‹ Philosophie; [microform] extraitsChapitre 19 sur 28 · A M. HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

A M. HELVÉTIUS

Tout vouloir est d'un fou, l'excès est son partage : La modération est le trésor du sage ; n sait régler ses goûts, ses travaux, ses plaisirs. Mettre un but à sa course, un terme à ses désirs. Nul ne peut avoir tout. L'amour de la science A guidé ta jeunesse au sortir de l'enfance ; La nature est ton livre, et tu prétends y voir Moins ce qu'on a pensé que ce qu'il faut savoir. La raison te conduit : avance à sa lumière ; Marche encor quelques pas, mais borne ta carrière. Au bord de l'infini ton cours doit s'arrêter ; Là commence un abîme ; il le faut respecter.

Réaumur, dont la main si savante et si sûre A percé tant de fois la nuit de la nature, M'apprendra-t-il jamais par quels subtils ressorts L'étemel Artisan fait végéter les corps ? Pourquoi l'aspic affreux, le tigre, la panthère. N'ont jamais adouci leur cruel caractère ; Et que, reconnaissant la main qui le nourrit, Le chien meurt en léchant le maître qu'il chérit? D'où vient qu'avec cent pieds qui semblent inutiles, Cet insecte tremblant traîne ses pas débiles? Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau, S'enterre, et ressuscite avec un corps nouveau. Et, le front couronné, tout brillant d'étincelles. S'élance dans les airs en déployant ses ailes? Le sage du Faï, parmi ces plants divers, Végétaux rassemblés des bouts de l'univers. Me dira-t-il pourquoi la tendre sensitive

VOLTAIRE

Se flétrit sous nos mains, honteuse et fugitive ?

Pour découvrir un peu ce qui se passe en moi, Je m'en vais consulter le médecin du roi ; Sans doute il en sait plus que ses doctes confrères. Je veux savoir de lui par quels secrets mystères Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré, Se transforme en un lait doucement préparé ; Comment, toujours filtré dans ces routes certaines, En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines, A mon corps languissant rend un pouvoir nouveau. Fait palpiter mon cœur, et penser mon cerveau. n lève au ciel les yeux, il s'incline, il s'écrie : « Demandez-le à ce Dieu qui nous donna la vie. »

Courriers de la physique. Argonautes nouveaux, Qui franchissez les monts, qui traversez les eaux. Ramenez des climats soumis aux trois couronnes Vos perches, vos secteurs, et surtout deux Lapones, Vous avez confirmé dans ces lieux pleins d'ennui Ce que Newton connut sans sortir de chez lui. Vous avez arpenté quelque faible partie Des flancs toujours glacés de la terre aplatie. Dévoilez ces ressorts qui font la pesanteur ; Vous connaissez les lois qu'établit son auteur. Parlez, enseignez-moi comment ses mains fécondes Font tourner tant de deux, graviter tant de mondes ; Pourquoi vers le soleil notre globe entraîné Se meut autour de soi sur son axe incliné ; Parcourant en douze ans les célestes demeures. D'où vient que Jupiter a son jour de dix heures ? Vous ne le savez point ; votre savant compas Mesure l'univers, et ne le connaît pas. Je vous vois dessiner, par un art infaillible. Les dehors d'un palais à l'homme inaccessible ; Les angles, les côtés, sont marqués par vos traits : Le dedans à vos yeux est fermé pour jamais. Pourquoi donc m'affligcr si ma débile vue Ne peut percer la nuit sur mes yeux répandue? Je n'imiterai point ce malheureux savant Qui, des feux de l'Etna scrutateur imprudent. Marchant sur des monceaux de bitume et de cendre,

=== DISCOURS EN VERS SUR LHOMME

Fut consumé du feu qu'il cherchait à comprendre.

