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SUR L'HOMME

PREMIER DISCOURS De l'égalité des conditions.

Tu vois, sage Ariston, d'un œil d'indifférence La grandeur tyrannique et la fière opulence ; Tes yeux d'un faux éclat ne sont point abusés. Ce monde est un grand bal, où des fous déguisés, Sous les risibles noms d'Éminence et d'Altesse, Pensent enfler leur être et hausser leur bassesse. En vain des vanités l'appareil nous surprend : Les mortels sont égaux ; leur masque est différent. Nos cinq sens imparfaits, donnés par la nature, De nos biens, de nos maux sont la seule mesure. Les rois en ont-ils six ? et leur âme et leur corps Sont-ils d'une autre espèce, ont-ils d'autres ressorts? C'est du même limon que tous ont pris naissance ; Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance ; Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort, Vont tous également des douleurs à la mort.

« Eh quoi ! me dira-t-on, quelle erreur est la vôtre ! N'est-il aucun état plus fortuné qu'un autre ? Le ciel a-t-il rangé les mortels au niveau? La femme d'un commis courbé sur son bureau Vaut-elle une princesse auprès du trône assise? N'est-il pas plus plaisant pour tout homme d'Église D'orner son front tondu d'un chapeau rouge ou vert Que d'aller, d'un vil froc obscurément couvert, Recevoir à genoux, après laude ou mâtine. De son prieur cloîtré vingt coups de discipline ? Sous un triple mortier n'est-on pas plus heureux Qu'un clerc enseveli dans un greffe poudreux ? *

VOLTAIRE

Non : Dieu serait injuste ; et la sage nature

Dans ses dons partagés garde plus de mesure.

Pense-t-on qu'ici-bas son aveugle faveur

Au char de la fortune attache le bonheur ?

Un jeune colonel a souvent l'impudence

De passer en plaisirs un maréchal de France.

« Être heureux comme un roi, » dit le peuple hébété.

Hélas ! pour le bonheur que fait la majesté ?

En vain sur ses grandeurs un monarque s'appuie ;

n gémit quelquefois, et bien souvent s'ennuie.

Son favori sur moi jette à peine un coup d'oeil.

Animal composé de bassesse et d'orgueil,

Accablé de dégoûts, en inspirant l'envie,

Tour à tour on t'encense et l'on te calomnie.

Parle ; qu'as-tu gagné dans la chambre du roi ?

Un peu plus de flatteurs et d'ennemis que moi.

Sur les énormes tours de notre Observatoire, Un jour, en consultant leur céleste grimoire, Des enfants d'Uranie un essaim curieux, D'un tube de cent pieds braqué contre les deux, Observait les secrets du monde planétaire. Un rustre s'écria : « Ces sorciers ont beau faire, Les astres sont pour nous aussi bien que pour eux. » On en peut dire autant du secret d'être heureux ; Le simple, l'ignorant, pourvu d'un instinct sage, En est tout aussi près au fond de son village Que le fat important qui pense le tenir. Et le triste savant qui croit le définir.

On dit qu'avant la boite apportée à Pandore Nous étions tous égaux : nous le sommes encore. Avoir les mêmes droits à la félicité.

C'est pour nous la parfaite et seule égalité. Vois-tu dans ces vallons ces esclaves champêtres Qui creusent ces rochers, qui vont fendre ces hêtres, Qui détournent ces eaux, qui, la bêche à la main, Fertilisent la terre en déchirant son sein ? Us ne sont point formés sur le brillant modèle De ces pasteurs galants qu'a chantés Fontenelle : Ce n'est point Timarette et le tendre Tyrcis, De roses couronnés, sous des myrtes assis,

