‹ Philosophie; [microform] extraitsChapitre 5 sur 28 · XXXI. « Les sages, parmi les païens qui ont dit qu'il n · texte numérisé non relu

XXXI. « Les sages, parmi les païens qui ont dit qu'il n

ni

qu'an Dieu, ont été persécutés, les Juifs haïs, les chrétiens encore plus. »

Ils ont été quelquefois persécutés, de même que le serait aujourd'hui un homme qui viendrait enseigner l'adoration d'un Dieu, indépendante du culte reçu. Socrate n'a pas été condamné pour avoir dit : // n'y a qu'un Dieu, mais pour s'être élevé contre le culte extérieur du pays, et pour s'être fait des ennemis puissants fort mal à propos. A l'égard des Juifs, ils étaient haïs, non parce qu'ils ne croyaient qu'un Dieu, mais parce qu'ils haïssaient ridiculement les autres nations ; parce que c'étaient des barbares qui massacraient sans pitié leurs ennemis vaincus ; parce que ce vil peuple, superstitieux, ignorant, privé des arts, privé du commerce, méprisait les peuples les plus policés. Quant aux chrétiens, ils étaient haïs des païens parce qu'ils tendaient à abattre la religion de l'empire, dont ils vinrent enfin à bout, comme les protestants se sont rendus les maîtres dans les mêmes pays où ils furent longtemps haïs, persécutés et massacrés.

XXXn. « Combien les lunettes nous ont-elles découvert d'astres qui n'étaient point pour nos philosophes d'auparavant! On attaquait hardiment l'Écriture sur ce qu'on y trouve en tant d'endroits, du grand nombre des étoiles : il n'y en a que mille vingt-deux, disait-on, nous le savons. *

n est certain que la Sainte Écriture, en matière de physique, s'est toujours proportionnée aux idées reçues ; ainsi elle suppose que la terre est immobile, que le soleil marche, etc., etc. Ce n'est point du tout par un raffinement d'astronomie qu'elle dit que les étoiles sont innombrables, mais pour s'abaisser aux idées vulgaires. En effet, quoique nos yeux ne découvrent qu'environ mille vingt-deux étoiles, et encore avec bien de la peine ; cependant, quand on regarde If; del fixement, la vue est éblouie et égarée ; on croit alors en voir une infinité, L'Écriture parle donc selon ce préjugé vulgaire, car elle ne nous a pas été donnée pour faire de nous des physiciens ; et il y a grande apparence que Dieu ne révéla ni à Habacuc, ni à Baruch, ni à Michée, qu'un jour un Anglais nommé Fiant' steed mettrait dans son catalogue près de trois mille étoiles aperçues avec le télescope. Voyez, je vous prie, quelle conséquence on tirerait du sentiment de Pascal. Si les auteurs de la Bible ont parlé du grand nombre d'étoiles en connaissance

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de cause, ils étaient donc inspirés sur la physique. Et comment de si grands physiciens ont-ils pu dire que la lune s'est arrêtée à midi sur Aïalon, et le soleil sur Gabaon dans la Palestine ; qu'U faut que le blé pourrisse pour germer et produire, et cent autres choses semblables? Concluons donc que ce n'est pas la physique, mais la morale qu'il faut chercher dans la Bible ; qu'elle doit faire des chrétiens, et non des philosophes. XXXin. « Est-ce courage à un homme mourant d'aller, dans la faiblesse et dans l'agonie, affronter un Dieu tout-puissant

et étemel ? »

Cela n'est jamais arrivé ; et ce ne peut être que dans un violent transport au cerveau qu'un homme dise : « Je crois un Dieu, et je le brave. »

XXXrV. « Je crois volontiers les histoires dont les témoins

se font égorger. »

La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des témoins qui meurent pour soutenir leur déposition, comme ont fait tant de fanatiques, mais encore si ces témoins sont effectivement morts pour cela ; si on a conservé leurs dépositions ; s'ils ont habité les pays où l'on dit qu'ils sont morts.

Pourquoi Josèphc, né dans le temps de la mort du Christ, Josèphe eimemi d'Hérode, Josèphe peu attaché au judaïsme, n'a-t-il pas dit un mot de tout cela? Voilà ce que M. Pascal eût débrouillé avec succès.

XXXV. « Les sciences ont deux extrémités qui se touchent ; la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant : l'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent dans cette même ignorance d'où ils étaient partis. »

Cette pensée paraît un sophisme; et la fausseté consiste HaTiQ ce mot d'ignorance qu'on prend en deux sens différents. Celui qui ne sait ni lire ni écrire est un ignorant ; mais un mathématicien, pour ignorer les principes cachés de la nature, n'est pas au point d'ignorance dont il était parti quand il commença d'apprendre à lire. M. Newton ne savait pas pourquoi l'homme remue son bras quand il le veut ; mais il n'en était pas moins savant sur le reste. Celui qui ne sait pas l'hébreu, et qui sait le latin, est savant par comparaison avec celui qui ne sait que le français.

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XXXVI. « Ce n'est pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement; car il vient d'ailleurs et de dehors, et ainsi il est dépendant, et par conséquent sujet à être troublé par mille accidents qui font les afflictions inévitables. »

C'est comme si on disait : « C'est n'être pas malheureux que de pouvoir être accablé de douleur, car elle vient d'ailleurs. * Celui-là est actuellement heureux, qui a du plaisir, et ce plaisir ne peut venir qjue de dehors ; nous ne pouvons guère avoir de sensations ni d'idées que par les objets extérieurs, comme nous ne pouvons nourrir notre corps qu'en y faisant entrer ces substances étrangères qui se changent en la nôtre.

XXXVn. « L'extrême esprit est accusé de folie comme l'extrême défaut : rien ne passe pour bon que la médiocrité. »

Ce n'est point l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie. L'extrême esprit est l'extrême justesse, l'extrême finesse, l'extrême étendue, opposée diamétralement à la folie. L'extrême défaut d'esprit est un manque de conception, un vide d'idées ; ce n'est point la folie, c'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, on qui arrête l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence. Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne, c'est l'éloignement des deux vices opposés ; c'est ce qu'on appelle juste milieu, et non médiocrité.

On ne fait cette remarque, et quelques autres dans ce goût, que pour donner des idées précises. C'est plutôt pour éclairer que pour contredire.

XXXVnL « Si notre condition était véritablement heureuse, il ne faudrait pas nous divertir d'y penser. »

Notre condition est précisément de penser aux objets extérieurs avec lesquels nous avons un rapport nécessaire. Il est faux qu'on puisse détourner un homme de penser à la condition humaine ; car à quelque chose qu'il applique son esprit, il l'applique à quelque chose de lié à la condition humaine ; et, encore une fois, penser à soi, avec abstraction des choses naturelles, c'est ne penser à rien ; je dis à rien du tout : qu'on y prenne bien garde. Loin d'empêcher un homme de penser à sa condition, on ne l'entretient jamais que des agréments de sa condition. On parle à un savant de réputation et de science ; à

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un prince de ce qui a rapport à sa grandeur ; à tout homme on parle de plaisir.

XXXDC « Les grands et les petits ont mêmes accidents, mêmes fâcheries, et mêmes passions ; mais les uns sont au haut de la roue, et les autres près du centre, et ainsi moins agités par les mêmes mouvements. »

n est faux que les petits soient moins agités que les grands ; au contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont moins de ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et ailleurs, il y en quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à peine une d'une condition relevée. La comparaison de la roue est ingénieuse et f:>usse.