Modérons-nous surtout dans notre ambition ; C'est du cœur des humains la grande passion. L'empesé magistrat, le financier sauvage, La prude aux yeux dévots, la coquette volage, Vont en poste à Versaille essuyer des mépris. Qu'ils reviennent soudain rendre en poste à Paris. Les libres habitants des rives du Permessc Ont saisi quelquefois cette amorce traîtresse Platon va raisonner à la cour de Denys ; Racine, janséniste, est auprès de Louis ; L'auteur voluptueux qui célébra Glycère Prodigue au fils d'Octave un encens mercenaire. Moi-même, renonçant à mes premiers desseins. J'ai vécu, je l'avoue, avec des souverains. Mon vaisseau fit naufrage aux mers de ces sirènes : Leur voix flatta mes sens, ma main porta leurs chaînes. On me dit : « Je vous aime, » et je crus comme un sot Qu'il était quelque idée attachée à ce mot. J'y fus pris ; j'asservis au vain désir de plaire La mâle liberté qui fait mon caractère ; Et perdant la raison, dont je devais m'armer, J'allai m'imaginer qu'un roi pouvait aimer. Que je suis revenu de cette erreur grossière ! A peine de la cour j'entrai dans la carrière. Que mon âme éclairée, ouverte au repentir, N'eut d'autre ambition que d'en pouvoir sortir. Raisonneurs beaux esprits, et vous qui croyez l'être, Voulez- vous vivre heureux, vivez toujours sans maître.

O vous, qui ramenez dans les murs de Paris Tous les excès honteux des mœurs de Sybaris ; Qui, plongés dans le luxe, énervés de mollesse, Nourrissez dans votre âme une étemelle ivresse, Apprenez, insensés, qui cherchez le plaisir, Et l'art de le connaître, et celui de jouir. Les plaisirs sont les fleurs que notre divin maître Dans les ronces du monde autour de nous fait naître. Chacime a sa saison, et par des soins prudents On peut en conserver pour l'hiver de nos ans. Mais s'il faut les cueillir, c'est d'une main légère ;

VOLTAIRE

On flétrit aisément leur beauté passagère.

N'offrez pas à vos sens, de mollesse accablés,

Tous les parfums de Flore à la fois exhalés :

D ne faut point tout voir, tout sentir, tout entendre :

Quittons les voluptés pour savoir les reprendre.

Le travail est souvent le père du plaisir :

Je plains l'homme accablé du poids de son loisir.

Le bonheur est un bien que nous vend la nature.

n n'est point ici-bas de moisson sans culture :

Tout veut des soins sans doute, et tout est acheté.

Regardez Brossoret, de sa table entêté, Au sortir d'un spectacle, où de tant de merveilles Le son, perdu pour lui, frappe en vain ses oreilles ; n se traine à souper, plein d'un secret ennui, Cherchant en vain la joie, et fatigué de lui. Son esprit, offusqué d'une vapeur grossière, Jette encor quelques traits sans force et sans lumière ; Parmi les voluptés dont il croit s'enivrer. Malheureux ! il n'a pas le temps de désirer. Jadis trop caressé des mains de la Mollesse, Le Plaisir s'endormit au sein de la Paresse ; La langueur l'accabla : plus de chants, plus de vers, Plus d'amour ; et l'ennui détruisait l'univers. Un dieu qui prit pitié de la nature humaine Mit auprès du Plaisir le Travail et la Peine : La Crainte l'éveilla, l'Espoir guida ses pas ; Ce cortège aujourd'hui l'accompagne ici-bas.

Semez vos entretiens de fleurs toujours nouvelles : Je le dis aux amants, je le répète aux belles. Damon, tes sens trompeurs, et qui t'ont gouverné, T'ont promis un bonheur qu'ils ne t'ont point donné. Tu crois, dans les douceurs qu'un tendre amour apprête. Soutenir de Daphné l'étemel tête-à-tête ; Mais ce bonheur usé n'est qu'un dégoût affreux. Et vous avez besoin de vous quitter tous deux. Ah ! pour vous voir toujours sans jamais vous déplaire, n faut un cœur plus noble, une âme moins vulgaire. Un esprit vrai, sensé, fécond, ingénieux, Sans humeur, sans caprice, et surtout vertueux : Pour les cœurs corrompus l'amitié n'est point faite.

DISCOURS EN VERS SUR VHOMME

O divine amitié ! félicité parfaite,

Seul mouvement de l'âme où l'excès soit permis.