DISCOURS EN VERS SUR L'HOMME

Entrelaçant leurs noms sur l'écorce des chênes, Vantant avec esprit leurs plaisirs et leurs peines ; C'est Pierrot, c'est Colin, dont le bras vigoureux Soulève un char tremblant dans un fossé bourbeux. Perrette au point du jour est aux champs la première. Je les vois, haletants et couverts de poussière. Braver, dans ces travaux chaque jour répétés. Et le froid des hivers, et le feu des étés. Us chantent cependant ; leur voix fausse et rustique Gaiement de Pellegrin détonne un vieux cantique. La paix, le doux sommeil, la force, la santé, Sont le fruit de leur peine et de leur pauvreté. Si Colin voit Paris, ce fracas de merveilles. Sans rien dire à son cœur, assourdit ses oreilles : Il ne désire point ces plaisirs turbulents ; n ne les conçoit pas ; il regrette ses champs ; Dans ces champs fortunés l'amour même l'appelle ; Et tandis que Damis, courant de belle en beUe, Sous des lambris dorés, et vernis par Martin, Des intrigues du temps composant son destin. Dupé par sa maîtresse et haï par sa femme. Prodigue à vingt beautés ses chansons et sa flamme Quitte Églé qui l'aimait pour Chloris qui le fuit, Et prend pour volupté le scandale et le bruit, Colin, plus vigoureux, et pourtant plus fidèle, Revole vers Lisette en la saison nouvelle ; Il vient, après trois mois de regrets et d'ennui. Lui présenter des dons aussi simples que lui. D n'a point à donner ces riches bagatelles Qu'Hébert vend à crédit pour tromper tant de belles : Sans tous ces riens brillants il peut toucher un cœnr; D n'en a pas besoin : c'est le fard du bonheur.

L'aigle fier et rapide, aux ailes étendues, Suit l'objet de sa flamme élancé dans les nues ; Dans l'ombre des vallons le taureau bondissant Cherche en paix sa génisse, et plaît en mugissant; Au retour du printemps la douce Philomèle Attendrit par ses chants sa compagne fidèle ; Et du sein des buissons le moucheron léger Se mêle en bourdonnant aux insectes de l'air.

VOLTAIRE

De son être content, qui d'entre eux s'inquiète S'il est quelque autre espèce ou plus ou moins parfaite ? Eh ! qu'importe à mon sort, à mes plaisirs présents, Qu'il soit d'autres heureux, qu'il soit des biens plus grands 7

« Mais quoi ! cet indigent, ce mortel famélique, Cet objet dégoûtant de la pitié publique, D'un cadavre vivant traînant le reste affreux, Respirant pour souffrir, est-il un homme heureux ? » Non, sans doute ; et Thamas qu'un esclave détrône, Ce vizir déposé, ce grand qu'on emprisonne, Ont-ils des jours sereins quand ils sont dans les fers ? Tout état a ses maux, .tout homme a ses revers. Moins hardi dans la paix, plus actif dans la guerre, Charle aurait sous ses lois retenu l'Angleterre ; Dufresny, moins prodigue, et docile au bon sens, N'eût point dans la misère avili ses talents. Tout* est égal enfin : la cour a ses fatigues, L'Église a ses combats, la guerre a ses intrigues : Le mérite modeste est souvent obscurci ; Le malheur est partout, mais le bonheur aussi. Ce n'est point la grandeur, ce n'est point la bassesse. Le bien, la pauvreté, l'âge mûr, la jeunesse, Qui fait ou l'infortune ou la félicité.

Jadis le pauvre Irus, honteux et rebuté. Contemplant de Crésus l'orgueilleuse opulence, Murmurait hautement contre la Providence : « Que d'honneurs ! disait-il, que d'éclat ! que de bien ! Que Crésus est heureux ! il a tout, et moi rien. » Comme il disait ces mots, une armée en furie Attaque en son palais le tyran de Carie : De ses vils courtisans il est abandonné ; n fuit, on le poursuit : il est pris, enchaîné ; On pille ses trésors, on ravit ses maîtresses, n pleure : il aperçoit, au fort de ses détresses, Irus, le pauvre Irus, qui, parmi tant d'horreurs. Sans songer aux vaincus, boit avec les vainqueurs. « G Jupiter ! dit-il, ô sort inexorable ! Irus est trop heureux, je suis seul misérable. » Ils se trompaient tous deux ; et nous nous trompons tous. Ah ! du destin d'autrui ne soyons point jaloux ;

— DISCOURS EN VERS SUR LHOMME

Gardons-nous de l'éclat qu'un faux dehors imprime. Tous les cœurs sont cachés ; tout homme est un abime. La joie est passagère, et le rire est trompeur. Hélas ! où donc chercher, où trouver le bonheur ? En tous lieux, en tous temps, dans toute la nature, Nulle part tout entier, partout avec mesure. Et partout passager, hors dans son seul auteur. Il est semblable au feu, dont la douce chaleur Dans chaque autre élément en secret s'insinue, Descend dans les rochers, s'élève dans la nue, Va rougir le corail dans le sable des mers, Et vit dans les glaçons qu'ont durcis les hivers. Le ciel, en nous formant, mélangea notre vie De désirs, de dégoûts, de raison, de folie, De moments de plaisirs, et de jours de tourments. De notre être imparfait voilà les éléments ; Ils composent tout l'homme, ils forment son essence ; Et Dieu nous pesa tous dans la même bsdance.

