PENSÉES DE M. PASCAL
L « Les grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles, qu'il faut nécessairement que la vraie religion nous enseigne qu'il y a en lui quelque grand principe de grandeur, et en même temps quelque grand principe de misère : car il faut que la véritable religion connaisse à fond notre nature ; c'est-à-dire qu'eUe connaisse tout ce qu'elle a de grand et tout ce qu'elle a de misérable, et la raison de l'un et de l'autre ; il faut encore qu'elle nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent »
Cette manière de raisonner paraît fausse et dangereuse : car la fable de Prométhée et de Pandore, les androgynes de Platon, les dogmes des anciens Égyptiens, et ceux de Zoroastre, rendaient aussi bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion chrétienne n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en tirerait pas ces conclusions ingénieuses qui ne peuvent servir qu'à faire briller l'esprit. D est nécessaire, pour qu'une religion soit vraie, qu'elle soit révélée, et point du tout qu'elle rende raison de ces contrariétés prétendues ; elle n'est pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique que l'astronomie.
n. « Qu'on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu'on voie s'il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse. Sera-ce celle qu'enseignaient les philosophes qui nous proposent pour tout bien un bien qui est en nous? est-ce là le vrai bien ? »
Les philosophes n'ont pomt enseigné de religion : ce n'est pas leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne s'est dit inspiré de Dieu, car dès lors il eût cessé - 10 ===========
REMARQUES SUR LES PENSÉES DE M. PASCAL
«voir SI Jesns-Chnst doit l'emporter sur Aristote : U s'agit de prouver que la «Ugion de Jésus-Christ est la véritable t qne celles de Mahomet. deZoroastre. de Confud^s d He^mèl et toutes les autres sont fausses, n nest pas v;ai que S pha<»ophes nous aient proposé pour tout bL m. b?en qS est en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle. Épictète • Us veul^
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QneUe étrange explication ! L'Aomme est inconcevable sans un mystère inconcevable. C'est bien ass^ de nr^!'
n entend pas. Nous ignorons comment l'homme nait, comment
iZt: ~'L""°' " '^^"'- ~""°«°« il pense, commeTSs membres obéissent à sa volonté : serais-jTbien r^ à , J^ quer ces obscurités par un système inintlg We'X va^ il" pas mieux dire : Je ne sais rien ? Un mystère ne fat Z^f. uneexplication: c'est une chose divine efiL^Lucatle' Qn aurait répondu M. Pascal à un homme^uifm aurait
ml iol ef n"^ T '' '°'^'*'" "" ^^ o^gind est l"b™ ma foi et non de ma raison ; je connais fort bien sans mystère ce que c'est que l'homme : ie vois nn'il ^.-. mystère commr u< ,J^i~.. ■ ^^ ' '" VOIS qn U vient au monde ^fT J , animaux ; que l'accouchement des mères
est plus douloureux à mesm-e qu'eUes sont plus délicates o.^ quelquefois des femmes et des animaux femeilTs meiirent dans I enfantement; qu'il y a quelquefois des enfaSs m^
•♦o^;i„- I aeuieu pour la conservation de notre être.
^u^ ôr^H ' '^°°t ** "^^"^ I^" ««'e^ cet amour-proprê^ qne nos idées sont justes on inconséquentes, obsc^^^ ou
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lumineuses, selon que nos organes sont plus ou moins soUdes, plus ou moins déUés, et selon que nous sommes plus ou moins passionnés ; que nous dépendons en tout de l'air qui nous environne, des aliments que nous prenons, et que Han* tout cela il n'y a rien de contradictoire ? »
L'homme à cet égard n'est point une énigme, comme vous vous le figurez pour avoir le plaisir de la deviner; l'homme parait être à sa place dans la nature. Supérieur aux animaux, auxquels il est semblable par les organes; inférieur à d'autres êtres, auxquels il ressemble probablement par la pensée, U est, comme tout ce que nous voyons, mêlé de mal et de bien, de plaisir et de peine ; il est pourvu de passions pour agir, et de raison pour gouverner ses actions. Si l'homme était parfait, il serait Dieu ; et ces prétendues contrariétés que vou» appelez contradictions, sont les ingrédients nécessaires qui entrent dans le composé de l'homme, qui est, comme le reste de la nature, ce qu'il doit être.