XL. « On n'apprend pas aux hommes à être honnêtes gens, et on leur apprend tout le reste ; et cependant ils ne se piquent de rien tant que de cela ; ainsi ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu'ils n'apprennent point »

On apprend aux hommes à être honnêtes gens, et sans cela peu parviendraient à l'être. Laissez votre fils dans son enfance prendre tout ce qu'il trouvera sous sa main, à quinze ans il volera sur le grand chemin ; louez-le d'avoir dit un mensonge, il deviendra faux témoin ; flattez sa concupiscence, il sera sûrement débauché. On apprend tout aux hommes, la vertu, la religion.

XLL « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! Et cela, non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir ; mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal ; car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c'est un mal ordinaire ; mais d'en dire à dessein, c'est ce qui n'est pas supportable, et d'en dire de telles que celles-là. »

Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïve, ment, comme il l'a fait ! Car il a peint la nature humaine. Si Nicole et Malebranche avaient toujours parlé d'eux-mêmes, ils n'auraient pas réussi. Mais un gentilhomme campagnard du temps de Henri m, qui est savant dans un siècle d'ignorance, philosophe parmi les fanatiques, et qui peint sous son nom nos faiblesses et nos folies, est un homme qui sera toujours aimé.

XLII. « Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdes jusqu'à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a paru

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qtic la véritable cause est qu'il y a de vrais remèdes ; car il ne serait pas possible qu'il y en eût tant de faux, et qu'on y donnât tant de croyance, s'il n'y en avait de véritables. Si jamais il n'y en avait eu, et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu'ils en pourraient donner ; et encore plus, que tant d'autres eussent donné croyance à ceux qui se fussent vantés d'en avoir : de même que si un homme se vantait d'empêcher de mourir, personne ne le croirait, parce qu'il n'y a aucun exemple de cela ; mais comme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables par la connaissance même des plus grands hommes, la croyance des hommes s'est pliée par là, parce que la chose ne pouvant être niée en général (puisqu'il y a des effets particuliers qui sont véritables), le peuple, qui ne peut pas discerner lesquels d'entre ces effets particuliers sont les véritables, les croit tous. De même, ce qui fait qu'on croit tant de faux effets de la lune, c'est qu'il y en a de vrai» comme le flux de la mer.

« Ainsi il me parait aussi évidemment qu'il n'y a tant de faux miracles, de fausses révélations, de sortilèges, que parce qu'il y en a de vrais. »

La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets physiques extraordinaires, des fripons les firent passer pour des miracles. On vit des maladies augmenter dans la pleine lune, et des sots crurent que la fièvre était plus forte parce que la lune était pleine. Un malade qui devait guérir se trouva mieux le lendemain qu'il eut mangé des écrevisses, et on conclut que les écrevisses purifiaient le sang parce qu'elles sont rouges étant cuites.

n me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la lune, avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le flux de la mer. Le premier homme qui a été malade a cru, sans peine, le premier charlatan. Personne n'a vu ni de loups-garous ni de sorciers, et beaucoup y ont cru ; personne n'a vu de transmutation de métaux, et plusieurs ont été ruinés par la créance de la pierre philosophale. Les Romains, les Grecs, les païens, ne croyaient-ils donc aux faux miracles dont ils étaient inondés que parce qu'ils en avaient vu de véritables ?

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XLm. « Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau. ; mais où trouverons-nous ce point dans la morale ? »

Dans cette seule maxime reçue de toutes les nations : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous

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XLTV. « Ils aiment mieux la mort que la paix : les autres aiment mieux la mort que la guerre. Toute opinion peut être préférée à la vie dont l'amour parait si fort et si naturel. »

C'est des Catalans que Tacite a dit en exagérant : Ferox gens nullam esse vitam sine armis putat ; ce peuple féroce croit que ne pas combattre c'est ne pas vivre. Mais il n'y a point de nation dont on ait dit, et dont on puisse dire : « Elle aime mieux la mort que la guerre. »

XLV. « A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes. »

Il y a très peu d'hommes vraiment originaux ; presque tous se gouvernent, pensent, et sentent, par l'influence de la coutume et de l'éducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans une route nouvelle. Mais parmi cette foule d'hommes qui vont de compagnie, chacun a de petites différences dans la démarche, que les vues fines aperçoivent

XLVL « La mort est plus aisée à supporter sans y penser» que la pensée de la mort sans péril. *

On ne peut pas dire qu'un homme supporte la mort aisément ou malaisément, quand il n'y pense point du tout. Qui ne sent rien ne supporte rien.

XLVn. « Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. »

Notre raisonnement se réduit à céder au sentiment en fait de goût, non en fait de science.

XLVIIL « Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle sont à l'égard des autres comme ceux qui ont une montre à l'égard de ceux qui n'en ont point. L'un dit : « H y a deux heures que nous sommes ici ; » l'autre dit : « Il n'y a que trois quarts d'heure. Je regarde ma montre ; je dis à l'un : « Vous vous ennuyez ; et à l'autre : « Le temps ne vous dure guère. »

En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le goût qui tient lieu de montre ; et celui qui n'en juge que par règle, en juge mal.

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XISDL « César était trop vieux, ce me semble, pom* aller s'amuser à conquérir le monde : cet amusement était bon à Alexandre ; c'était un jeune homme qu'il était difficile d'arrêter, mais César devait être plus mûr. »

L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de chez eux dans le dessein de conquérir la terre : ce n'est point cela. Alexandre succéda à Philipp>e dans le gênéralat de la Grèce, et fut chargé de la juste entreprise de venger les Grecs des injures du roi de Perse. Il battit l'ennemi commun, et continua ses conquêtes jusqu'à l'Inde, parce que le royaume de Darius s'étendait jusqu'à l'Inde, de même que le duc de Marlborough serait venu jusqu'à Lyon sans le maréchal de Villars. A l'égard de César, il était un des premiers de la république ; il se brouilla avec Pompée, comme les jansénistes avec les molinistes ; et alors ce fut à qui s'exterminerait. Une seule bataille, où il n'y eut pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste, la pensée de M. Pascal est peut-être fausse en un sens : il fallait la maturité de César pour se démêler de tant d'intrigues ; et il est peut-être étonnant qu'Alexandre, à son âge, ait renoncé au plaisir pour faire une guerre si pénible.

L. « C'est une plaisante chose à considérer, de ce qu'il y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en sont fait eux-mêmes aux- -quelles ils obéissent exactement : comme, par exemple, les voleurs, etc. »

Cela est encore plus utile que plaisant à considérer ; car cela prouve que nulle société d'hommes ne peut subsister un seul jour sans lois. H en est de toute société comme du jeu, il n'y en a point sans règle.

LL « L'homme n'est ni ange ni bête : et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. »

Qui veut détruire les passions, au lieu de les régler, veut faire l'ange.

Ln. « Un cheval ne cherche point à se faire admirer de son compagnon : on voit bien entre eux quelque sorte d'émulation à la course, mais c'est sans conséquence ; car étant à retable, le plus pesant et le plus mal taillé ne cède pas pour cela son avoine à l'autre. Il n'en est pas de même parmi les hommes ; leur vertu ne se satisfait pas d'elle-même, et ils ne

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sont point contents s'ils n'en tirent avantage contre les autres. » L'homme le plus mal taillé ne cède pas non plus son pain à l'autre, mais le plus fort l'enlève au plus faible ; et chez les animaux et chez les hommes, les gros mangent les petits. M. Pascal a très grande raison de dire que ce qui distingue l'homme des animaux, c'est qu'il recherche l'approbation de ses semblables; et c'est cette passion qui est la mère des talents et des vertus.

Lin. « Si l'homme commençait par s'étudier lui-même, il verrait combien il est incapable de passer outre. Comment pourrait-il se faire qu'une partie connût le tout ? il aspirera peut-être à connaître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion ; mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l'une avec l'autre, que je crois impossible de connaître l'une sans l'autre, et sans le tout. »

n ne faudrait point détourner l'homme de chercher ce qui lui est utile, par cette considération qu'il ne peut tout connaître.

