal et au faux^ et
^ Log., chap; zv.
360 LOGIQUE DU PÂNTHËISBIE.
«c même au néant^ un nom positif: mais delà il a ne s'ensuit pas que l'idée qui y répond soitposi- (c tive : autrement le néant serait quelque chose, a ce qui est contradictoire. Ces choses, légères en « soi, sont nécessaires à observer pour entendre « le discours humain, etpour éviter Terreur d'imatc giner quelques qualités positives, toutes les fois « que nous donnons des noms positifs. »
Donc, disons-nous, dans ce dialogue, comme dans beaucoup d'autres, Platon parle de l'être et du non-étre comme Bossuet même vient d'en parler, comme le fait Malebranche quand il dit : « Apercevoir rien ou ne* rien apercevoir, c'est la a même chose ' . » Platon a même ici un mot identique à celui de Malebranche: « Dirons-nous a qu'un tel homme parle, mais ne dit rien ? disons « plutôt qu'il ne parle pas, celui qui prétend énonce cer ce qui n'est pas ^. » Peu après, poursuivant le sophiste, il lui fait trouver ceci : «Ne faudra-t-îl « pas dire que ce qui est absolument n'est nuUe- « ment ^ ? » C'est justement la formule de Hegel : a L'être pur, c'est le néant pur (®a8 reine @er)tt ifl:
4 Entretien d'un philosophe chrétien...^ etc.
* ^Ap o5v où6è toÛTO ÇuyxwpyjTéov xb tov toioûtov Xéyeiv (làv, \éytw [isvTot [lYiSèv, à>X' oûSè Xéyeiv çatéov, oç âv êmxeip^ {ii?| 8v çÔéYyeffOat, (Soph. 237.)
^ T( 6è; ÔO xai [iY)Sa(J.(ôc etvai Ta 7càvTa>c ôvTa ^o^dCçTat* (Soph* 240.)
ba* reiite yHé)if). » Sur quoi Platon reprend : «Mais « ceci, c'est le mensonge même. — Précisément, dit a l'interlocuteur ' . »
C'est encore dans ce dialogue que Platon attribue a à l'être absolu (t(^ wavre^wç ovrt) le mouve- « ment, la vie, l'esprit, la sagesse, l'auguste et ce sainte intelligence. »
C'est là la doctrine que Hegel considère comme étant identique à la sienne ! C'est là qu'il trouve la grandeur et le caractère propre de la dialectique platonicienne, consistant, selon lui, à poser nettement Tidentité de l'être et du néant, et à soutenir que les contraires sont identiques ; qu'ils le sont en tant que contraires, et non sous un autre point de vue.
Or tout cela est fondé sur un passage traduit à contre*sens. Voyons d'abord ce qui précède et explique ce passage.
A Essayons, dit Platon, s'il est permis de dire « impunément que le non-être n'est vraiment pas^. « Vous accordez qu'il y a être absolu (rk (jLev aÙTot <c xaô' aÛTot) et être relatif (rà 8i irpoç iXkfîkoi). Oui.
« Kal toOto 89| «Ve^Soc — Kal toOto, Ibid.
* *'Eav apa ^|jLtv irtj itapetxàaOïri xb jji9i 5v XéYOvaiv ôç !<jtiv ôvtcdç fw^ 8v àOf^oiç àicaXXàTteiv. (Soph. 240.)
U2 LOGIQIIE DU PANTHÉISME.
« Mais Vautre est toujours relatif (to 4' ÎTepov oUl « wpoç ïrepov). »
Cela posé, voici quelques-uns des passages de Platon dont Hegel abuse.