SECOND DISCOURS De la liberté.

Dans le cours de nos ans, étroit et court passage. Si le bonheur qu'on cherche est le prix du vrai sage. Qui pourra me donner ce trésor précieux ? Dépend-il de moi-même ? est-ce un présent des cieux ? Est-il comme l'esprit, la beauté, la naissance, Partage indépendant de l'humaine prudence? Suis- je libre en effet ? ou mon âme et mon corps Sont-ils d'un autre agent les aveugles ressorts ? Enfin ma volonté, qui me meut, qui m'entraîne, Dans le palais de l'âme est-elle esclave ou reine ?

Obscurément plongé dans ce doute cruel, Mes yeux, chargés de pleurs, se tournaient vers le ciel, Lorsqu'un de ces esprits que le souverain Être Plaça près de son trône, et fit pour le connaître, Qui respirent dans lui, qui brûlent de ses feux, Descendit jusqu'à moi de la voûte des cieux ; Car on voit quelquefois ces fils de la lumière

VOLTAIRE

Éclairer d'un mondain Tâme simple et grossière,

Et fuir obstinément tout docteur orgueilleux

Qui, dans sa chaire assis, pense être au-dessus d'eux,

Et, le cerveau troublé des vapeurs d'un système,

Prend ces brouillards épais pour le jour du ciel même.

« Écoute, me dit*il, prompt à me consoler, Ce que tu peux entendre et qu'on peut révéler. J'ai pitié de ton trouble ; et ton âme sincère, Puisqu'elle sait douter, mérite qu'on l'éclairé. Oui, l'homme sur la terre est libre ainsi que moi : C'est le plus beau présent de notre commun roi. La liberté, qu'il donne à tout être qui pense, Fait des moindres esprits et la vie et l'essence. Qui conçoit, veut, agit, est libre en agissant : C'est l'attribut divin de l'Être tout-puissant ; n en fait un partage à ses enfants qu'il aime ; Nous sommes ses enfants, des ombres de lui-même. Il conçut, il voulut, et l'univers naquit : Ainsi, lorsque tu veux, la matière obéit. Souverain sur la terre, et roi par la pensée. Tu veux, et sous tes mains la nature est forcée. Tu commandes aux mers, au souffle des zéphyrs, A ta propre pensée, et même à tes désirs. Ah ! sans la liberté, que seraient donc nos âmes? Mobiles agités par d'invisibles flammes, Nos vœux, nos actions, nos plaisirs, nos dégoûts, De notre être, en un mot, rien ne serait à nous : D'un artisan suprême impuissantes machines. Automates pensants, mus par des mains divines, Nous serions à jamais de mensonge occupés. Vils instruments d'un Dieu qui nous aurait trompés. Comment, sans liberté, serions-nous ses images ? Que lui reviendrait-il de ces brutes ouvrages? On ne peut donc lui plaire, on ne peut l'offenser ; n n'a rien à punir, rien à récompenser. Dans les deux, sur la terre il n'est plus de justice. Pucelle est sans vertu. Desfontaines sans vice : Le destin nous entraine à nos affreux penchants, Et ce chaos du monde est fait pour les méchants. L'oppresseur insolent, l'usurpateur avare,

DISCOURS EN VERS SUR LHOMME

Cartouche, Miriwits, ou tel autre barbare. Plus coupable enfin qu'eux, le calomniateur Dira : « Je n'ai rien fait, Dieu seul en est l'auteur ; « Ce n'est pas moi, c'est lui qui manque à ma parole, « Qui frappe par mes mains, pille, brûie, viole. » C'est ainsi que le Dieu de justice et de paix Serait l'auteur du trouble et le dieu des forfaits. Les tristes partisans de ce dogme effroyable Diraient-ils rien de plus s'ils adoraient le diable? »^

J'étais à ce discours tel qu'un homme enivré Qui s'éveille en sursaut, d'un grand jour éclairé, Et dont la clignotante et débile paupière Lui laisse encore à peine entrevoir la lumière. J'osai répondre enfin d'une timide voix : « Interprète sacré des étemelles lois.