Non possis oculo quantum contendere Lynceus, Non laraen idcirco contemnas lippus inungi.

Nous connaissons beaucoup de vérités ; nous avons trouvé beaucoup d'inventions utiles : consolons-nous de ne pas savoir les rapports qui peuvent être entre une araignée et l'anneau de Saturne, et continuons d'examiner ce qui est à notre portée.

LIV. « Si la foudre tombait sur les lieux bas, les poètes et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature manqueraient de preuves. »

Une comparaison n'est preuve ni en poésie ni en prose : elle sert en poésie d'embellissement, et en prose elle sert à éclaircir et à rendre les choses plus sensibles. Les poètes qui ont comparé les malheurs des grands à la foudre qui frappe les montagnes, feraient des comparaisons contraires, si le contraire arrivait.

LV. « C'est une composition d'esprit et de corps qui a fait que presque tous les philosophes ont confondu les idées des choses, et attribué aux corps ce qui n'appartient qu'aux esprits, et aux esprits ce qui ne peut convenir qu'aux corps. »

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Si nous savions ce que c'est qvC esprit, nous pourrions nous plaindre de ce que les philosophes lui ont attribué ce qui ne lui appartient pas , mais nous ne connaissons ni l'esprit ni le corps. Nous n'avons aucune idée de l'un, et nous n'avons que des idées très imparfaites de l'autre : donc nous ne pouvons savoir quelles sont leurs limites.

LVI. « Comme on dit beauté poétique, on devrait dire aussi beauté géométrique, et beauté médicinale ; cependant on ne le dit point ; et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrie, et quel est l'objet de la médecine, mais on ne sait pas en quoi consiste l'agrément qui est l'objet de la poésie ; on ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter ; et faute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres : siècle d'or, merveille de nos jours, fatal laurier, bel astre, etc. ; et on appelle ce jargon, beauté poétique. Mais qui s'imaginera une femme vêtue sur ce modèle, verra une jolie demoiselle toute couverte de miroirs et de chaînes de laiton. »

Cela est très faux : on ne doit pas dire beauté géométrique ni beauté médicinale, parce qu'un théorème et une purgation n'affectent point les sens agréablement ; et qu'on ne donne le nom de beauté qu'aux choses qui charment les sens, comme la musique, la peinture, la poésie, l'architecture régulière, etc. La raison qu'apporte M. Pascal est tout aussi fausse : on sait très bien en quoi consiste l'objet de la poésie ; il consiste à peindre avec force, netteté, délicatesse, et harmonie ; la poésie est l'éloquence harmonieuse. Il fallait que M. Pascal eût bien peu de goût pour dire que fatal laurier, bel astre, et autres sottises, sont des beautés poétiques ; et il fallait que les éditeurs de ces pensées fussent des personnes bien peu versées dans les belles-lettres, pour imprimer une réflexion si indigne de son illustre auteur.

LVn. « On ne passe point dans le monde pour se connaître en vers, si l'on n'a mis l'enseigne de poète, ni pour être habile en mathématiques, si l'on n'a mis celle de mathématicien : mais les vrais honnêtes gens ne veulent point d'enseigne. »

A ce compte il serait donc mal d'avoir une profession, on talent marqué, et d'y exceller ? Virgile, Homère, Corneille, Newton, le marquis de L'Hospital, mettaient une enseigne.

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Heureux celui qui réussit dans un art, et qui se connaît aux autres !

LVni. 4t Le peuple a des opinions très saines : par exemple d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie, etc. »

U semble que l'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de faire des vers. Non ; mais ceux qui ont des organes grossiers cherchent des plaisirs où l'âme n'entre pour rien ; et ceux qui ont un sentiment plus délicat veulent des plaisirs plus fins : il faut que tout le monde vive.

LDL « Quand l'univers écraserait l'homme, il serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt ; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'imivers n'en sait rien. »

Que veut dire ce mot noble ? Il est vrai que ma pensée est aubre chose, par exemple, que le globe du soleil ; mais est-il bien prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est plus noble que le soleil qui anime tout ce que nous connaissons de la nature ? Est-ce à l'homme à en décider? il est juge et partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a coûté plus de peine à l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus utile ; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil que de pétrir un petit animal haut d'environ cinq pieds, qui raisonne bien ou mal ? Qui des deux est le plus utile au monde, ou de cet animad ou de l'astre qui éclaire tant de globes? et en quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables à l'imivers matériel ?

LX. « Qu'on choisisse telle condition qu'on voudra, et qu'on y assemble tous les biens et toutes les satisfactions qui semblent pouvoir contenter un homme ; si celui qu'on aura mis en cet état est sans occupation et sans divertissement, et qu'on le laisse faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra pas. *

Comment peut-on assembler tous les biens et toutes les satisfactions autotir d'un homme, et le laisser en même temps sans occupation et sans divertissement ? n'est-ce pas là une contradiction bien sensible ?

LXL « Qu'on laisse un roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, penser à soi tout à loisir, et l'on verra qu'un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les ressent comme les autres. »

Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser est alors très occupé ; mais s'il n'arrêtait sa pensée que sur soi en disant à soi-même : « Je règne, » et rien de plus, ce serait un idiot.

LXII. « Toute religion qui ne reconnaît pas maintenant Jésus-Christ est notoirement fausse, et les miracles ne peuvent lui servir de rien. »

Qu'est-ce qu'un miracle ? Quelque idée qu'on s'en puisse former, c'est une chose que Dieu seul peut faire. Or, on suppose ici que Dieu peut faire des miracles pour le soutien d'une fausse religion : ceci mérite bien d'être approfondi ; chacune de ces questions peut fournir un volume.

LXin. « n est dit : « Croyez à l'ÉgUse ; » mais il n'est pas dit : « Croyez aux miracles, » à cause que le dernier est naturel, et non pas le premier. L'un avait besoin de précepte, non pas l'autre. »

Voici, je pense, une contradiction. D'un côté les miracles en certaines occasions ne doivent servir de rien ; et de l'autre, on doit croire nécessairement aux miracles ; c'est une preuve si convaincante, qu'il n'a pas même fallu recommander cette preuve. C'est assurément dire le pour et le contre, et d'une manière bien dangereuse.

LXrV. « Je ne vois pas qu'il y ait plus de difficulté de croire la résurrection des corps et l'enfantement de la Vierge que la création. Est-il plus difficile de reproduire un homme que de le produire ? »

On peut trouver, par le seul raisonnement, des preuves de la création ; car, en voyant que la matière n'existe pas par elle-même et n'a pas le mouvement par elle-même, etc., on parvient à connaître qu'elle doit être nécessairement créée. Mais on ne parvient point, par le raisonnement, à voir qu'un corps toujours changeant doit être ressuscité un jour, tel qu'il était dans le temps même qu'il changeait. Le raisonnement ne conduit point non plus à voir qu'un homme doit naître sans germe. La création est donc un objet de la raison ; mais les deux autres miracles sont un sujet de la foi.

J'ai lu depuis peu des Pensées de Pascal qui n'avaient point encore paru. Le P. Desmolets les a eues écrites de la main de cet illustre auteur, et on les a fait imprimer : elles me paraissent confirmer ce que j'ai dit : que ce grand génie avait

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jeté au hasard toutes ses idées pour en réformer une partie et employer l'autre, etc.

Parmi ces dernières pensées, que les éditeurs des Œuvres de Pascal avaient rejetées du recueil, il me paraît qu'il y en a beaucoup qui méritent d'être conservées. En voici quelquesunes que ce grand homme eût dû, ce me semble, corriger.