Change en bien tous les maux où le ciel m'a soumis.

Compagne de mes pas dans toutes mes demeures,

Dans toutes les saisons, et dans toutes les heures :

Sans toi tout homme est seul ; il peut par ton appui

Multiplier son être, et vivre dans autrui.

Idole d'un cœur juste, et passion du sage.

Amitié, que ton nom couronne cet ouvrage !

Qu'il préside à mes vers comme il règne en mon cœur !

Tu m'appris à connaître, à chanter le bonheur.

CINQUIÈME DISCOURS Sur la nature du plaisir.

Jusqu'à quand verrons-nous ce rêveur fanatique Fermer le ciel au monde, et d'un ton despotique Damnant le genre humain, qu'il prétend convertir, Nous prêcher la vertu pour la faire haïr? Sur les pas de Calvin, ce fou sombre et sévère Croit que Dieu, comme lui, n'agit qu'avec colère. Je crois voir d'un tyran le ministre abhorré, D'esclaves qu'il a faits tristement entouré, Dictant d'un air hideux ses volontés sinistres. Je cherche un roi plus doux, et de plus doux ministres. Timon se croit parfait depuis qu'il n'aime rien ; n faut que l'on soit homme avant d'être chrétien. Je suis homme, et d'un Dieu je chéris la clémence. Mortels, venez à lui, mais par reconnaissance. La nature, attentive à remplir vos désirs. Vous appelle à ce Dieu par la voix des plaisirs. Nul encor n'a chanté sa bonté tout entière : Par le seul mouvement il conduit la matière ; Mais c'est par le plaisir qu'il conduit les humains. Sentez du moins les dons prodigués par ses mains. Tout mortel au plaisir a dû son existence ; Par lui le corps agit, le cœur sent, l'esprit pense. Soit que du doux sommeil la main ferme vos yeux, Soit que le jour pour vous vienne embellir les cieux,

VOLTAIRE

Soit que, vos sens flétris cherchant leur nourriture,

L'aiguillon de la faim presse en vous la nature,

Ou que l'amour vous force en des moments plus doux

A produire un autre être, à revivre après vous,

Partout d'un Dieu clément la bonté salutaire

Attache à vos besoins un plaisir nécessaire.

Les mortels, en un mot, n'ont point d'autre moteur.

Sans l'attrait du plaisir, sans ce charme vainqueur, Qui des lois de l'hymen eût subi l'esclavage ? Quelle beauté jamais aurait eu le courage De porter un enfant dans son sein renfermé, Qui déchire en naissant les flancs qui l'ont formé ; De conduire avec crainte une enfance imbécile, Et d'un âge fougueux l'imprudence indocile ? Ah ! dans tous vos états, en tout temps, en tout lieu, Mortels, à vos plaisirs reconnaissez un Dieu. Que dis- je ? à vos plaisirs ! c'est à la douleur même Que je connais de Dieu la sagesse suprême. Ce sentiment si prompt dans nos cœurs répandu, Parmi tous nos dangers sentineUe assidu. D'une voix salutaire incessamment nous crie : « Ménagez, défendez, conservez votre vie. » Chez de sombres dévots l'amour-propre est damné, C'est l'ennemi de l'homme, aux enfers il est né. Vous vous trompez, ingrats ; c'est un don de Dieu même. Tout amour vient du del : Dieu nous chérit, il s'aime ; Nous nous aimons dans nous, dans nos biens, dans nos Dans nos concitoyens, surtout dans nos amis : [fils,

Cet amour nécessaire est l'âme de notre âme ; Notre esprit est porté sur ses ailes de flamme.

Oui, pour nous élever aux grandes actions, Dieu nous a, par bonté, donné les passions. Tout dangereux qu'il est, c'est un présent céleste ; L'usage en est heureux, si l'abus est funeste. J'admire et ne plains point un cœur maître de soi, Qui, tenant ses désirs enchaînés sous sa loi, S'arrache au genre humain pour Dieu qui nous fit naître; Se plaît à l'éviter plutôt qu'à le connaître ; Et, brûlant pour son Dieu d'un amour dévorant. Fuit les plaisirs permis pour un plaisir plus grand.

