AB UNO, DISCE OMNES
(2) Extrait de la France médicale., 1857, n» 23.
parties descriptives et thérapeutiques de l'histoire de cette affeçtion, nous ne nous arrêterons qu'à sa prophylaxie, sur le terrain de laquelle sehvre, en ce moment, un combat terrible.
«Cette prophylaxie, nul ne l'ignore, repose tout entière sur le vaccin.
« Et d'abord, qu'est-ce que le vaccin ? — Les uns disent que c'est le produit d'une maladie des vaches; les autres soutiennent que c'est le résultat d'une affection particulière au cheval ; ceux-ci fondent dans le même cadre la maladie des vaches et l'affection des chevaux; ceux-là au contraire en font deux entités morbides, qui n'ont absolument rien de commun (1). — Que croire ? A quoi s'arrêter au miheu de cette confusion? — Patience! nous ne sommes qu'au début ; avant la fin nous aurons tout le temps de nous apitoyer sur notre perplexité. Cependant remarquons et admirons, en passant, l'imperturbable assurance avec laquelle, depuis soixante ans, les gouver-
(1) Si nous ne faisions pas serment, on entrant à récole vaccinométrique, de nous abstenir de toute hypothèse hasardée, telle que l'obstruction des pores, l'empoisonnement, etc., etc. , nous ne nous bornerions peut-Être pas à faire, remarquer ici, à tiire de coïncidence plutôt que de conséquence, que les dartres de la vache et la morve du cheval ne se communiquaient pas à l'homme avant la pratique vaccinale. Nos devanciers, du moins, n'en ont jamais fait mention, comme l'a fait remarquer M. Rayer, pour la morve.
nements et les corps savants de l'Europe imposent et patronnent une chose qu'ils ne peuvent définir. « Poursuivons :
« La vaccine est-eUe un préservatif assuré contre la variole? — On le crut d'abord, et l'engouement vertigineux dont tout le monde fut saisine permit pas de ne pas le croire ; — c'était une illusion, — l'expérience ne tarda pas à déchirer le voile, et les observateurs constatèrent la variole chez les individus vaccinés. — On voulut contester la réalité de ces faits accusateurs; ce fut en vain, on ne pouvait nier l'évidence.
« C'était l'abomination de la désolation ! Les gouvernements, tous les corps savants de l'Europe avaient préconisé la vaccine ; comment oseraient-ils se déjuger et reconnaître qu'ils s'étaient trompés ? — Chacun vint à leur secours : l'un assura que les varioleux vaccinés étaient les victimes d'une fausse vaccine; l'autre prétendit que la variole des vaccinés n'était pas la vraie variole et que ce que l'on avait observé était une varioloïde; celui-ci, éditant un roman physiologico-varioleux, inventa la nouvelle réceptivité variolique, contre laquelle il fallait une nouvelle dose de cowpox ; celui-là enfin, plus modeste dans ses explications, voulut que le vaccin de Jenner fût fatigué et demanda qu'on allât à la recherche d'un vaccin plus neuf.
« Cette dernière opinion plut par sa simplicité, et une foule de Christophe Colomb se mirent à la poursuite d'un nouveau cowpox. Fiard le trouva à Passy, sur une vache blonde, — le succès qu'eut cette vache blonde est incroyable ; — malheureusement le succès appelle la concurrence et bientôt, à côté de la vache de Passy, vinrent se placer la vache de Rambouillet, la vache de Yersailles, la vache de Châtellerault, la vache de Livry, la vache d'Antony, etc. « L'Académie, dit M. Yerdé-Dehsle, dut se hâter de « déclarer le vaccin définitivement retnouvé ; autrece ment toutes les vaches de France et d'Europe eus- « sent, je crois, présenté leur requête et offert leurs « services à M. Bousquet. y>
« La vérité-, dans toute cette histoire, est que le cowpox ne fut pas retrouvé du tout, que le vaccin de Jenner n'était pas fatigué et qu'on s'en servit, comme par le passé, à pratiquer la vaccine.
« Mais la variole des vaccinés, répétaient à tue-tête les opposants, qu'en fait-on? La peut-on mettre sous le boisseau? — Non, répondaient les partisans de Jenner. Passez -nous la varioloïde et nous vous concédons la nouveUe réceptivité variolique, pour laquelle il faudra se faire revacciner, tous les cinq ou dix ans.