L « Toutes les fois qu'une proposition est inconcevable, il faut en suspendre le jugement, et ne pas la nier à cette marque ; mais en examiner le contraire, et si on le trouve manifestement faux, on peut hardiment affirmer la première, tout incompréhensible qu'elle est. »

n me semble qu'il est évident que les deux contraires peuvent être faux. Un bœuf vole au sud avec des ailes, un bœuf vole au nord sans ailes ; vingt mille anges ont tué hier vingt mille hommes, vingt mille hommes ont tué hier vingt mille anges ; ces propositions sont évidemment fausses.

n. « Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux! »

Ce n'est pas dans la bonté du caractère d'un homme que consiste assurément le mérite de son portrait, c'est dans la ressemblance. On admire César en un sens, et sa statue ou image sur toile en un autre sens.

m. « Si les médecins n'avaient des soutanes et des mules, si les docteurs n'avaient des bonnets carrés et des robes amples, ils n'auraient jamais eu la considération qu'ils ont dans le monde. »

Cependant les médecins n'ont cessé d'être ridicules, n'ont acquis une vraie considération que depuis qu'ils ont quitté ces livrées de la pédanterie ; les docteurs ne sont reçus dans le monde, parmi les honnêtes gens, que quand ils sont sans bonnet carré et sans arguments ; il y a même des pays où la magistrature se fait respecter sans pompe. Il y a des rois chrétiens très bien obéis, qui négligent la cérémonie du sacre et du couronnement. A mesure que les hommes acquièrent plus de lumières, l'appareil devient plus inutile ; ce n'est guère que pour le bas peuple qu'il est encore quelquefois nécessaire : ad populnm phaleras.

rV. « Selon les lumières naturelles, s'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque n'ayant ni parties, ni

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bornes, il n'a nnl rapport à nons : nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est »

D est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvait deviner le péché originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connaître par la raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette pensée qui engagea le P. Hardouin à mettre Pascal dans sa liste ridicule des athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée, puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet, nous sommes obligés d'admettre des choses que nous ne concevons pas : J'existe, donc quelque chose existe de toute éternité, est une proposition évidente. Cependant comprenonsnous l'éternité ?

V. « Croyez- vous qu'il soit impossible que Dieu soit infini, sans parties ? Oui. Je veux donc vous faire voir une chose infinie et indivisible : c'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie ; car il est en tous lieux et tout entier dans chaque endroit »

Il y a là quatre faussetés palpables : lo Qu'un point mathématique existe seul. 2o Qu'il se meuve à droite et à gauche en même temps. 30 Qu'il se meuve d'une vitesse infinie ; car il n'y a vitesse si grande qui ne puisse être augmentée.

4° Qu'il soit tout entier partout.

VI. « Homère fait un roman qu'il donne pour tel, car personne ne doutait que Troie et Agamemnon n'avaient non plus été que la pomme d'or. »

Jamais aucun écrivain n'a révoqué en doute la guerre de Troie. La fiction de la pomme d'or ne détruit pas la vérité du fond du sujet L'ampoule apportée par une colombe et l'oriflamme par un ange, n'empêchent pas que Clovis n'ait en effet régné en France.

Vn. « Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la trinité, ou l'immortalité de l'âme, parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis. »

Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu ?

VIIL « Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent. %

L'expérience ne pronve-t-elle pas au contraire qu'on n'a de

REMARQUES SUR LES PENSÉES DE M. PASCAL

crédit sur l'esprit des peuples qu'en leur proposant le difficile, l'impossible même à faire et à croire ? Les stoïciens furent respectés parce qu'ils écrasaient la nature humaine. Ne proposez que des choses raisonnables, tout le monde répond : « Nous en savions autant. Ce n'est pas la peine d'être inspiré pour être commun. ♦ Mais commandez des choses dures, impraticables ; peignez la Divinité toujours armée de foudres ; faites couler le sang devant les autels ; vous serez écouté de la multitude, et chacun dira de vous : « H faut bien qu'il ait raison, puisqu'il débite si hardiment des choses si étranges. »

Je ne vous envoie point mes autres remarques sur les Pensées de M. Pascal, qui entraîneraient des discussions trop longues. On a voulu donner pour des lois, des pensées que Pascal avait probablement jetées sur le papier couime des doutes. Il ne fallait pas croire démontré ce qu'il aurait réfuté lui-même.

HN DES REMARQUES SUR LES PENSÉES DE M. PASCAL

LETTRE I Sur les quakers.

J'ai cm que la doctrine et l'histoire d'un peuple aussi extraordinaire que les quakers méritaient la curiosité d'un homme raisonnable. Pour m'en instruire, j'allai trouver un des plus célèbres quakers d'Angleterre, qui, après avoir été trente ans dans le commerce, avait su mettre des bornes à sa fortune et à ses désirs, et s'était retiré dans une campagne auprès de Londres. J'allai le chercher dans sa retraite ; c'était une maison petite, mais bien bâtie et ornée de sa seule propreté. Le quaker était un vieillard frais qui n'avait jamais eu de maladie, parce qu'il n'avait jamais connu les passions ni l'intempérance ; je n'ai point vu dans ma vie d'air plus noble ni plus engageant que le sien. Il était vêtu, comme tous ceux de sa religion, d'un habit sans plis dans les côtés, et sans boutons sur les poches ni sur les manches, et portait un grand chapeau à bords rabattus comme nos ecclésiastiques. Il me reçut avec son chapeau sur la tête, et s'avança vers moi sans faire la moindre inclinaison de corps ; mais il y avait plus de politesse dans l'air ouvert et humain de son visage qu'il n'y en a dans l'usage de tirer une jambe derrière l'autre, et de porter à la main ce qui est fait pour couvrir la tête. « Ami, me dit-il, je vois que tu es étranger ; si je puis t'ètre de quelque utilité, tu n'as qu'à parler. — Monsieur, lui dis- je, en me courbant le corps et en glissant un pied vers lui, selon notre coutume, je me flatte que ma juste curiosité ne vous déplaira pas, et que vous voudrez bien me faire l'honneur de m'instruire de votre religion. — Les gens de ton pays, me répondit-il, font trop de compliments et de révérences ; mais je n'en ai encore vu aucun qui ait eu la même curiosité que toi

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Entre, et dinons d'abord ensemble. * Je fis cùcore quelques mauvais compliments, parce qu'on ne se défait pas de ses habitudes tout d'un coup ; et, après un repas sain et frugal, qui commença et finit par une prière à Dieu, je me mis à interroger mon homme. Je débutai par la question que de bons catholiques ont faite plus d'une fois aux huguenots. « Mon cher monsieur, dis- je, êtes- vous baptisé ? — Non, me répondit le quaker, et mes confrères ne le sont point. — Comment, morbleu, repris-je, vous n'êtes donc pas chrétiens?