«On voit qu'il y a encore du non-être dans le <c mouvement et dans tous les genres d'existence ; « car la nature de Vautre^ constituant tout ce qui « est différent de Vétre lui-même ^ fait que ces cho- « ses ne sont pas; ainsi, nous pouvons dire que « sous ce rapport (xarà TauTa) elles ne sont pas^ et « que pourtant elles sont et participent de F être
Que trouvons-nous ici? La doctrine connue de Platon, de saint Augustin , des philosophes et des théologiens, savoir : qu'il y a un être absolu, celui qui'est, et des êtres relatifs, qui sont finis, c'està-dire qui sont jusqu'à un certain point, et qui ne sont pas au delà. Seulement Platon emploie ici les mots être et non-étre pour se faire entendre, mais sans en abuser plus que Bossuet, dans le passage cité plus haut. Ce point de vue se confirme par toute la suite de ce dialogue, Platon ajoute en effet aussitôt :
<c Donc VÉtre même (to ov aùro) est différent dé « toutes ces choses, — l'Être même n'est pas mul- « tiple comme toutes ces choses. — ^ Il n'est pas
PRINCIPE DE THâNSGËNDANC^. 363
a toutes ces choses ; il est un par soi-même ; il n'est « pas ces choses innombrables ^. Quand nous nomce mons le non-étrej il est bien clair que nous n'én- « tendons pas le contraire de Cétre^ mais seule- « ment cet autre ^ qui n'est pas VÊtre même. Quand a nous posons la négation , comme par exemple « quand nous disons le non-grand, nous n'enten- « dons pas poser le contraire de ce que nous nomoc mons grand, mais seulement quelque chose d'au- « tre ou de différent,
« Qu'on ne vienne donc pas nous dire [que nous a avons posé le non-être comme contraire de l'être, « et afifirmé ensuite que le non-être est. Le con- « traire de l'être, nous l'avons envoyé promener « depuis longtemps, sans chercher à savoir s'il est « ou s'il n'est pas, s'il est concevable ou absurde ; « ce nonr-étre^ dont nous défendons l'existence « (qu'on nous réfute ou qu'on dise comme nous), « est une suite de l'union possible de certains « genres. Vaufre , uni à ce (jui est, est aussi par « cette union ; mais il n'est pas l'être lui-même « auquel il est uni} il est autre chose, tout autre
* OOxoûv xal Tè âv aùxà t3v âXXo>¥ Itspov etvai Xexxéov ; — jàvàyxv). — Kal xb dv â^' i^|i^tv, daan^p â<rTi xà àXXa, xaTà tovavTa oOx Ivxiv * ixélva Y^p oOx Sv Sv (lèv aOro laxn, dmépavta 6è t6v àpiO|jiàv TaX>a qOx IffTiv a5 (Sopb. 257).
a chose que l'être même; il faut donc l'appeler « non-être; l'Être à son tour^ uni à l'oa/r^, est tout (c autre chose que tous ces genres; il n'e^ aucun « d'eux en particulier, il n'est pas tous ces genres a ensemble, il n'est que lui-même; de sorte que ce l'être n'est pas certainement ces millions d'êtres, « et que ces autres êtres , genres et individus, sont a dans un certain sens, et dans un autre sens ne a sont pas (jçti^^'fjk (Aèv IffTt, iToX^aj^^ 5' oix hrxvi) '.
ce Mais tout ceci était facile et n'a rien d'exquis ; « voici le difficile et le beau. — Voyons cda. — « U était simple, facile, intelligible même, de préce tendre que t autre est le même sous un certain oc rapport, que le même, est autre sous un certain « rapport, le tout, pour l'un ou l'autre, en des sens « différents, et sous des points de vue différents « (èxetvYi xal xoct èxeîvo). Mais soutenir que le même « est C autre, de toute manière {èL^yi*Krti^omni modo)^ a et r autre le même , que le grand est le petit, c( que le semblable est le dissemblable, et glorifier a perpétuellement sa parole de ces propositions ce contradictoires (xal ^cd^tvi outoi Tavavria âelirpof^-* a povTa), voilà qui n'est pas d'un novice dans la « science de l'être *• »
< Soph., 259.
• Soph., 269.