« Cette trêve fut conclue ; au moment même où l'on travaillait à la transformer en véritable traité de
paix, une bombe terrible éclata entre les deux camps et fut le signai de nouvelles et interminables hostilités.
c( Ce fut M. Carnot, un officier d'artillerie, qui ouvrit le feu : « Lorsque Jenner inventa la vaccine, « dit-il, il dut croire que cetle découverte serait un « immense bienfait pour l'humanité ; en voyant la « mortahté réduite d'un tiers dans les premières an- « nées de l'existence, peut-être ëspéra-t-il que la vie « moyenne allait suivre ce rapport renversé et, sous c( cette bienfaisante influence, s'accroître presque de « moitié? — La Providence ne l'a pas voulu! Elle n'a « pas même permis que la vieillesse stérile payât la c( rançon; la mort prélève aujourd'hui, sur la jeunesse, « le tribut que la petite vérole imposait autrefois à « V enfance. — Tel a été, pour la France, le résultat « réel de la découverte de Jenner. »
« Cette accusation formidable se produisit en 1848 et inspira dès le début, il faut bien le dire, plus d'étonnement que d'effroi. On cria d'abord à l'absurde, on haussa' les épaules et l'on passa. Mais M. Carnot répondit que les chiffres n'étaient pas une théorie et qu'il n'avait que des chiffres.
« La lutte s'engagea donc sur les chiffres et l'arithmétique fit tous les frais de ces nouveaux combats.
« M. Carnot, soutenu par MM. les docteurs Bayard
et Ancelon, continua bravement le feu qu'il avait ouvert.
« Dans le camp opposé, M. Bertillon se mit en tête de colonne et riposta de manière à mériter les applaudissements et les récompenses de r Académie de médecine.
« Qui a tort ou raison ? De quel côté sont le bon droit et la vérité? — Nous n'en savons rien. — Un instant, confiant dans l'immutabilité des chiifres, nous avons pu croire que la lumière se ferait à nos yeux ; mais il paraît que la statistique est comme le clavecin, qui se prête à toutes les gammes, à toutes les intonations.
« Au milieu des affirmations, des dénégations, de l'amas de chiffres derrière lesquels s'abrite chaque adversaire, il est bien difficile à un spectateur impartial de se former une opinion. Il n'a que deux partis à prendre : ou remonter lui-même aux documents fournis et s'assurer de visu où se trouve la vérité, ou se tenu' dans une prudente réserve et attendre du temps la lumière qui lui fait défaut aujourd'hui.
« Le premier moyen est de beaucoup le meilleur ; mais il n'est pas, maUieureusement, à la portée de tout le monde : aux uns les documents font défaut, aux autres le temps manque, et pour beaucoup ces deux obstacles sont réunis.
« Félix RouBÀUD. »
Aux attaques inciviles dont M. Bertillon s'ayisa, en 1855, de remplir les journaux, M. Carnot ne jugea pas convenable de répondre sur le même ton. Il se borna à nous adresser la lettre suivante, nous autorisant à la publier lorsque nous le croirions opportun. C'est ce que nous faisons dans cette préface, afin de n'avoii', dans le cours de l'ouvrage, à parler que le moins possible de ceux qu'elle concerne.
LETTRE DE H. CARNOT « Monsieur le docteur,
« Vous désirez savoir pourquoi je n'ai pas jugé digne d'une réponse le travail de M. BertiUon ; je vais vous le dire :
« Pour alliés, comme pour adversaires, je n'accepte que des hommes d'un jugement droit, d'une instruction solide et d'une loyauté non équivoque. Or puis-je, en bonne conscience, considérer le médecin de Montmorency comme remplissant à la fois ces trois 'conditions? Je ne le pense pas et voici mes raisons, que je vous laisse le soin d'apprécier:
c( 1° J'ai assimilé, dans ma première proposition bien connue, la mortalité des soldats du dix-huitième siècle à celle des tontiniers du même âge, et l'ai en conséquence évaluée à 1 pour 100 de l'effectif, par année.
« M. Bertillon, laissant de côté mes ouvrages, qu'il n'a pas lus sans doute, s'est borné à combattre cette assimilation par des phrases / .,.
« M. Bertin a suivi son exemple dans sa thèse du 29 janvier 1856, à laqueUe j'emprunte, l'ayant en ce moment sous les yeux, l'argument unique des avocats du vaccin, dans une question de faits et de chiffres.
« Il est inutile, je crois, dit M. Bertin, de faire « longuement ressortir combien sont différentes la « manière de vivre, les habitudes, l'hygiène de ces «jeunes gens. » (P.- 71).