DISCOURS EN VERS SUR LHOMME

Mais que, fier de ses croix, vain de ses abstinences. Et surtout en secret lassé de ses souffrances, n condamne dans nous tout ce qu'il a quitté, L'hymen, le nom de père, et la société : On voit de cet orgueil la vanité profonde ; C'est moins l'ami de Dieu que l'ennemi du monde ; On lit dans ses chagrins les regrets des plaisirs. Le ciel nous fit un cœur, il lui faut des désirs.

Des stoïques nouveaux le ridicule maître Prétend m'ôter à moi, me priver de mon être : Dieu, si nous l'en croyons, serait servi par nous Ainsi qu'en son sérail un musulman jaloux, Qui n'admet près de lui que ces monstres d'Asie Que le fer a privés des sources de la vie.

Vous qui vous élevez contre l'humanité, N'avez- vous lu jamais la docte antiquité? Ne connaissez- vous point les filles de Pélie ? Dans leur aveuglement voyez votre folie. Elles croyaient dompter la nature et le temps. Et rendre leur vieux père à la fleur de ses ans : Leurs mains par piété dans son sein se plongèrent ; Croyant le rajeunir, ses filles regorgèrent. Voilà votre portrait, stoïques abusés, Vous voulez changer l'homme, et vous le détruisez. Usez, n'abusez point ; le sage ainsi l'ordonne. Je fuis également Épictète et Pétrone. L'abstinence ou l'excès ne fit jamais d'heureux.

Je ne conclus donc pas, orateur dangereux, Qu'il faut lâcher la bride aux passions humaines : De ce coursier fougueux je veux tenir les rênes ; Je veux que ce torrent, par un heureux secours. Sans inonder mes champs, les abreuve en son cours : Vents, épurez les airs, et soufflez sans tempêtes ; Soleil, sans nous brûler, marche et luis sur nos têtes. Dieu des êtres pensants. Dieu des cœurs fortunés. Conservez les désirs que vous m'avez donnés. Ce goût de l'amitié, cette ardeur pour l'étude, Cet amour des beaux-arts et de la solitude : Voilà mes passions ; mon âme en tous les temps Goûta de leurs attraits les plaisirs consolants.

VOLTAIRE

Quand sur les bords du Mein deux écumeurs barbares,

Des lois des nations violateurs avares,

Deux fripons à brevet, brigands accrédités,

Epuisaient contre moi leurs lâches cruautés,

Le travail occupait ma fermeté tranquille ;

Des arts qu'ils ignoraient leur antre fut l'asile,

Ainsi le dieu des bois enflait ses chalumeaux

Quand le voleur Cacus enlevait ses troupeaux :

Il n'interrompit point sa douce mélodie.

Heureux qui jusqu'au temps du terme de sa vie,

Des beaux-arts amoureux, peut cultiver leurs fruits !

Il brave l'injustice, il calme ses ennuis;

n pardonne aux humains, il rit de leur délire,

Et de sa main mourante il touche encor sa lyre

SIXIÈME DISCOURS Snr la nature de l'homme.

« La voix de la vertu préside à tes concerts ; Elle m'appelle à toi par le charme des vers. Ta grande étude est l'homme, et de ce labyrinthe Le fil de la raison te fait chercher l'enceinte. Montre l'homme à mes yeux ; honteux de m'ignorcr, Dans mon être, dans moi, je cherche à pénétrer. Despréaux et Pascal en ont fait la satire ; Pope et le grand Leibnitz, moins encUns à médire, Semblent dans leurs écrits prendre un sage milieu ! Us descendent à l'homme, ils s'élèvent à Dieu : Mais quelle épaisse nuit voile encor la nature ! Sois l'Œdipe nouveau de cette énigme obscure. Chacun a dit son mot, on a longtemps rêvé ; Le vrai sens de l'énigme est-il enfin trouvé?