On le voit clairement, Âristote lui-même n'a pas connu Hegel mieux que Platon ne le connaît. Platon avait traduit Hegel d'avance. Quand il dît : « Voici le difficile et le beau : prouver que loutre «c et le même sont identiques sous tous les rap- « portây » il traduit ce texte de Hegel : « Vautre^ a en tant que non-identique> est en même temps a et sous le même rapport identique à lui-même. « Voilà le point le plus élevé de la dialectique pla- « tonîcienne ' ! »
Hegel prend au sérieux l'évidente ironie de Platon sur le sophiste. Platon s'écrie : « Voici le diffi- « ciie et le beau î C'est affirmer que Vautre est « identique au méme^ sous le même rapport ! » Hegel répète i « Oui, voici le point essentiel de la « dialectique de Platon : montrer que Tautre^ en « tant que non-identique, est, en même temps et « sous le même rapport, identique à lui-même. »
Aussi Platon, se voyant si bien compris, poursuit son ironie, et termine tout son dialogue par l'éclat de rire que voici :
a Un rejeton de l'espèce énantiopoiologique ^ qui « rentre dans le genre ironique, qui fait partie du
^'l^^ M Stnhcre aU 9li4)U3hcntif<^c, %u^U\é^ in einer un^ berfelbcn 9là(tfid^t bo» mit fi^) 3bentif(^ ifl. ...... ^ie» ifl bte
^it|»tbefltminttiid ber cidcnt^mlic^cn ^iaUhi! ^lato'».
« 4oxastique mimique, qui fait partie du fantasti* (f que, qui fait partie du fantasmagorique, qui rena tre eufin dans la thaumaturgie des mots, un reje- « ton purement humain, et nullement divin, de « cette race^à et dece sang-là, voilà le sophiste '. 3»
Mais il reste à Hegel un refuge, son refuge ordinaire. S'il vivait, il répondrait à tout ceci un seul mot : «( Vou^ ne comprenez pas, » et c'est ce que ses disciples vont nous répondre.
Nous allons charger Cicéron, que Hegel ne peut pas souffrir, de lever cette difficulté.
Remarquons d'abord que nous n'entendons pas Hegel autrement que Wilm, son impartial historien, autrement que Barchoude Penhoén, son partisan, autrement que la gauche hégélienne qui a posé toutes les identités du maître, et d'autres encore, telles que celle-ci : « Dieu, c'est le mal ; la religion, c'est l'athéisme; le gouvernement, c'est l'anarchie; l'économie, la non-propriété. » En outre, Hegel reconnaît les sophistes grecs pour ses pères ; il avoue Heraclite et Anaxagore, et les admire. Mais
^ Sophist.^ fin.
Heraclite et Anaxagore^ nous Tavons vu, sont ceux qu'Aristote nomme et qu'il réfute. Aristote donc les entend comme nous : donc il entend aussi comme nous Hegel qui les copie. D'ailleurs, il n'y a pas deux manières d'entendre Hegel : seulement, quand on lui reproche ses monstruosités, il les nie ; quand on lui reproche l'athéisme, il le me : « Vous ne m'entendez pas, dit-il; je crois en Dieu, je le démontre. »
Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons avec Aristote, qui appelle ces sophistes des menteurs ; avec Fénelon, qui appelait les panthéistes une secte de menteurs, et non de philosophes ; nous le disons dans toute la portée du terme, en cela Hegel ment et ses disciples mentent, car Hegel savait parfaitement que ce qu'on appelle Dieu, c'est l'être infini, tout-puissant, intelligent, créateur du monde, et que l'être néants cet être fantasticpie de ses rêves, cet être qui devient, qui ne prend conscience de lui-même qu'à la longue, et dans l'homme^ et qui est lent, aveugle et paresseux dans ce travail, Hegel savait bien que ce monstre«là n'est pas Dieu. Mais cet esprit menteur s'enveloppe à dessein de ténèbres. 11 y- faut faire descendre le jour.