« En réponse à cette phraséologie, je me suis borné à démontrer, chiffres sw table, que, nonobstant ces différences, la mortaUté des soldats était égale à celle des tontiniers de 18 à 30 ans, et même moindre! — Voyez à ce sujet, V Union médicale du 8 décembre 1855 et le Journal des connaissances médicales du 30 novembre 1856. — Que reste-t-il donc de l'objection unique? — Verba etvoces, etc.!
« Passons maintenant aux chiffres mêmes de M. Bertillon :
« 2° M. Bèrtillon présente au public un relevé mortuaire de la France, nullement authentique, nullement officiel, sans aucune autre garantie de son exactitude irès-problématique , que sa propre responsabilité. Elle serait suffisante sans doute pour la présentation d'un étranger dans quelque salon de
Montmorency ; mais en statistique on a le droit et le devoii' de se montrer infiniment plus difficile pour l'admission de l'inconnu ! — Passons, en y jetant un coup d'oeil rapide.
« 3° M. Bertillon prétend qu'en France la chance de mort, à tout âge (sic)^ était moindi^e, de 1840 à 1849, que dans le cours du dix'huitième siècle ; voici cependant des chiffres authentiques qu'un statisticien devrait connaître et comprendre !...
Décès en France, morts-nés compris.
Pour 100 naissances (1).
De 1770 à 1779 85
De 1840 à 1849 ' 89
« Bien évidemment, la diminution des décès, dans cet intervalle de 70 ans, n'a pu avoir lieu à tout âge ! « Qui veut trop prouver ne prouve rien. « Passons !
« 4° De 1840 à 1849, on a compté en France :
En moyenne 1 970,086 naissances viables.
( 831,375 décès correspondants.
« Or, si l'on voulait ajouter foi à la mortuaire mise au jour par M. Bertillon [édition de 1857, p. 69), ces décès seraient ainsi subdivisés :
0,545 avant 40 ans, soit 453,266
0,455 après 40 ans, soit 378,109
Total 831,375
(1) Charles Dupin, Comptes rendus, 5 juin 18û8.
(( Admettons-le, comme on admet en géométrie une hypothèse, pour en faire mieux ressortir le vice en la poussant à ses dernières limites !... Cela posé :
De 1814 à 1816 il est né, en moyenne. . . . 972,000 enfants. De 1834 à 1836 il en restait à 20 ans 1/2. . 630,000 (1). De 1854 à 1856 il en restait cà 40 ans 441,000 (2),
c( Donc, à moins de regarder la table II de V Annuaire du bureau des longitudes comme absurde, il nous faut admettre que, de la naissance à l'âge de quarante ans.
Le chiffre moyen des décès a été 531,000
M. Bertillon, de son côté, pose 453,000'
Différence 78,000
C'est 52 fois plus que l'erreur admissible !...
c( Donc en définitive, un barbarisme statistique a été fait, soit par le médecin de Montmorency, soit par le savant astronome de l'observatoii'e qui, depuis environ trente ans, rédige 1' Annuaire ! . . .
« Je vous laisse à désigner le coupable.
« Passons.
« 5" Du 1" janvier 1814 au 1"" janvier 1834, et de celui-ci au 1" janvier 1854, on a enregistré en France, en moyenne annuelle, 968,000 naissances.
« Du 1" janvier 1834 au 1^-^ janvier 1854 on a appelé au tirage, en.moyenne annuelle, 305,000 con-
(1) Tableaux du recrutement (classes de 183/i, 1835 et 1836).
(2) Annuaires de 1854, 1855 et 1856.
scritSj ce qui correspond à 610,000 vivants de 20 à 21 ans.
« L'état normal régulier de la France, de 1834 à 1853, est donc :
« Sur ce dernier chiffre, il ne peut s'élever évidemment aucun doute sérieux. MM. Mathieu, Charles Dupin, etc.,- ne varient pas, sur ce point, de !...
ce Donc, de 1840 à 1849, on peut affirmer, sans crainte d'ërreur, que le nombre des décès, entre 0 et 20 ans, a été 356,000 (comme l'admet M. Mathieu à la table II de I'Annuaire) à 1 ,000 près, en plus ou en moins.
« Or, si l'on voulait s'en rapporter à la mortuaire mise au jour par M. Bertillon {loc. cii., 4°), sur les 831,375 décès généraux de cette époque, il s'en trouverait, de 0 à 20 ans, 339,000 seulement!... La différence est de 17,000 en moins; ce qui est bien évidemment dix-sept fois trop.
« Passons.