Pourquoi, si l'homme est Hbre, a-t-il tant de faiblesse ? Que lui sert le flambeau de sa vaine sagesse ? n le suit, il s'égare ; et, toujours combattu, n embrasse le crime en aimant la vertu. Pourquoi ce roi du monde, et si libre, et si sage. Subit-il si souvent un si dur esclavage ? »

L'esprit consolateur à ces mots répondit : « Quelle douleur injuste accable ton esprit? La liberté, dis-tu, t'est quelquefois ravie : Dieu te la devait-il immuable, infinie.

Égale en tout état, en tout temps, en tout lieu ? Tes destins sont d'un homme, et tes vœux sont d'un Dieu. Quoi ! dans cet océan cet atome qui nage Dira : « L'imimensité doit être mon partage. » Non ; tout est faible en toi, changeant et limité. Ta force, ton esprit, tes talents, ta beauté. La nature en tout sens a des bornes prescrites ; Et le pouvoir humain serait seul sans limites ! Mais, dis-moi, quand ton cœur, formé de passions, Se rend malgré lui-même à leurs impressions, Qu'il sent dans ses combats sa liberté vaincue. Tu l'avais donc en toi, puisque tu l'as perdue. Une fièvre brûlante, attaquant tes ressorts. Vient à pas inégaux miner ton faible corps : Mais quoi ! par ce danger répandu sur ta vie

VOLTAIRE

Ta santé pour jamais n'est point anéantie ; On te voit revenir des portes de la mort Plus ferme, plus content, plus tempérant, plus fort. Connais mieux l'heureux don que ton chagrin réclame : La liberté dans l'homme est la santé de l'âme. On la perd quelquefois ; la soif de la grandeur, La colère, l'orgueil, un amour suborneur, D'un désir curieux les trompeuses saillies. Hélas ! combien le cœur a-t-Û de maladies ! Mais contre leurs assauts tu seras raffermi : Prends ce livre sensé, consulte cet ami (Un ami, don du ciel, est le vrai bien du sage) ; Voilà l'Helvétius, le Silva, le Vemagc, Que le Dieu des humains, prompt à les secourir, Daigne leur envoyer sur le point de périr. Est-il un seul mortel de qui l'âme insensée. Quand il est en péril, ait une autre pensée ? Vois de la liberté cet ennemi mutin.

Aveugle partisan d'un aveugle destin :

Entends comme il consulte, approuve, délibère ; Entends de quel reproche il couvre un adversaire ; Vois comment d'un rival il cherche à se venger, Comme il punit son fils, et le veut corriger, n le croyait donc libre ? Oui, sans doute, et lui-même Dément à chaque pas son funeste système ; n mentait à son cœur en voulant expliquer Ce dogme absurde à croire, absurde à pratiquer ; n reconnaît en lui le sentiment qu'il brave ; n agit comme libre, et parle comme esclave. Sûr de ta liberté, rapporte à son auteur Ce don que sa bonté te fit pour ton bonheur. Commande à ta raison d'éviter ces querelles, Des tyrans de l'esprit disputes immortelles ; Ferme en tes sentiments et simple dans ton cœur, Aime la vérité, mais pardonne à l'erreur ; Fuis les emportements d'un zèle atrabilaire ; Ce mortel qui s'égare est un homme, est ton frère : Sois sage pour toi seul, compatissant pour lui ; Fais ton bonheur enfin par le bonheur d'autrui » Ainsi parlait la voix de ce sage suprême.

DISCOURS EN VERS SUR L'HOMME

Ses discours m'élevaient au-dessus de moi-même :

J'allais lui demander, indiscret dans mes vœux.

Des secrets réservés pour les peuples des deux;

Ce que c'est que l'esprit, l'espace, la matière,

L'éternité, le temps, le ressort, la lumière :

Étranges questions, qui confondent souvent

Le profond s'Gravesande et le subtil Mairan,

Et qu'expliquait en vain dans ses doctes chimères

L'auteur des tourbillons que l'on ne croit plus guèrcs.