— Mon ami, repartit-il d'un ton doux, ne jure point ; nous sommes chrétiens, mais nous ne pensons pas que le christianisme consiste à jeter de l'eau sur la tête avec un peu de seL

— Eh ! bon Dieu, repris-je, outré de cette impiété, vous avez donc oublié que Jésus-Christ fut baptisé par Jean ? — Ami, point de jurements, encore un coup, dit le bénin quaker. Le Christ reçut le baptême de Jean, mais il ne baptisa jamais personne ; nous ne sommes pas les disciples de Jean, mais du Christ — Ah ! comme vous seriez brûlés par la sainte inquisition ! m'écriai-je... Au nom de Dieu ! cher homme, que je vous baptise ! — S'il ne fallait que cela pour condescendre à ta faiblesse, nous le ferions volontiers, repartit-il gravement : nous ne condamnons personne pour user de la cérémonie du baptême, mais nous croyons que ceux qui professent une religion toute sainte et toute spirituelle doivent s'abstenir, autant qu'ils le peuvent, des cérémonies judaïques. — En voici bien d'une autre, m'écriai-je, des cérémonies judaïques I

— Oui, mon ami, continua-t-il, et si judaïques, que plusieurs juifs encore aujourd'hui usent quelquefois du baptême de Jean. Consulte l'antiquité, elle t'apprendra que Jean ne fit que renouveler cette pratique, laquelle était en usage longtemps avant lui parmi les Hébreux, comme le pèlerinage de la Mecque l'était parmi les Ismaélites. Jésus voulut bien recevoir le baptême de Jean, de même qu'il était soumis à la circoncision ; mais et la circoncision et le lavement d'eau doivent être tous deux abolis par le baptême du Christ, ce baptême de l'esprit, cette ablution de l'âme qui sauve les hommes ; aussi le précurseur Jean disait : « Je vous baptise « à la vérité avec de l'eau, mais un autre viendra après moi, plus « puissant que moi, et dont je ne suis pas digne de porter les « sandales ; celui-là vous baptisera avec le feu et le Saint-

« Esprit. » Aussi le grand apôtre des Gentils, Paul, écrit aux Corinthiens : Le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher V Évangile ; aussi ce même Paul ne baptisa jamais avec de l'eau que deux personnes, encore fulce malgré lui ; il circoncit son disciple Timothée : les autres apôtres circoncisaient aussi tous ceux qui voulaient l'être. Es-tu circoncis? ajouta-t-il. Je lui répondis que je n'avais pas cet honneur. — Eh bien ! dit-il, ami, tu es chrétien sans être circoncis, et moi sans être baptisé. »

Voilà comme mon saint homme abusait assez spécieusement de trois ou quatre passages de la sainte Écriture, qui semblaient favoriser sa secte : il oubliait de la meilleure foi du monde une centaine de passages qui l'écrasaient. Je me gardai bien de lui rien contester ; il n'y a rien à gagner avec un enthousiaste ; il ne faut pas s'aviser de dire à un homme les défauts de sa maîtresse, ni à un plaideur le faible de sa cause, ni des raisons à un illuminé ; ainsi je passai à d'autres questions.

« A l'égard de la communion, lui dis- je, comment en usezvous? — Nous n'en usons point, dit-U. — Quoi! point de communion? — Non, point d'autre que celle des cœurs. » Alors il me cita encore les Écritures. 11 me fit un beau sermon contre la communion, et me parla d'un ton inspiré pour me prouver que les sacrements étaient tous d'invention humaine, et que le mot de sacrement ne se trouvait pas une seule fois dans l'Évangile. « Pardonne, dit-il, à mon ignorance, je ne t'ai pas apporté la centième partie des preuves de ma religion ; mais tu peux les voir dans l'Exposition de notre foi par Robert Barclay : c'est un des meilleurs livres qui soient jamais sortis de la main des hommes. Nos ennemis conviennent qu'il est très dangereux : cela prouve combien il est raisonnable. » Je lui promis de lire ce livre, et mon quaker me crut déjà converti.

Ensuite il me rendit raison en peu de mots de quelques singularités qui exposent cette secte au mépris des autres. « Avoue, dit-il, que tu as bien eu de Ta peine à t'empêcher de rire quand j'ai répondu à toutes tes civilités avec mon chapeau sur la tête et en te tutoyant ; cependant tu me parais trop instruit pour ignorer que du temps du Christ aucune nation ne tombait dans le ridicule de substituer le pluriel au singulier.

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On disait à César- Auguste : Je f aime, Je te prie, je te remercie ; il ne souffrait pas même qu'on l'appelât Monsieur, Dominas. Ce ne fut que longtemps après lui que les hommes s'avisèrent de se faire appeler vous au lieu de tu, comme s'ils étaient doubles, et d'usurper les titres impertinents de grandeur, d'éminence, de sainteté, de divinité même, que des vers de terre donnent à d'autres vers de terre, en les assurant qu'ils sont avec un profond respect, et avec une fausseté infâme, leurs très humbles et très obéissants serviteurs. C'est pour être plus sur nos gardes contre cet indigne commerce de mensonges et de flatteries que nous tutoyons également les rois et les charbonniers, que nous ne saluons personne, n'ayant pour les hommes que de la charité, et du respect que pour les lois. « Nous portons aussi un habit un peu différent des autres hommes, afin que ce soit pour nous un avertissement continuel de ne leur pas ressembler. Les autres portent les marques de leurs dignités, et nous celles de l'humilité chrétienne ; nous fuyons les assemblées de plaisir, les spectacles, le jeu ; car nous serions bien à plaindre de remplir de ces bagatelles des cœurs en qui Dieu doit habiter ; nous ne faisons jamais de serments, pas même en justice ; nous pensons que le nom du Très-Haut ne doit pas être prostitué dans les débats misérables des hommes. Lorsqu'il faut que nous comparaissions devant les magistrats pour les affaires des autres (car nous n'avons jamais de procès), nous affirmons la vérité par un oui ou par un non, et les juges nous en croient sur notre simple parole, tandis que tant d'autres chrétiens se parjurent sur l'Évangile. Nous n'allons jamais à la guerre : ce n'est pas que nous craignions la mort, au contraire nous bénissons le moment qui nous unit à l'Être des êtres ; mais c'est que nous ne sommes ni loups, ni tigres, ni dogues, mais hommes, mais chrétiens. Notre Dieu, qui nous a ordonné d'aimer nos ennemis et de souffrir sans murmure, ne veut pas sans doute que nous passions la mer pour aller égorger nos frères, parce que des meurtriers vêtus de rouge, coiffés d'un bonnet haut de denx pieds, enrôlent des citoyens en faisant du bruit avec deux petits bâtons sur une peau d'âne bien tendue. Et lorsque, après des batailles gagnées, tout Londres briUe d'illuminations, que le ciel est enflammé de fusées, que l'air retentit du bruit des actions de grâces, des cloches, des orgues, des canons

nous gémissons en silence sur ces meurtres qui causent la publique allégresse. »

LETTRE II Snr les quakers.

Telle fut à peu près la conversation que j'eus avec cet homme singulier ; mais je fus bien plus surpris quand le dimanche suivant il me mena à l'église des quakers Ils ont plusieurs chapelles à Londres : celle où j'allai est près de ce fameux pilier que l'on appelle le Monument. On était déjà assemblé lorsque j'entrai avec mon conducteur. Il y avait environ quatre cents hommes dans l'église, et trois cents femmes : les femmes se cachaient le visage ; les hommes étaient couverts de leurs larges chapeaux ; tous étaient assis, tous dans un profond silence. Je passai au milieu d'eux sans qu'un seul levât les yeux sur moi. Ce silence dura un quart d'heure. Enfin un d'eux se leva, ôta son chapeau, et, après quelques soupirs, débita, moitié avec la bouche, moitié avec le nez, un galimatias tiré, à ce qu'il croyait, de l'Évangile, où ni lui ni personne n'entendait rien. Quand ce faiseur de contorsions eut fini son beau monologue, et que l'assemblée se fut séparée tout édifiée et toute stupide, je demandai à mon homme pourquoi les plus sages d'entre eux souffraient de pareilles sottises. « Nous sommes obligés de les tolérer, me dit-il, parce que nous ne pouvons pas savoir si un homme qui se lève pour parler sera inspiré par l'esprit ou par la folie; dans le doute, nous écoutons tout patiemment, nous permettons même aux femmes de parler. Deux ou trois de nos dévotes se trouvent souvent inspirées à la fois, et c'est alors qu'il se fait un beau bruit dans la maison du Seigneur. — Vous n'avez donc point de prêtres ? lui dis- je. — Non, mon ami, dit le quaker, et nous nous en trouvons bien. » Alors, ouvrant un livre de sa secte, il lut avec emphase ces paroles : « A Dieu ne plaise que nous osions ordonner à quelqu'un de recevoir le Saint-Esprit le dimanche à l'exclusion de tous les autres fidèles ! Grâce au ciel, nous sommes les setds sur la terre qui n'ayons point de prêtres. Voudrais-tu nous ôter une distinction si heureuse ? pourquoi abandonne-