Voilà ce que la raison peut dire. Ce n'est donc point U raison qui apprend aux hommes la chute de la nature humaine ; c'est la foi seule à laquelle il faut avoir recourt.
IV. « Suivons nos mouvements, observons-nous nous-mêmes, et voyons si nous n'y trouverons pas les caractères vivanU de ces deux natures.
« Tant de contradictions se trouveraient-elles ^^j\% un suiet simple ? ^
« Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes : un sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur. »
Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que beaucoup d'autres ; elle se trouve au chapitre De l'inconstance de nos actions. Mais le sage Montaigne s'explique en homme qui doute.
Nos diverses volontés ne sont point des contradictions de la nature, et l'homme n'est point un sujet simple. Il est composé d'un nombre innombrable d'organes : si un seul de ces organes est un peu altéré, il est nécessaire qu'il change toutes les impressions du cerveau, et que l'animal ait de nouvelles pensées et de nouvelles volontés. Il est très vrai que nous sommes tantôt abattus de tristesse, tantôt enflés de présomp-
REMARQUES SUR LES PENSÉES DE M. PASCAL tien : et cela doit être quand nous nous trouvons dans des situations opposées. Un animal que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on égorge lentement et avec adresse pour en faire une dissection, éprouvent des sensations bien contraires : ainsi faisons-nous ; et les différences qui sont en nous sont si contradictoires, qu'il serait contradictoire qu'eUcs n existassent pas. Les fous qui ont dit que nous avions deux âmes pouvaient, par la même raison, nous en donner trente ou quarante ; car un homme dans une grande passion a souvent trente ou quarante idées différentes de la même chose et doit nécessairement les avoir selon que cet objet lui paraît sous différentes faces.
Cette prétendue dupUdté de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique : j'aimerais autant dire que le chien, qui mord et qui caresse, est double ; que la poule qui a tant som de ses petits, et qui ensuite les abandonne jusqu'à les méconnaître, est double ; que la glace, qui représenteà la fois des objets différents, est double ; que l'arbre, qui est taniài charge, tantôt dépouillé de feuiUes. est double. J'avoue que homme est inconcevable en un sens; mais tout le reste de la nature 1 est aussi, et U n'y a pas plus de contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste.
V. « Ne point parier que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas. Lequel prendrez-vous donc ?... pesons le gain et la perte •
3J;T* l"" ^^ "^^ ^""^^ ^"^ ^^ *^*' ^^ ^^^ gagnez vous gagnez out ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Pariez
donc quU est. sans hésiter. Oui, il faut gager ; mais je ga^e peut-eti-e trop. Voyons, puisqu'il y a pareil hasard degaki et de perte, quand vous n'auriez que deux vies à gagner pour une, vous pourriez encore gager. » ^ t> t^
Il est évidemment faux de dire : * Ne point parier que Dieu est, cest parier qu'U n'est pas; » car celm^qui doute e" demande a s eclaircir, ne parie assurément ni pour ni conti-e D ailleurs cet article paraît xm peu indécent et puéril; cette Idée de jeu, de perte et de gain, ne convient point à ik gravite du sujet; de plus, l'intérêt que j'ai à croire mie chose n est pas une preuve de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du monde si je crois que vous avez raison : je souhaite alors, de tout mon cœur, que vous ayez raison ; mais jusqu'à ce que vous me l'ayez prouvé, je ne puis ' 13