Mais déjà, s'échappant à mon œil enchanté,

Il volait au séjour où luit la vérité.

Il n'était pas vers moi descendu pour m'apprendre

Les secrets du Très-Haut que je ne puis comprendre ;

Mes yeux d'un plus grand jour auraient été blessés :

Il m'a dit : « Sois heureux ! » il m'en a dit assez.

TROISIÈME DISCOURS De l'envie.

Si l'homme est créé libre, il doit se gouverner ; Si l'homme a des tyrans, il doit les détrôner. On ne le sait que trop, ces tyrans sont les vices. Le plus cruel de tous dans ses sombres caprices. Le plus lâche à la fois et le plus acharné, Qui plonge au fond du cœur un trait empoisonné, Ce bourreau de l'esprit, quel est-il ? c'est l'envie. L'orgueil lui donna l'être au sein de la folie ; Rien ne peut l'adoucir, rien ne peut l'éclairer : Quoique enfant de l'orgueil, il craint de se montrer. Le mérite étranger est un poids qui l'accable : Semblable à ce géant si connu dans la fable. Triste ennemi des dieux, par les dieux écrasé, Lançant en vain les feux dont il est embrasé ; Il blasphème, il s'agite en sa prison profonde ; n croit pouvoir donner des secousses au monde ; Il fait trembler l'Etna dont il est oppressé : L'Etna sur lui retombe, il en est terrassé.

J'ai vu des courtisans, ivres de fausse gloire, Détester dans Villars l'éclat de la victoire.

VOLTAIRE

Ils haïssaient le bras qui faisait leur appui ; n combattait pour eux, ils parlaient contre luL Ce héros eut raison quand, cherchant les batailles. Il disait à Louis : « Je ne crains que Versailles ; Contre vos ennemis je marche sans effroi : Défendez-moi des miens ; ils sont près de mon roi. »

Cœurs jaloux ! à quels maux êtes- vous donc en proie? Vos chagrins sont formés de la publique joie. Convives dégoûtés, l'aliment le plus doux, Aigri par votre bile, est un poison pour vous. O vous qui de l'honneur entrez dans la carrière, Cette route à vous seul appartient-elle entière ? N'y pouvez- vous souffrir les pas d'un concurrent ? Voulez-vous ressembler à ces rois d'Orient, Qui, de l'Asie esclave oppresseurs arbitraires, Pensent ne bien régner qu'en étranglant leurs frères?

Lorsqu'aux jeux du théâtre, écueil de tant d'esprits, Une affiche nouvelle entraîne tout Paris ; Quand Dufresne et Gaussin, d'une voix attendrie. Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie, Le spectateur content, qu'un beau trait vient saisir, Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir : Rufus désespéré, que ce plaisir outrage, Pleure aussi dans un coin ; mais ses pleurs sont de rage.

Hé bien ! pauvre affligé, si ce fragile honneur, Si ce bonheur d'un autre a déchiré ton cœur. Mets du moins à profit le chagrin qui t'anime ; Mérite un tel succès, compose, efface, lime. Le public applaudit aux vers du Glorieux, Est-ce un affront pour toi ? courage, écris, fais mieux : Mais garde-toi surtout, si tu crains les critiques. D'envoyer à Paris tes Aïeux chimériques : Ne fais plus grimacer tes odieux portraits Sous des crayons grossiers pillés chez Rabelais.

Tôt ou tard on condamne un rimeur satirique Dont la moderne muse emprunte un air gothique, Et, dans un vers forcé que surcharge un vieux mot. Couvre son peu d'esprit des phrases de Marot : Ce jargon dans un conte est encor supportable ; Mais le vrai veut un air, un ton plus respectable.

=== DISCOURS EN VERS SUR LHOMME

Si tu veux, faux dévot, séduire un sot lecteur.

Au miel d'un froid sermon mêle un peu moins d'aigreur;

Que ton jaloux orgueil parle un plus doux langage ;

Singe de la vertu, masque mieux ton visage.

La gloire d'un rival s'obstine à t'outrager ;

C'est en le surpassant que tu dois t'en venger ;

Erige un monument plus haut que son trophée :

Mais pour siffler Rameau, l'on doit être un Orphée.