« Je sais bien qu'à souper, chez Laïs ou Catulle, Cet examen profond passe pour ridicule : Là, pour tout argument, quelques couplets malins Exercent plaisamment nos cerveaux libertins. Autre temps, autre étude ; et la raison sévère Trouve accès à son tour, et peut ne point déplaire. Dans le fond de son cœur on se plaît à rentrer ;

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DISCOURS EN VERS SUR LHOMME

Nos yeux cherchent le jour, lent à nous éclairer. Le grand monde est léger, inappliqué, volage ; Sa voix trouble et séduit : est-on seul, on est sage. Je veux l'être ; je veux m'élever avec toi Des fanges de la terre au trône de son roi. Montre-moi, si tu peux, cette chaîne invisible Du monde des esprits et du monde sensible ; Cet ordre si caché de tant d'êtres divers, Que Pope après Platon crut voir dans l'univers. »

Vous me pressez en vain ; cette vaste science, Ou passe ma portée, ou me force au silence. Mon esprit, resserré sous le compas français. N'a point la liberté des Grecs et des Anglais. Pope a droit de tout dire, et moi je dois me taire. A Bourge un bachelier peut percer ce mystère ; Je n'ai point mes degrés, et je ne prétends pas Hasarder pour un mot de dangereux combats. Écoutez seulement un récit véritable, Que peut-être Fromont prendra pour une fable. Et que je lus hier dans un livre chinois Qu'un jésuite à Pékin traduisit autrefois.

Un jour quelques souris se disaient l'une à l'autre : « Que ce monde est charmant ! quel empire est le nôtre ! Ce palais si superbe est élevé pour nous ; De toute éternité Dieu nous fit ces grands trous : Vois- tu ces gras jambons sous cette voûte obscure? De y furent créés des mains de la Nature ; Ces montagnes de lard, éternels aliments, Sont pour nous en ces lieux jusqu'à la fin des temps. Oui, nous sommes, grand Dieu, si l'on en croit nos sages, Le chef-d'œuvre, la fin, le but de tes ouvrages. Les chats sont dangereux et prompts à nous manger ; Mais c'est pour nous instruire et pour nous corriger. »

Plus loin, sur le duvet d'une herbe renaissante. Près des bois, près des eaux, une troupe innocente De canards nasillants, de dindons rengorgés. De gros moutons bêlants, que leur laine a chargés, Disait : « Tout est à nous, bois, prés, étangs, montagnes ; Le ciel pour nos besoins fait verdir les campagnes. » L'âne passait auprès, et, se mirant dans l'eau,

n rendait grâce au del en se trouvant si beau : « Pour les ânes, dit-il, le ciel a fait la terre ; L'homme est né mon esclave, il me panse, il me ferre, n m'étrille, il me lave, il prévient mes désirs. Il bâtit mon sérail, il conduit mes plaisirs ; Respectueuse témoin de ma noble tendresse. Ministre de ma joie, il m'amène une ânesse ; Et je ris quand je vois cet esclave orgueilleux Envier l'heureux don que j'ai reçu des deux. »

L'homme vint, et cria : « Je suis puissant et sage; Cieux, terres, éléments, tout est pour mon usage : L'Océan fut formé pour porter mes vaisseaux ; Les vents sont mes courriers, les astres mes flambeaux. Ce globe qui des nuits blanchit les sombres voiles Croît, décroit, fuit, revient, et préside aux étoiles : Moi, je préside à tout ; mon esprit éclairé Dans les bornes du monde eût été trop serré : l^lais enfin, de ce monde et l'orade et le maître, Je ne suis point encor ce que je devrais être. » Quelques anges alors, qui là-haut dans les deux Règlent ces mouvements imparfaits à nos yeux. En faisant tournoyer ces immenses planètes. Disaient : « Pour nos plaisirs sans doute elles sont faites. » Puis de là sur la terre ils jetaient un coup d'oeil : Ils se moquaient de l'homme et de son sot orgueil. Le Tien les entendit ; il voulut que sur l'heure On les fit assembler dans sa haute demeure, Ange, homme, quadrupède, et ces êtres divers t>ont chacun forme un monde en ce vaste univers. « Ouvrages de mes mains, enfants du même père, Qui portez, leur dit-il, mon divin caradère, Vous êtes nés pour moi, rien ne fut fait pour vous ; Je suis le centre unique où vous répondez tous. Des destins et des temps connaissez le seul maître. Rien n'est grand ni petit ; tout est ce qu'il doit être. D'un parfait assemblage instruments imparfaits. Dans votre rang placés demeurez satisfaits. » L'homme ne le fut point. Cette indocile espèce Sera-t-elle occupée à murmurer sans cesse? Un vieux lettré chinois, qui toujours sur les bancs

DISCOURS EN VERS SUR LHOMME

Combattit la raison par de beaux arguments, Plein de Conf udus, et sa logique en tête, Distinguant, conduant, présenta sa requête.