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vous croire. « Commencez, pomrait-on dire à M. PascaL par convamcre ma raison. Jai intérêt, sans doute, qu'il y ait^ Dieu ; mais si dans votre système Dieu n'est venu que pour si peu de personnes ; si le petit nombre des élus est si eHrayant • SI je ne pms rien du tout par moi-même, dites-moi. je voui pne quel intérêt j'ai à vous croire? n'ai-je pas u;'int^a visible a être persuadé du contraire ? De quel front osez-vous me monto-er un bonheur infini, auquel, d'un million d'hommes un seul a peine a droit d'aspirer? Si vous voulez me conl vamcre, prenez-vous-y d'une autre façon, et naUez pas tantôt me parler de jeu de hasard, de pari, de croix et de pile, et tantôt m effrayer par les épines que vous semez sur le chemm que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne servirait qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature ne nous criait qu'U y a un Dieu, avec autant de force que ces subtihtes ont de faiblesse. »
VL * En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature et regardant tout l'univers muet, et l'homme sans lumière' abandonne a lui-même, et comme égaré dans ce recoin de 1 umvers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il est venu y faire ce qu û deviendra en mourant, j'entre en effroi comme un h^me qu'on aurait emporté endormi dans une île déserte et cfe-oyable. et qui s'éveiUerait sans connaître où il est et sans avoir aucun moyen d'en sortir ; et sur cela j'admire comment on n entre pas en désespoir d'un si misérable état. »
En lisant cette réflexion je reçois une lettre d'un de mes amis, qm demeure dans un pays fort éloigné. Voici ses paroles :
« Je suis ici comme vous m'y avez laissé ; ni plus gai, ni plus triste, ni plusirichc ni plus pauvre ; jouissant d'une santé parfaite, ayant tout ce qui rend la vie agréable ; sans amour, sans avance, sans ambition et sans envie ; et tant que tout cela durera, je m'appellerai hardiment un homme très heureux. » n y a beaucoup d'hommes aussi heureux que lui. Il en est des hommes comme des animaux ; tel chien couche et mange avec sa maîtresse ; tel autre tourne la broche et est tout aussi content ; tel autre devient enragé, et on le tue.
Pour moi, quand je regarde Paris ou Londres, je ne vois aucune raison pour entrer dans ce désespoir dont parle ====== 14 ====..^
REMARQUES SUR LES PENSÉES DE M. PASCAL
M. Pascal ; je vois une ville qui ne ressemble en rien à une ile déserte, mais peuplée, opulente, policée, et où les hommes sont heureux autant que la nature humaine le comporte. Quel est l'homme sage qui sera plein de désespoir parce qu'il ne sait pas la nature de sa pensée, parce qu'il ne connaît que quelques attributs de la matière, parce que Dieu ne lui la pas révélé ses secrets? Il faudrait autant se désespérer de n'avoir pas quatre pieds et deux ailes. Pourquoi nous faire horreur de notre être ? Notre existence n'est point si malheureuse qu'on veut nous le faire accroire. Regarder l'univers comme un cachot, et tous les hommes comme des criminels qu'on va exécuter, est l'idée d'un fanatique. Croire que le monde est un lieu de délices où l'on ne doit avoir que du plaisir, c'est la rêverie d'un sybarite. Penser que la terre, les hommes et les animaux sont ce qu'ils doivent être dans Tordre de la Providence, est, je crois, d'un homme sage.
Vn. « Les Juifs pensent que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu'il viendra un libérateur pour tous ; qu'ils sont au monde pour l'annoncer ; qu'ils sont formés exprès pour être les hérauts de ce grand avènement, et pour appeler tous les peuples à s'unir à eux dans l'attente de ce libérateur. »
Les juifs ont toujours attendu un libérateur ; mais leur libérateur est pour eux et non pour nous. Ils attendent un messie qui rendra les juifs maîtres des chrétiens ; et nous espérons que le messie réunira un jour les juifs aux chrétiens : ils pensent précisément sur cela le contraire de ce que nous pensons.