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rions-nous notre enfant à des nourrices mercenaires, quand nous avons du lait à lui donner ? Ces mercenaires domineraient bientôt dans la maison, et opprimeraient la mère et l'enfant. Dieu a dit : « Vous avez reçu gratis, donnez gratis. * Irons-nous, après cette parole, marchander l'Évangile, vendre l'Esprit saint, et faire d'une assemblée de chrétiens une boutique de marchands? Nous ne donnons point d'argent à des hommes vêtus de noir pour assister nos pauvres, pour enterrer nos morts, pour prêcher les fidèles ; ces saints emplois nous sont trop chers pour nous en décharger sur d'autres.

— Mais comment pouvez -vous discerner, insistai-je, si c'est l'esprit de Dieu qui vous anime dans vos discours? — Quiconque, dit-il, priera Dieu de l'éclairer, et qui annoncera des vérités évangéliques qu'il sentira, que celui-là soit sûr que Dieu l'inspire. » Alors il m'accabla de citations de l'Écriture qui démontraient, selon lui, qu'il n'y a point de christianisme sans une révélation immédiate, et il ajouta ces paroles remarquables : « Quand tu fais mouvoir un de tes membres, est-ce ta propre force qui le remue ? non, sans doute, car ce membre a souvent des mouvements involontaires. C'est donc celui qui a créé ton corps qui meut ce corps de terre. Et les idées que reçoit ton âme, est-ce toi qui les formes? encore moins, car elles viennent malgré toi. C'est donc le Créateur de ton âme qui te donne des idées ; mais, comme il a laissé à ton cœur la liberté, il donne à ton esprit les idées que ton cœur mérite ; tu vis dans Dieu, tu agis, tu penses dans Dieu ; tu n'as donc qu'à ouvrir les yeux à cette lumière qui éclaire tous les hommes, alors tu verras la vérité, et la feras voir. — Eh ! voilà le P. Malebranche tout pur ! m'écriai-je. — Je connais ton Malebranche, dit-il ; il était on peu quaJcer, mais il ne l'était pas assez. *

Ce sont là les choses les plus importantes que j'ai apprises touchant la doctrine des quakers. Dans la première lettre, vous aurez leur histoire, que vous trouverez encore plus singulière que leur doctrine.

LETTRE III Sur les quakers.

Vous avez déjà vu que les quakers datent depuis Jésus- Christ, qui, selon eux, est le premier quaker. La religion, disent-ils, fut corrompue presque après sa mort, et resta dans cette corruption environ seize cents années ; mais il y avait toujours quelques quakers cachés dans le monde qui prenaient soin de conserver le feu sacré éteint partout ailleurs, jusqu'à ce qu'enfin cette lumière s'étendit en Angleterre en l'an 1642.

Ce fut dans le temps que trois ou quatre sectes déchiraient la Grande-Bretagne par des guerres civiles entreprises au nom de Dieu, qu'un nommé George Fox, du comté de Leicester, fils d'un ouvrier en soie, s'avisa de prêcher en vrai apôtre, à ce qu'il prétendait, c'est-à-dire sans savoir ni lire ni écrire ; c'était un jeune homme de vingt-cinq ans, de mœurs irréprochables, et saintement fou. Il était vêtu de cuir depuis les pieds jusqu'à la tète ; il allait de village en village, criant contre la guerre et contre le clergé. S'il n'avait prêché que contre les gens de guerre, il n'avait rien à craindre, mais il attaquait les gens d'Église : il fut bientôt mis en prison. On le mena à Derby devant le juge de paix. Fox se présenta au juge avec son bonnet de cuir sur la tête. Un sergent lui donna un grand soufflet, en lui disant : « Gueux, ne sais-tu pas qu'il faut paraître tête nue devant monsieur le juge ? » Fox tendit l'autre joue, et pria le sergent de vouloir bien lui donner un autre soufflet pour l'amour de Dieu. Le juge de Derby voulut lui faire prêter serment avant de l'interroger. « Mon ami, sache, dit-il au juge, que je ne prends jamais le nom de Dieu en vain. » Le juge en colère d'être tutoyé, et voulant qu'on jurât, l'envoya aux Petites-Maisons de Derby pour y être fouetté. Fox alla, en louant Dieu, à l'hôpital des fous, où l'on ne manqua pas d'exécuter la sentence à la rigueur. Ceux qui lui infligèrent la pénitence du fouet furent bien surpris quand il les pria de lui appliquer encore quelques coups de venges pour le bien de son âme. Ces messieurs ne se firent pas prier ; Fox eut sa double dose, dont il les remercia très cordialement ; puis il se mit à les prêcher. D'abord on rit, ensuite on

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récotita ; et, comme l'enthonsiasme est une maladie qui se gagne, plusieurs furent persuadés, et ceux qui l'avaient fouetté devinrent ses premiers disciples.

Délivré de la prison, il courut les champs avec une douzaine de prosélytes, prêchant toujours contre le clergé, et fouetté de temps en temps. Un jour étant mis au pilori, il harangua tout le peuple avec tant de force, qu'il convertit une cinquantaine d'auditeurs, et mit le reste tellement dans ses intérêts, qu'on le tira en tumulte du trou où il était ; on alla chercher le curé anglican dont le crédit avait fait condamner Fox à ce supplice, et on le piloria à sa place.

Il osa bien convertir quelques soldats de Cromwell, qui renoncèrent au métier de tuer, et refusèrent de prêter le serment. Cromwell ne voulait pas d'une secte où l'on ne se battait point, de même que Sixte-Quint augurait mal d'une secte dove non si chiavava. H se servit de son pouvoir pour persécuter ces nouveaux venus. On en remplissait les prisons ; mais les persécutions ne servent presque jamais qu'à faire des prosélytes. Ils sortaient de leurs prisons affermis dans leur créance, et suivis de leurs geôliers, qu'ils avaient convertis. Mais voici ce qui contribua le plus à étendre la secte. Fox se croyait inspiré. Il crut par conséquent devoir parler d'une manière différente des autres hommes. Il se mit à trembler, à faire des contorsions et des grimaces, à retenir son haleine, à la pousser avec violence ; la prêtresse de Delphes n'eût pas mieux fait. En peu de temps il acquit une grande habitude d'inspiration, et bientôt après il ne fut guère en son pouvoir de parler autrement. Ce fut le premier don qu'il communiqua à ses disciples. Ils firent de bonne foi toutes les grimaces de leur maître, ils tremblaient de toutes leurs forces au moment de l'inspiration. De là ils eurent le nom de quakers, qui signifie trembleurs. Le petit peuple s'amusait à les contrefaire. On tremblait, on parlait du nez, on avait des convtdsions, et on croyait avoir le Saint-Esprit. Il leur fallait quelques miracles, ils en firent.

Le patriarche Fox dit publiquement à un juge de paix, en présence d'une grande assemblée : « Ami, prends garde à toi. Dieu te punira bientôt de persécuter les saints. » Ce juge était un ivrogne qui s'enivrait tous les jours de mauvaise bière et d'eau-de-vie ; il mourut d'apoplexie deux jours après,

précisément comme il venait de signer un ordre pour envoyer quelques quakers en prison. Cette mort soudaine ne fut point attribuée à l'intempérance du juge ; tout le monde la regarda comme un effet des prédictions du saint homme.