« Pourquoi suis- je en un point resserré par le temps? Mes jours devraient aller par delà vingt mille ans ; Ma taille pour le moins dût avoir cent coudées ; D'où vient que je ne puis, plus prompt que mes idées, Voyager dans la lune, et réformer son cours ? Pourquoi faut-il dormir un grand tiers de mes jours ? Pourquoi ne puis-je, au gré de ma pudique flamme. Faire au moins en trois mois cent enfants à ma femme? Pourquoi fus- je en un jour si las de ses attraits ? — Tes pourquoi, dit le dieu, n'en finiraient jamais : Bientôt tes questions vont être déddées : Va chercher ta réponse aux pays des idées : Pars. » Un ange aussitôt l'emporte dans les airs, Au sein du vide immense où se meut l'univers. A travers cent soleils entourés de planètes. De lunes et d'anneaux, et de longues comètes. Il entre dans un globe où d'immortelles mains Du roi de la nature ont tracé les dessdns, Où l'œil peut contempler les images visibles Et des mondes réels et des mondes possibles.

Mon vieux lettré chercha, d'espérance animé, Un monde fait pour lui, tel qu'il l'aurait formé, n cherchait vainement : l'ange lui fait connaître Que rien de ce qu'il veut en effet ne peut être : Que si l'homme eût été tel qu'on feint les géants, Faisant la guerre au del, ou plutôt au bon sens. S'il eût à vingt mille ans étendu sa carrière, Ce petit amas d'eau, de sable, et de poussière, N'eût jamais pu suffire à nourrir dans son sein Ces énormes enfants d'un autre genre humain. Le Chinois argumente : on le force à condure Que dans tout l'univers chaque être a sa mesure ; Que l'homme n'est point fait pour ces vastes désirs ; Que sa vie est bornée ainsi que ses plaisirs ; Que le travail, les maux, la mort sont nécessaires ; Et que, sans fatiguer par de lâches prières La volonté d'un Dieu qui ne saurait changer,

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On doit subir la loi qa'on ne peut corriger, Voir la mort d'un œil ferme et d'une âme soumise. Le lettré convaincu, non sans quelque surprise, S'en retourne ici-bas ayant tout approuvé ; Mais il y murmura quand il fut arrivé : Convertir un docteur est une œuvre impossible.

Matthieu Garo chez nous eut l'esprit plus flexible ; n loua Dieu de tout ! Peut-être qu'autrefois De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois ; La lune était plus grande, et la nuit moins obscure ; L'hiver se couronnait de fleurs et de verdure ; L'homme, ce roi du monde, et roi très fainéant, Se contemplait à l'aise, admirait son néant. Et, formé pour agir, se plaisait à rien faire. Mais pour nous, fléchissons sous un sort tout contraire. Contentons-nous des biens qui nous sont destinés, Passagers comme nous, et comme nous bornés. Sans rechercher en vain ce que peut notre maitre, Ce que fut notre monde, et ce qu'il devrait être. Observons ce qu'il est, et recueillons le fruit Des trésors qu'il renferme et des biens qu'il produit. Si du Dieu qui nous fit l'étemelle puissance Eût à deux jours au plus borné notre existence. Il nous aurait fait grâce ; il faudrait consumer Ces deux jours de la vie à lui plaire, à l'aimer. Le temps est assez long pour quiconque en profite ; Qui travaille et qui pense en étend la limite. On peut vivre beaucoup sans végéter longtemps ; Et je vais te prouver par mes raisonnements.... Mais malheur à l'auteur qui vent toujours instruire ! Le secret d'ennuyer est celui de tout dire.