Cicéron donc s'occupait beaucoup d'Epicure,
l'uD des ancêtres directs de Hegel, et lui reprochait, comme tous le lui reprochent, de faire de la volupté la vertu, et « d'introduire la volupté dans le « chœur des vertus, comme une prostituée dans « une assemblée de matrones. » Tanquam meretri-cent in malronarum cœtunij sic voluptatem in vir-^ tutum concilium adclucere. Mais les Épicuriens lui répondaient de suite : Vous ne comprenez pas ce que nous entendons par volupté ; non inielligere nos quam dicat Epicurus voluptatem > « Toutes « les fbisqu'on me répond ainsi, dit Cicéron (et ce « n'estpas rare), j'avoueque, quoique assez modéré « dans la dispute, je suis alors très-près de la « colère. Moi, je ne comprends pas ce que veut tf dire en grec i^^ovyj, en latin voluptas! Mais quelle « est donc celle des deux langues que je ne sais ce pas ' ? » Nous en pourrions dire autant à Hegel : Quoi ! je ne comprends pas ce que veut dire en allemand @ctn unb ^x^% en français être et nonêtre! Hegel nous répondrait : « Vous n'entendez ni « Tun ni l'autre. Quand on parle de Tétre et du non- <x être, on dit précisément et en même temps le « contraire de ce que Ton veut dire. » Soit, lui dirai-je ; mais si j'entends par être ce que vous appe-
* De Finib, bon. et nuiL, 11^ 4.
lez non-étre, et par non-être ce que vous appelez être, je n'en comprends pas moins votre formule fondamentale : « L'être, c'est le non-être. » Si j'entends bien, vous avez dit : L'être, c'est le non-être; si j'entends mal, vous avez dit l'inverse, vous avez dit : Le non-être, c'est l'être. Où est la différence? Dans les deux cas je vous comprends.
Vous comprenez les mots, disent les hégéliens, mais vous ne comprenez pas ce que nous voulons dire par ces mots. « Eh bien, oui, disait Ci- « céron, vous avouez que je sais ce que veut dire a volupté j mais que j'ignore ce qu'Épicure veut « dire par là. Ce n'est donc pas nous qui ne comu prenons pas, c'est lui qui parle à sa manière et « laisse la nôtre, i» Nous entendons par volupté, disent les épicuriens , l'absence de la douleur ; dîtes donc absence de la douleur, s'écrie Cicéron, et non pas volupté. Parler ainsi , c'est vouloir extirper de l'esprit le sens des mots, extorquere ex animis cognitiones verborum quibus imbuti sur mus. « Pourquoi tous ces efforts pour donner à deux « choses dissemblables un même nom? ce que je a souffrirais encore ! mais pourquoi en faire une A même chose? » Vos ex his tant dissimilibus rébus non modo nomen ununi ( nom id facUius paierer)^ sed etiam rem unam ex duabus facere connmirU.
370 LOGiQiœ DU PANTHâSME.
«c Oui, me réplique Tépicuri^i, il emploie ces « mots-*Ià, mais vous ne voyez pas ce qu'il veut dire. « A quoi je réponds que s'il veut dire une chose, a pendant qu'il en dit une autre, je ne compren* « drai jamais ce qu'il veut dire. En attendant, je <c comprends parfaitement ce qu'il dit; et s'il a a dit tout ceci, il a dit des absurdités. »
Il n'y a pas autre chose à répondre à Hegel ou aux hégéliens, quand ils nous disent qu'on ne les entend pas.
C'est ce que nous ferons toujours, aous efforçant de mériter, pour notre compte à l'égard de Hegel, réloge que l'interlocuteur de Cicéron lui donne : tf Certes, vous supprimez Épicure tout entier, et <c l'enlevez du chœur des philosophes. » Il me semble que c'est une prétention modeste que d'aspirer à démontrer que Hegel n'est pas un philosophe, mais un sophiste, puisqu'on appelle sophiste celui qui détruit le sens des mots^ la condition de la pa^roleetde la pensée, la possibilité du raisonnement;
Voici d'ailleurs ce que nous pouvons dire aux hégéliens sur le reproche qu'ils nous adressent de ne pas comprendre leur maître.