Vm. « La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État. C'est ce que Philon, Juif, montre en divers lieux, et Josèphe admirablement contre Appion, où il fait voir qu'elle est si ancienne, que le nom même de loi n'a été connu des plus anciens que plus de mille ans après. En sorte qu'Homère, qui a parlé de tant de peuples, ne s'en est jamais servi ; et il est aisé de juger de la perfection de cette loi par sa simple lecture, où l'on voit qu'on y a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d'équité, tant de jugement, que les plus anciens législateurs grecs et romains en ayant quelque
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Egypte, le pays de la teS^ Je S.^*'"' ''^ ""neuraient en lois, selon lesqneUes Ies"ois éS^»,""""""' P" ^« saje^ «t très faux q„e le nom de fo/'.'"*'" "P"-^ »* "ort H Homère, n parle des lois d,. M- ^ '** ^M» qu'après
de /o, es. di« Hés7oi:T et q^^, '^^ '"«'^■V*^- V^S verait ni dans Hésiode ^i ^h '' °°'° <*' '<» "e se trounen. n y avait d'ancien^ r^nmrT' '*'^ °« Prouverait donc U y avait des lois. S "^0^^' ~" '* "^'^ '"S" = nenres a Moïse. *"* Chinois sont bien anté-
pn" des'rdes^rircrnV" ';7:^ !î '" «°"«ins aient inentsdelenrrépnblique,tiaC,r «^ '«s commenceles Juifs; ce ne peu, Le Se .1 °'/°,>"'>ient connaître alors Us avaient pour «L^rh, '^ ^e leur grandeur, car toute U terre. Voyez c^„^r^" °" "«Spris connj d^
deJaprisedeJér/sLe^^rPo^r",^^ "^'^ « P-U^t ^^du^n des Septai^e au^Tna^^ -r»?' leZ'
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°^/' '« 'erre à t/rnSn^r^e er^u^ii^ f ""'^ ''PP'"^ '* qnenftn Dieu, s'irritant contre e^^ii' ''" * "^^ ««t ; les peuples de U terrT- „^?I "'.''* dispersera par tons des dieux qui néS ^^ri^'^- ''°"* *^'« "• «do^t appelant mi peuple qui nCL^Tl, "' " '** •"^»*~ en l^Te, qui les déSionore en tT, IT '""P'*' Cependant ce aux dépens de leur vie cW ^^""^ ''» '«= conservent
d'exemple d«is le m^nde JtT- ""^'^ 1«^ "« poi^
Cette sincérité a pa^ouî dJs «Im 1' *'°* "^ '"*°«- » dans la nature. L'oSueU d^^h ^''^ '* "'a ^ «cine que
que ce n'est Point «^d^estbtr/"' «♦'"«^^esséà crd^e arts, sa grossièreté qui rf^^'L'^''*'?"*' ^° ««"orance des
REMARQUES SUR LES PENSÉES DE M. PASCAL miracles pour l'abattre, et que sa nation est toujours la bienaimée de Dieu qui la châtie. Qu'un prédicateur monte en chaire, et dise aux Français : * Vous êtes des misérables qui n av^ m cœur ni conduite ; vous avez été battus à Hochstett et à RamiUies, parce que vous n'avez pas su vous défendre • ^ il se fera lapider. Mais s'U dit : * Vous êtes des cathoUquês, chens de Dieu ; vos péchés infâmes avaient irrité l'Étemel qm nous livra aux hérétiques à Hochstett et à RamiUies ; mais quand vous êtes revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à Denain : » ces paroles le feront aimer de l'auditoire.
X. « S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures. »
n faut aimer, et très tendrement, les créatures; il faut aimer sa patrie, sa femme, son père, ses enfants : il faut si bien les aimer, que Dieu nous les fait aimer malgré nous.