C'est ainsi que ma muse avec simplicité Sur des tons différents chantait la vérité, Lorsque, de la nature éclaircissant les voiles. Nos Français à Quito cherchaient d'autres étoiles ; Que Clairaut, Maupertuis, entourés de glaçons, D'un secteur à lunette étonnaient les Lapons, Tandis que, d'une main stérilement vantée. Le hardi Vaucanson, rival de Prométhéc, Semblait, de la nature imitant les ressorts,

= DISCOURS EN VERS SUR LHOMME

Prendre le feu des deux pour animer les corps.

Pour moi, loin des cités, sur les bords du Permessc Je suivais la nature, et cherchais la sagesse ; Et des bords de la sphère où s'emporta Milton, Et de ceux de l'abime où pénétra Newton, Je les voyais franchir leur carrière infime ; Amant de tous les arts et de tout grand génie, Implacable ennemi du calomniateur, Du fanatique absurde, et du vil délateur ; Ami sans artifice, auteur sans jalousie ; Adorateur d'un Dieu, mais sans hypocrisie ; Dans un corps languissant, de cent maux attaqué, Gardant un esprit libre, à l'étude appliqué, Et sachant qu'ici-bas la félicité pure Ne fut jamais permise à l'humaine nature.

SEPTIÈME DISCOURS Sur la vraie vertu.

Le nom de la vertu retentit sur la terre ; On l'entend au théâtre, au barreau, dans la chaire ; Jusqu'au milieu des cours il parvient quelquefois ; n s'est même glissé dans les traités des rois. C'est un beau mot sans doute, et qu'on se plaît d'entendre, Facile à prononcer, difficile à comprendre : On trompe, on s'est trompé. Je crois voir des jetons Donnés, reçus, rendus, troqués par des fripons ; Ou bien ces faux billets, vains enfants du système De ce fou d'Écossais qui se dupa lui-même.

Qu'est-ce que la vertu ? Le meilleur citoyen, Brutus, se repentit d'être un homme de bien : « La vertu, disait-il, est un nom sans substance. »

L'école de Zenon, dans sa fière ignorance. Prit jadis pour vertu l'insensibilité.

Dans les champs levantins le derviche hébété, L'œil au ciel, les bras hauts, et l'esprit en prières. Du Seigneur en dansant invoque les lumières, Et, tournant dans un cercle au nom de Mahomet, Croit de la vertu même atteindre le sommet.

VOLTAIRE

DISCOURS EN VERS SUR LHOMME

Les reins ceints d'un cordon, l'oeil armé d'impudence, Un ermite à sandale, engraissé d'ignorance, Parlant du nez à Dieu, chante au dos d'un lutrin Cent cantiques hébreux mis en mauvais latin. Le ciel puisse bénir sa piété profonde ! Mais quel en est le fruit ? quel bien fait-il au monde ? Malgré la sainteté de son auguste emploi, C'est n'être bon à rien de n'être bon qu'à soi.

Quand l'ennemi divin des scribes et des prêtres Chez Pilate autrefois fut traîné par des traîtres, De cet air insolent qu'on nomme dignité, Le Romain demanda : « Qu'est-ce que vérité ? » L'Homme-Dieu, qui pouvait l'instruire ou le confondre, A ce juge orgueilleux dédaigna de répondre : Son silence éloquent disait assez à tous Que ce vrai tant cherché ne fut point fait pour nous. Mais lorsque, pénétré d'une ardeur ingénue, Un simple citoyen l'aborda dans la rue. Et que, disciple sage, il prétendit savoir Quel est l'état de l'homme, et quel est son devoir ; Sur ce grand intérêt, sur ce point qui nous touche Celui qui savait tout ouvrit alors la bouche ; Et dictant d'un seul mot ses décrets solennels : « Aimez Dieu, lui dit-il, mais aimez les mortels. » Voilà l'homme et sa loi, c'est assez : le ciel même A daigné tout nous dire en ordonnant qu'on aime. Le monde est médisant, vain, léger, envieux ; Le fuir est très bien fait, le servir encor mieux : A sa famille, aux siens, je veux qu'on soit utile.