Cette mort fit plus de quakers que mille sermons et autant de convulsions n'en auraient pu faire. Cromwell, voyant que leur nombre augmentait tous les jours, voulut les attirer à son parti : il leur fit offrir de l'argent, mais ils furent incorruptibles ; et il dit un jour que cette religion était la seule contre laquelle il n'avait pu prévaloir avec des giiinées.

Ils furent quelquefois persécutés sous Charles II, non pour leur religion, mais pour ne vouloir pas payer les dîmes au clergé, pour tutoyer les magistrats et refuser de prêter les serments prescrits par la loi.

Enfin Robert Barclay, Écossais, présenta au roi, en 1675, son Apologie des Quakers, ouvrage aussi bon qu'il pouvait l'être. L'épitre dédicatoire à Charles II contient, non de basses flatteries, mais des vérités hardies et des conseils justes. « Tu as goûté, dit-il à Charles à la fin de cette épitre, de la douceur et de l'amertume, de la prospérité et des plus grands malheurs ; tu as été chassé des pays où tu règnes ; tu as senti le poids de l'oppression, et tu dois savoir combien l'oppresseur est détestable devant Dieu et devant les hommes. Que si, après tant d'épreuves et de bénédictions, ton cœur s'endurcissait et oubliait le Dieu qui s'est souvenu de toi dans tes disgrâces, ton crime en serait plus grand, et ta condamnation plus terrible. Au lieu donc d'écouter les flatteurs de ta cour, écoute la voix de ta conscience, qui ne te flattera jamais. Je suis ton fidèle ami et sujet. Barclay. »

Ce qui est plus étonnant, c'est que cette lettre, écrite a un roi par un particulier obscur, eut son effet, et que la persécution cessa.

LETTRE IV Sur les quakers.

Environ ce temps parut l'illustre Guillaume Pcnn, qui établit la puissance des quakers en Amérique, et qui les aurait rendus respectables eu Europe, si les hommes pouvaient respecter la vertu sous des apparences ridicules ; il

TOLTAïai, PHILOSOPHU. A

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était fils unique du chevalier Pcnn, vice-amiral d'Angleterre, et favori du duc d'York, depuis Jacques II.

Guillaume Penn, à l'âge de quinze ans, rencontra un quaker à Oxford, où il faisait ses études ; ce quaker le persuada, et le jeune homme, qui était vif, naturellement éloquent, et qui avait de l'ascendant dans sa physionomie et dans ses manières, gagna bientôt quelques-uns de ses cama« rades. II établit insensiblement une société de jeunes quakers qui s'assemblaient chez lui ; de sorte qu'il se trouva chef de la secte à l'âge de seize ans.

De retour chez le vice-amiral son père, au sortir du collège, au lieu de se mettre à genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction, selon l'usage des Anglais, il l'aborda le chapeau sur la tête, et lui dit : « Je suis fort aise, l'ami, de te voir en bonne santé. » Le vice-amiral crut que son fils était devenu fou ; il s'aperçut bientôt qu'il était quaker. Il mit en usage tous les moyens que la prudence humaine peut employer pour l'engager à vivre comme un autre ; le jeune homme ne répondit à son père qu'en l'exhortant à se faire quaker lui-même !

Enfin le père se relâcha à ne lui demander autre chose, sinon qu'il allât voir le roi et le duc d'York le chapeau sous le bras, et qu'il ne les tutoyât point. Guillaume répondit que sa conscience ne le lui permettait pas ; et le père, indigné et au désespoir, le chassa de sa maison. Le jeune Penn remercia Dieu de ce qu'il souffrait déjà pour sa cause : il alla prêcher dans la Cité, il y fit beaucoup de prosélytes.

Les prêches des ministres s'éclaircissaient tous les jours ; et comme Penn était jeune, beau et bien fait, les femmes de la cour et de la ville accouraient dévotement pour l'entendre. Le patriarche George Fox vint, du fond de l'Angleterre, le voir à Londres sur sa réputation ; tous deux résolurent de faire des missions dans les pays étrangers. Ils s'embarquèrent pour la Hollande, après avoir laissé des ouvriers en assez bon nombre pour avoir soin de la vigne de Londres. Leurs travaux eurent un heureux succès à Amsterdam; mais ce qui leur fit le plus d'honneur, et ce qui mit le plus leur humilité en danger, fut la réception que leur fit la princesse palatine Elisabeth, tante de Georges I", roi d'Angleterre, femme illustre par son esprit et par son savoir, ■ 50 =======

et à qui Descartes avait dédié son roman de philosophie.

Elle était alors retirée à la Haye, où elle vit les amis, car c'est ainsi qu'on appelait alors les quakers en Hollande ; elle eut plusieurs conférences avec eux ; ils prêchèrent souvent chez elle, et s'ils ne firent pas d'elle une parfaite quakeresse, ils avouèrent au moins qu'elle n'était pas loin du royaume des deux.

Les amis semèrent aussi en Allemagne, mais ils y recueilkrent peu. On ne goûta pas la mode de tutoyer dans un pays où il faut prononcer toujours les termes d'altesse et d'excellence. Penn repassa bientôt en Angleterre, sur la nouvelle de la maladie de son père ; il vint recueillir ses derniers soupirs. Le vice-amiral se réconcilia avec lui, et l'embrassa avec tendresse, quoiqu'il fût d'une différente religion ; mais Guillaume l'exhorta en vain à ne point recevoir le sacrement, et à mourir quaker ; et le vieux bonhomme recommanda inutilement à Guillaume d'avoir des boutons sur ses manches et des ganses à son chapeau.

Guillaume hérita de grands biens, parmi lesquels il se trouvait des dettes de la couronne pour des avances faites par le vice-amiral dans des expéditions maritimes. Rien n'était moins assuré alors que l'argent dû par le roi : Penn fut obligé d'aller tutoyer Charles n et ses ministres plus d'une fois pour son payement. Le gouvernement lui donna, en 1680, au lieu d'argent, la propriété et la souveraineté d'une province d'Amérique, au sud de Maryland ; voilà un quaker devenu souverain. Il partit pour ses nouveaux États avec deux vaisseaux chargés de quakers qui le suivirent On appela dès lors le pays Pensylvanie, du nom de Penn ; il y fonda la ville de Philadelphie, qui est aujourd'hui très florissante. Il commença par faire une ligue avec les Américains ses voisins : c'est le seul traité entre ces peuples et les chrétiens qui n'ait point été juré et qui n'ait point été rompu. Le nouveau souverain fut aussi le législateur de la Pensylvanie : il donna des lois très sages, dont aucune n'a été changée depuis lui. La première est de ne maltraiter personne au sujet de la religion, et de regarder comme frères tous ceux qui croient un dieu.

A peine eut-il établi son gouvernement, que plusieurs marchands de l'Amérique vinrent peupler cette colonie. Les

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naturels du pays, au lieu de fuir dans les forêts, s'accoutumèrent insensiblement avec les pacifiques quakers : autant ils détestaient les autres chrétiens conquérants et destructeurs de l'Amérique, autant ils aimaient ces nouveaux venus. En peu de temps ces prétendus sauvages, charmés de leurs nouveaux voisins, vinrent en foule demander à Guillaume Penn de les recevoir au nombre de ses vassaux. C'était un spectacle bien nouveau qu'un souverain que tout le monde tutoyait, et à qui on parlait le chapeau sur la tète, un gouvernement sans prêtres, un peuple sans armes, des citoyens tous égaux, à la magistrature près, et des voisins sans jalousie.