Les principes contraires sont propres à faire des raisonneurs inhumains ; et cela est si vrai, que Pascal, abusant de ce prmape, traitait sa sœur avec dureté et rebutait ses services, de peur de paraitt-e aimer une créature : c'est ce qui est écrit dans sa vie. S'il fallait en user ainsi, quelle serait la société humaine I
XI. « Nous naissons injustes ; car chacun tend à soi : cela est contre tout ordre. D faut tendre au général, et la pente vers soi est le commencement de tout désordre en guerre en police, en économie, etc. » '
Cela est selon tout ordre. D est aussi impossible qu'une société pmsse se former et subsister sans amour-propre, qu'U serait impossible de faire des enfants sans concupiscence, de songer à se nourrir sans appétit. C'est l'amour de nousmêmes qui assiste l'amour des autres ; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes utUes au genre humain ; c'est le fondement de tout commerce; c'est l'étemel Uen des hommes. Sans lui il n'y aurait pas eu un art inventé, ni une société de dix personnes formée. C'est cet amour-propre que chaque animal a reçu de la nature, qui nous avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet amour-propre, et la rehgion le perfectionne. D est bien vrai que Dieu aurait pu faire des créattires uniquement attentives au bien d'autrui. Dans ce cas les marchands auraient été aux Indes par charité, ================= 17 r====
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le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir à son prochaia, etc. Mais Dieu a établi les choses autrement : n'accusons point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en l'usage qu'il commande.
Xn. « Le sens caché des prophéties ne pouvait induire en erreur, et il n'y avait qu'un peuple aussi charnel que celui-là qui pût s'y méprendre ; car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchait d'entendre les véritables biens, sinon leur cupidité qui déterminait ce sens aux biens de la terre? »
En bonne foi, le peuple le plus spirituel de la terre l'auraitil entendu autrement ? Ils étaient esclaves des Romains ; ils attendaient un libérateur qui les rendrait victorieux, et qui ferait respecter Jérusalem dans tout le monde. Comment, avec les lumières de leur raison, pouvaient-ils voir ce vainqueur, ce monarque, dans un de leurs concitoyens né dans l'obscurité, dans la pauvreté, et condamné au supplice des esclaves ? Comment pouvaient-ils entendre, par le nom de leur capitale, une Jérusalem céleste, eux à qui le Décalogue n'avait pas seulement parlé de l'immortalité de l'âme? Comment un peuple si attaché à la loi pouvait-il, sans une lumière supérieure, reconnaître dans les prophéties, qui n'étaient pas sa loi, un Dieu caché sous la figure d'un Juif circoncis, qui par sa religion nouvelle a détruit et rendu abominables la circoncision et le sabbat, fondements sacrés de la loi judaïque ? Adorons Dieu sans vouloir percer ces mystères.
Xni. « Le temps du premier avènement de Jésus-Christ est prédit. Le temps du second ne l'est point, parce que le premier devait être caché, au lieu que le second doit être éclatant et tellement manifeste, que ses ennemis mêmes le reconnaîtront. »
Le temps du second avènement de Jésus-Christ a été prédit encore plus clairement que le premier. Pascal avait apparemment oublié que Jésus-Christ, dans le chapitre XXI de saint Luc, dit expressément : « Lorsque vous verrez une armée environner Jérusalem, sachez que la désolation est proche. Jérusalem sera foulée aux pieds, et il y aura des signes dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles ; les flots de la mer feront un très grand bruit ; les vertus des deux seront
REMARQUES SUR LES PENSÉES DE M. PASCAL
ébranlées, et alors ils verront le fils de l'homme qui viendra
sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Cette génération ne passera pas que ces choses ne soient accomplies. »
Cependant la génération passa, et ces choses ne s'accomplirent point En quelque temps que saint Luc ait écrit, il est certain que Titus prit Jérusalem, et qu'on ne vit ni de signes dans les étoiles, ni le fils de l'homme dans les nuées. Mais enfin si ce second avènement n'est point arrivé, si cette prédiction ne s'est point accomplie, c'est à nous de nous taire, de ne point interroger la Providence, et de croire tout ce que l'Église enseigne.