On connaît le mot de Hegel : a Un seul homme « m'a compris; et e»icore, celui-là même ne m'a- « t-il pas compris ! » Nous sommes de cet avis. Nul
PRINCIPE DE TRANSGEia>âNCE. 37 1
n'a compris Hégel, il ne s'est pas compris luHméme; mais nous, nous affirmons que nous l'avons com-* pris. Nul des disciples ne l'a compris : c'est la parole du maître ; mais nous, placé en dehors de la secte, nous comprenons, et la preuve que nous le comprenons, c'est que nous l'expliquons.
Et voici cette explication. Nous l'avons donnée ailleurs, nous la répétons ici, et la développerons encore, s'il y a lieu. .
Le fait est celui-ci. Il y a depuis cinquante ans, en Europe, une école enseignant qu'il faut transformer la logique ; que le principe du dilemme est faux ; qu'il y a toujours un moyen terme ; que les contraires ne s'excluent pas; que les contradictoires sont identiques; que non-seulement le fini et Tinfini, Dieu et le monde, et tous les êtres sont identiques entre eux, mais encore que l'être et le néant, que le bien et le mal, la liberté et la nécessité, la vérité et l'erreur, sont identiques. Cette école existe, elle dit cela, et elle a exercé sur le siècle une influence visible. Voilà le fait. Comment l'explique-t-on ? Je l'explique par l'admirable puissance logique de l'esprit humain ; par la belle et consolante loi du progrès ; par la bonté providentielle de Dieu, qui ruine l'erreur, en la poussant à bout par sa propre logique et son propre progrès.
Il y avait dans l'esprit humain un germe de panthéisme. Le panthéisme est la racine intellectuelle du péché. Se croire Dieu, c'est le mal de l'intelligence, et le panthéisme, Aristote même le montre, vient de ce que l'esprit humain prétend penser comme Dieu seul pense. Or, poser le panthéisme, c'est poser l'unité de substance. Mais si, dans l'ordre réel de la substance, toute chose est identique, comment dans l'ordre moral et logique y aurait-il des contraires et des contradictoires ? Il faut donc, pour maintenir le panthéisme, établir l'identité des contradictoires, en d'autres termes, il faut nier ce qu'Aristote appelle le principe premier et fondamental de tout discours, de toute pensée, de toute raison. C'est-à-dire qu'il faut renverser et détruire la raison. C'est-à-dire que le panthéisme, ou la prétention implicite d'être Dieu, qui est le fondement du mal et de l'erreur, se montre absolument contraire à la raison, et se déclare absurde. Donc l'esprit humain a aujourd'hui démontré par l'absurde que le panthéisme est faux, et l'on a mis à nu la racine de l'erreur. C'est un grand fait, un fait immense, unique dans l'histoire de l'esprit humain. Une sentine d'erreur, profonde, immense, systématisant toute erreur, s'était formée au sein de l'Europe contemporaine. La sentine est ouverte, et mani-
feste aux yeux de tous Taffreux mélange sans nom qu'elle renfermait. Dieu soit loué! car c'est le retour à la vie, c'est le salut de l'esprit humain, si nous savons en profiter.
Voilà l'explication claire, raisonnable, consolante, de l'étrange phénomène qui sans cela demeure inexpliqué.
Hegel, l'un des plus puissants logiciens qu'ait vus le monde, a été, en sens inverse de son orgueil, un aveugle instrument de Dieu, choisi pour porter à l'erreur le plus grand coup qui lui ait jamais été porté, dans aucun siècle, par une école philosophique. Donc aucun des disciples de Hegel ne l'a compris : il ne s'est pas compris lui-même. Nous, nous l'avons compris, puisque nous l'expliquons.
Osons le proclamer d'avance, c'est ainsi que Hegel sera compris et défini, pour toujours, dans l'histoire de l'esprit humain.