Qu'un petit monstre noir, peint de rouge et de blanc,

Se garde de railler ou Vénus ou Rohan ;

On ne s'embellit point en blâmant sa rivale.

Qu'a servi contre Bayle une infâme cabale? Par le fougueux Jurieu Bayle persécuté Sera des bons esprits à jamais respecté ; Et le nom de Jurieu, son rival fanatique, N'est aujourd'hui connu que par l'horreur publique.

Souvent dans ses chagrins un misérable auteur Descend au rôle affreux de calomniateur : Au lever de Séjan, chez Nestor, chez Narcisse, Il distille à longs traits son absurde malice. Pour lui tout est scandale, et tout impiété : Assurer que ce globe, en sa course emporté. S'élève à l'équateur, en tournant sur lui-même, C'est un raffinement d'erreur et de blasphème. Malbranche est spinosiste, et Locke en ses écrits Du poison d'Épicure infecte les esprits ; Pope est un scélérat, de qui la plume impie Ose vanter de Dieu la clémence infinie, Qui prétend follement (ô le mauvais chrétien !) Que Dieu nous aime tous, et qu'ici tout est bien.

Cent fois plus malheureux et plus infâme encore Est ce fripier d'écrits que l'intérêt dévore. Qui vend au plus offrant son encre et ses fureurs : Méprisable en son goût, détestable en ses mœurs ; Médisant, qui se plaint des brocards qu'il essuie ; Satirique ennuyeux, disant que tout l'ennuie ; Criant que le bon goût s'est perdu dans Paris, Et le prouvant très bien, du moins par ses écrits.

On peut à Despréaux pardonner la satire, n joignit l'art de plaire au malheur de médire :

VOLTAIRE

Le miel qae cette abeille avait tiré des fleurs Pouvait de sa piqûre adoucir les douleurs ; Mais pour un lourd frelon méchamment imbécile, Qui vit du mal qu'il fait, et nuit sans être utile, On écrase à plaisir cet insecte orgueilleux, ijui fatigue l'oreille et qui choque les yeux.

Quelle était votre erreur, ô vous, peintres vulgaires, Vous, rivaux clandestins, dont les mains téméraires, Dans ce cloître où Bruno semble encor respirer, Par une lâche envie ont pu défigurer Du Zeuxis des Français les savantes peintures ! L'honneur de son pinceau s'accrut par vos injures : Ces lambeaux déchirés en sont plus précieux ; Ces traits en sont plus beaux, et vous plus odieux. Détestons à jamais un si dangereux vice.

Ah ! qu'il nous faut chérir ce trait plein de justice D'un critique modeste, et d'un vrai bel esprit, Qui, lorsque Richelieu follement entreprit De rabaisser du Cid la naissante merveille, Tandis que Chapelain osait juger Corneille, Chargé de condamner cet ouvrage imparfait, Dit pour tout jugement : « Je voudrais l'avoir fait I » C'est ainsi qu'un grand cœur sait penser d'un grand

A la voix de Colbert Bemini vint de Rome ; [homme* De Perrault, dans le Louvre, il admira la main : « Ah ! dit-il, si Paris renferme dans son sein Des travaux si parfaits, un si rare génie. Fallait-il m'appeler du fond de l'Italie ? » Voilà le vrai mérite ; il parle avec candeur : L'envie est à ses pieds, la paix est dans son cœur.

Qu'il est grand, qu'il est doux de se dire à soi-même : « Je n'ai point d'ennemis, j'ai des rivaux que j'aime ; Je prends part à leur gloire, à leurs maux, à leurs biens; Les arts nous ont unis, leurs beaux jours sont les miens ! » C'est ainsi que la terre avec plaisir rassemble Ces chênes, ces sapins qui s'élèvent ensemble : Un suc toujours égal est préparé pour eux ; Leur pied touche aux enfers, leur cime est dans les Leur tronc inébranlable, et leur pompeuse tête, [deux ; Résiste, en se touchant, aux coups de la tempête ;

DISCOURS EN VERS SUR L'HOMME

Us vivent l'un par l'autre, ils triomphent du temps : Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpents Se livrer, en sifflant, des guerres intestines. Et de leur sang impur arroser leurs racines.

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