XIV. « Le messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand prince temporel ; selon les chrétiens charnels, il est venu nous dispenser d'aimer Dieu, et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous : ni l'un ni l'autre n'est ni la religion chrétienne ni juive. »
Cet article est bien plutôt un trait de satire qu'une réflexion chrétienne. On voit que c'est aux jésuites qu'on en veut ici; mais en vérité aucun jésuite a-t-il jamais dit que Jésus-Christ est venu nous dispenser d'aimer Dieu ? La dispute sur l'amour de Dieu est une pure dispute de mots, comme la plupart des autres querelles scientifiques qui ont causé des haines si vives et des malheurs si affreux.
n parait encore un autre défaut dans cet article ; c'est qu'on y suppose que l'attente d'un messie était un point de religion chez les Juifs : c'était seulement une idée consolante répandue parmi cette nation. Les Juifs espéraient un libérateur, mais il ne leur était pas ordonné d'y croire comme article de foi. Toute leur religion était renfermée dans les livres de la loL Les prophètes n'ont jamais été regardés par les Juifs comme législateurs.
XV. « Pour examiner les prophéties, il faut les entendre ; car si l'on croit qu'elles n'ont qu'un sens, il est sûr que le messie ne sera point venu ; mais si elles ont deux sens, il est sûr qu'il sera venu en Jésus-Christ. »
La religion chrétienne, fondée sur la vérité même, n'a pas besoin de preuves douteuses. Or, si quelque chose pouvait ébranler les fondements de cette sainte et raisonnable religion, c'est le sentiment de M. Pascal II veut que tout ait
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deux sens dans récriture; mais un homme qui aurait le malheur d'être incrédule pourrait lui dire : « Celui qui donne deux sens à ses paroles veut tromper les hommes, et cette duplicité est toujours punie par les lois ; comment donc pouvez-vous, sans rougir, admettre dans Dieu ce qu'on punit et qu'on déteste dans les hommes ? Que dis-je ? avec quel mépris et avec quelle indignation ne traitez-vous pas les oracles des païens, parce qu'ils avaient deux sens ! Qu'une prophétie soit accomplie à la lettre, oserez-vous soutenir que cette prophétie est fausse, parce qu'elle ne sera vraie qu'à la lettre, parce qu'elle ne répondra pas à un sens mystique qu'on lui donnera ? Non, sans doute ; cela serait absurde. Comment donc une prophétie qui n'aura pas été réellement accomplie, deviendra-t-elle vraie dans un sens mystique ? Quoi ! de vraie vous ne pouvez la rendre fausse, et de fausse vous pourriez la rendre vraie ? voilà une étrange difficulté. Il faut s'en tenir à la foi seule dans ces matières ; c'est le seul moyen de finir toute dispute. »
XVI. « La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité ; car elle est surnaturelle ! »
Il est à croire que M. Pascal n'aurait pas employé ce galimatias dans son ouvrage, s'il avait eu le temps de le revoir.
XVn. « Les faiblesses les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent bien les choses. Par exemple, les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc. Il est visible que cela n'a pas été fait de concert. *
Les éditeurs des Pensées de Pascal auraient-ils dû imprimer cette pensée, dont l'exposition seule est peut-être capable de faire tort à la religion ? A quoi bon dire que ces généalogies, ces points fondamentaux de la religion chrétienne, se contrarient entièrement, sans dire en quoi elles peuvent s'accorder? n fallait présenter l'antidote avec le poison. Que penserait-on d'un avocat qui dirait : « Ma partie se contredit, mais cette faiblesse est une force pour ceux qui savent bien prendre les choses ? » Que dirait-on à deux témoins qui se contrediraient ? On leur dirait : « Vous n'êtes pas d'accord, et certainement l'un de vous deux se trompe. »