Où vas-tu loin de moi, fanatique indocile ? Pourquoi ce teint jauni, ces regards effarés, Ces élans convulsifs, et ces pas égarés ? Contre un siècle indévot plein d'une sainte rage. Tu cours chez ta béate à son cinquième étage : Quelques saints possédés dans cet honnête lieu Jurent, tordent les mains, en l'hoimeur du bon Dieu Sur leurs tréteaux montés, ils rendent des oracles, Président le passé, font cent autres miracles ; L'aveugle y vient pour voir, et, des deux yeux privé, Retourne aux Quinze- Vingts marmottant son Ave ;

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Le boiteux saute et tombe, et sa sainte famille Le ramène en chantant, porté sur sa béquille ; Le sourd au front stupide écoute et n'entend rien ; D'aise alors tout pâmés, de pauvres gens de bien, Qu'un sot voisin bénit, et qu'un fourbe seconde. Aux filles du quartier prêchent la fin du monde.

Je sais que ce mystère a de nobles appas : Les saints ont des plaisirs que je ne connais pctô. Les miracles sont bons ; mais soulager son frère, Mais tirer son ami du sein de la misère, Mais à ses ennemis pardonner leurs vertus, C'est un plus grand miracle, et qui ne se fait plus.

Ce magistrat, dit-on, est sévère, inflexible. Rien n'amollit jamais sa grande âme insensible. J'entends : il fait haïr sa place et son pouvoir ; Il fait des malheureux par zèle et par devoir : Mais l'a-t-on jamais vu, sans qu'on le sollicite, Courir d'un air affable au-devant du mérite. Le choisir dans la foule, et donner son appui A l'honnête homme obscur qui se tait devant lui? De quelques criminels il aura fait justice ! C'est peu d'être équitable, il faut rendre service ; Le juste est bienfaisant. On conte qu'autrefois Le ministre odieux d'un de nos meilleurs rois Lui disait en ces mots son avis despotique : « Timante est en secret bien mauvais catholique. On a trouvé chez lui la Bible de Calvin ; A ce ftmeste excès vous devez mettre un frein : Il faut qu'on l'emprisonne, ou du moins qu'on l'exile. — Comme vous, dit le roi, Timante m'est utile. Vous m'apprenez assez quels sont ses attentats ; n m'a donné son sang, et vous n'en parlez pas ! » De ce roi bienfaisant la prudence équitable Peint mieux que vingt sermons la vertu véritable.

Du nom de vertueux seriez-vous honoré, Doux et discret Cyrus, en vous seul concentré. Prêchant le sentiment, vous bornant à séduire. Trop faible pour servir, trop paresseux pour nuire, Honnête homme indolent, qui, dans un doux loisir Loin du mal et du bien, vivez pour le plaisir?

VOLTAIRE

Non ; je donne ce titre au cœur tendre et sublime Qui soutient hardiment son ami qu'on opprime. n t'était dû sans doute, éloquent Pellisson, Qui défendis Fouquet du fond de ta prison. Je te rends j^râce, ô ciel, dont la bonté propice M'accorda des amis dans les temps d'injustice, Des amis courageux, dont la mâle vigueur Repoussa les assauts du calomniateur.

Du fanatisme ardent, du ténébreux Zoïle, Du ministre abusé par leur troupe imbécile, Et des petits tyrans, bouffis de vanité. Dont mon indépendance irritait la fierté. Oui, pendant quarante ans poursuivi par l'envie, Des amis vertueux ont consolé ma vie.

J'ai mérité leur zèle et leur fidélité ; J'ai fait quelques ingrats, et ne l'ai point été. Certain législateur dont la plume féconde Fit tant de vains projets pour le bien de ce monde, Et qui depuis trente ans écrit pour des ingrats. Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas : Ce mot est bienfaisance : il me plait ; il rassemble, Si le cœur en est cru, bien des vertus ensemble. Petits grammairiens, grands précepteurs des sots, Qui pesez la parole et mesurez les mots. Pareille expression vous semble hasardée ; Mais l'univers entier doit en chérir l'idée.

FIN DES DISCOURS EN VERS SUR L HOMME

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