« 6" Sur 17,794,959 individus, composant la population mâle de la France, il s'est trouvé 9,843,076 électeurs inscrits nominativement, en vertu du suffrage anivei sel {Moniteur du 2 décembre 1852). Or,d'après les statistiques criminelles, le nombre des
Naissances
Vivants à 20 ans 1/2. .
Morts de 0 à 20 ans 1/2
majeurs privés de leurs droits électoraux est environ le centième du nombre des électeurs inscrits. Donc le • nombre des majeurs mâles s'élevait, en 1851, à 9,941,507, et en portant leur chiffre à dix millions, on est certain d'être plutôt au-dessus qu'au-dessous de la réalité.
« C'est ainsi qu'en ont jugé les savants rédacteurs de V Annuaire du bureau des longitudes ; ils n'ont pas hésité, en 1853, à rendre un éclatant hommage à la vérité, en réduisant à vingt millions le chiffre de la population majeure des deux sexes, qu'ils avaient évaluée à vingt -trois millions dans V Annuaire de 1849!...
« M. Bertillon n'a pas trouvé cet exemple d'abnégation bon à imiter ; car la table empirique qu'il a mise au jour, en 1855, porte la population majeure de la France à vingt-deux millions d'habitants. Comme l'a dit un poëte :
Deux millions de mineurs ont vieilli sous sa plume ! « Passons.
« 7° M. Bertillon subdivise lapopulation française, comme vous allez le voir tout à l'heure, et en présence de la subdivision analogue donnée par M. Mathieu, dans V Annuaire, de celle bien plus digne de confiance encore fournie par M. Legoyt (i), chef du bureau
(1) La table de M. Legoyt '{Dictionnaire d'économie politique^ p. 407) est la seule qui soit d'accord avec les résultats fournis par
de statistique , il ne craint pas cependant d'imprimer que les documents qu'il met au jour a sont les plus « solides que la statistique possède et ont obtenu l'api^probation des hommes les plus compétents . » Vous allez en juger !..
Population par âge sur 1 ,000 habitants.
Avant l'âge de 40 ans.
D'après M. Bertillon. 667
D'après M. Mathieu 695
D'après M. Legoyt 732
Après l'âge de 40 ans.
D'après M. Bertillon . 333
D'après M. Mathieu 305
D'après M. Legoyt 268
(( Devant cette approbation d'un nouveau genre, passons! ■
(( 8° Lorsque M. Bertillon s'est vu forcé de descendre des régions hypothétiques où il se complaisait sur le terrain solide des faits, il a immédiatement procédé par des chiffres notoirement faux, comptant peut-être sur l'ignorance des médecins, à l'endroit de la statistique humaine ; mais mal lui en a pris !
« Dans Y Union médicale du 19 janvier 1856,
le suffrage universel en France, depuis 1848. Cette table est la moyenne générale des recensements par âge faits de 1841 à 1851, dans huit Etats do l'Europe, savoir : Angleterre, France, Belgique, Danemark, Prusse, Styrie, Saxe et Piémont.
M. Bayard a, d'un coup droit, frappé au cœur et percé à jour la méthode de son adversaire et a démontré clairement et en peu de mots, que ce médecin n'avait pas jugé opportune à sa cause la belle devise de Jean-Jacques:
Vitam impedere vero.
« Sur ce, M. A. Latour a jugé, lui, très-opportun de clore en hâte la discussion qu'il avait provoquée, en affirmant que M. Bertillon était très-fort [sic).
« M/Dechambre a recueilli alors l'avocat délaissé du vaccin et lui a ouvert les colonnes de sa Gazette hebdomadaire jusqu'au jour où, reconnaissant sans doute lui-même que la méthode employée par M. Bertillon ressemblait trop à celle de Basile, il l'a éconduit, en lui donnant pour consolation un brevet d'habileté (sic).
« Que M. Bertillon soit très-fort et très-habile, n'importe sur quoi, ce n'est pas mon affaire ; mais que, dans un rapport fait à l'Académie de médecine, M. Bousquet ait accolé l'adjectif consciencieux au travail du médecin de Montmorency, voilà ce que je ne puis tolérer passivement (1) ! Dès lors le silence
(1) Il est survenu, à ce qu'il paraît, une étrange disgrâce à M. Bertillon. Sur les premiers exemplaires vendus de son ouvrage, on lit : Lauréat de l'Académie de médecine (sic); sur les suivants, plus rien!! Le lauréat a perdu sa couronne; triste retour des choses d'ici-bas ! ( E. A. A. )
que j'ai gardé jusqu'à présent est facile à comprendre ; il est facUe de comprendre également pourquoi je le romps aujourd'hui.
«Agréez, etc.
« Càrnot. »