Guillaume Penn pouvait se vanter d'avoir apporté sur la terre l'âge d'or dont on parle tant, et qui n'a vraisemblablement existé qu'en Pensylvanie. D revint en Angleterre pour les affaires de son nouveau pays, après la mort de Charles H. Le roi Jacques, qui avait aimé son père, eut la même affection pour le fils, et ne le considéra plus comme un sectaire obscur, mais comme un très grand homme. La politique du roi s'accordait en cela avec son goût; il avait envie de flatter les quakers, en abolissant les lois contre les nonconformistes, afin de pouvoir introduire la religion catholique à la faveur de cette liberté. Toutes les sectes d'Angleterre virent le piège, et ne s'y laissèrent pas prendre ; elles sont toujours réunies contre le catholicisme, leur ennemi commun. Mais Penn ne crut pas devoir renoncer à ses principes pour favoriser des protestants qui le haïssaient, contre un roi qui l'aimait. Il avait établi la liberté de conscience en Amérique, il n'avait pas envie de paraître vouloir la détruire en Europe ; il demeura donc fidèle à Jacques H, au point qu'il fut généralement accusé d'être jésuite. Cette calomnie l'affligea sensiblement; il fut obligé de s'en justifier par des écrits publics. Cependant le malheureux Jacques II, qui, comme presque tous les Stuarts, était un composé de grandeur et de faiblesse, et qui, comme eux, en fit trop et trop peu, perdit son royaume, sans qu'il y eût une épée de tirée, et j^^ns qu'on pût dire comment la chose arriva.

Toutes les sectes anglaises reçurent de Guillaume m et de son parlement cette même liberté qu'elles n'avaient pas voulu tenir des mains de Jacques. Ce fut alors que les quakers

commencèrent à jouir, par la force des lois, de tous les privilèges dont ils sont en possession aujourd'hui. Penn, après avoir vu enfin sa secte étabhe sans contradiction dans le pays de sa naissance, retourna en Pensylvanie. Les siens et les Américains le reçurent avec des larmes de joie, comme un père qui revenait voir ses enfants. Toutes ses lois avaient été religieusement observées pendant son absence, ce qui n'était arrivé à aucun législateur avant lui. Il resta quelques années à Philadelphie ; U en partit enfin malgré lui pour aller solliciter à Londres de nouveaux avantages en faveur du commerce des Pensylvains : il ne les revit plus ; il mourut à Londres en 1718. Ce fut sous le règne de Charles H qu'ils obtinrent le noble privilège de ne jamais jurer, et d'être crus en justice sur leur parole. Le chancelier, homme d'esprit, leur parla ainsi : « Mes amis, Jupiter ordonna un jour que toutes les bètes de somme vinssent se faire ferrer. L^ ânes représentèrent que leur loi ne le permettait pas. « Eh bien ! dit Jupiter, on ne vous ferrera point ; mais, au « premier faux pas que vous ferez, vous aurez cent coups « d'étrivières. »

Je ne puis deviner quel sera le sort de la religion des quakers en Amérique ; mais je vois qu'elle dépérit tous les jours à Londres. Par tout pays, la religion dominante, quand elle ne persécute point, engloutit à la longue toutes les autres. Les quakers ne peuvent être membres du parlement, ni posséder aucun office, parce qu'il faudrait prêter serment, et qu'ils ne veulent point jurer. Ds sont réduits à la nécessité de gagner de l'argent par le commerce ; leurs enfants, enrichis par l'industrie de leurs pères, veulent jouir, avoir des honneurs, des boutons et des manchettes ; ils sont honteux d'être appelés quakers, et se font protestants pour être à la mode.

LETTRE V Sur la religion anglicane.

L'Angleterre est le pays des sectes : Multos sunt mansiones in domo pairis met. Un Anglais, comme homme libre, va au del par le chemin qui lui plait.

Cependant, quoique chacun puisse ici servir Dieu à sa

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yy mode, leur véritable religion, celle où l'on fait fortune, est la secte des épiscopaux, appelée l'Église anglicane, ou l'Église par excellence. On ne peut avoir d'emploi» ni en Angleterre, ni en Irlande, sans être du nombre des fidèles anglicans ; cette raison, qui est une excellente preuve, a converti tant de non-conformistes, qu'aujourd'hui il n'y a pas la vingtième partie de la nation qui soit hors du giron de l'Église domi- , nante.

Le clergé anglican a retenu beaucoup de cérémonies catholiques, et surtout celle de recevoir les dîmes avec une attention très scrupuleuse. Ils ont aussi la pieuse ambition d'être les maîtres : car quel vicaire de village ne voudrait pas être pape ?

De plus ils fomentent autant qu'ils peuvent dans leurs ouailles un saint zèle contre les non-conformistes. Ce zèle était assez vif sous le gouvernement des torys, dans les dernières années de la reine Anne ; mais il ne s'étendait pas plus loin qu'à casser quelquefois les vitres des chapelles hérétiques ; car la rage des sectes a fini en Angleterre avec les guerres civiles, et ce n'était plus sous la reine Anne que les bruits sourds d'une mer encore agitée longtemps après la tempête. Quand les whigs et les torys déchirèrent leur pays, comme autrefois les guelfes et les gibelins désolèrent l'Italie, il fallut bien que la religion entrât dans les partis. Les torys étaient pour l'épiscopat, les whigs le voulaient abolir, mais ils se sont contentés de l'abaisser quand ils ont été les maîtres.

Du temps que le comte Harley d'Oxford et milord Bolingbroke faisaient boire à la santé des torys, l'Église anglicane les regardait comme les défenseurs de ses saints privilèges. L'assemblée du bas clergé, qui est une espèce de chambre des communes composée d'ecclésiastiques, avait alors quelque crédit ; elle jouissait au moins de la liberté de s'assembler, de raisonner de controverse, et de faire brûler de temps en temps quelques livres impies, c'est-à-dire écrits contre elle. Le ministère, qui est whig aujourd'hui, ne permet pas seulement à ces messieurs de tenir leur assemblée ; ils sont réduits dans l'obscurité de leur paroisse au triste emploi de prier Dieu pour le gouvernement, qu'ils ne seraient pas fâchés de troubler. Quant aux évèques, qui sont vingt-six en tout, ils ont

séance dans la chambre haute en dépit des whigs, parce que la coutume ou l'abus de les regarder comme barons subsiste encore, n y a une clause dans le serment que l'on prête à l'État laquelle exerce bien la patience chrétienne de ces messieurs.

On y promet d'être de l'Église, comme elle est établie par la loi. Il n'y a guère d'évêque, de doyen, d'archiprêtre, qui ne pense être de droit divin ; c'est donc un grand sujet de mortification pour eux d'être obligés d'avouer qu'ils tiennent tout d'une misérable loi faite par des profanes laïques. Un savant religieux (le P. Courayer) a écrit depuis peu un livre pour prouver la validité et la succession des ordinations anglicanes. Cet ouvrage a été proscrit en France ; mais croyezvous qu'il ait plu au ministère d'Angleterre ? point du tout. Les maudits whigs se soucient très peu que la succession épiscopale ait été interrompue chez eux ou non, et que l'évêque Parker ait été consacré dans un cabaret (comme on le veut) ou dans une église ; ils aim«. nt mieux que les évêques tirent leur autorité du parlement que des apôtres. Le lord B. dit que cette idée du droit divin ne servirait qu'à faire des tyrans en camail et en rochet, mais que la loi fait des citoyens.

A l'égard des mœurs, le clergé anglican est plus réglé que celui de France ; et en voici la cause. Tous les ecclésiastiques sont élevés dans l'université d'Oxford ou dans celle de Cambridge, loin de la corruption de la capitale ; ils ne sont appelés aux dignités de l'Église que très tard, et dans im âge où les hommes n'ont d'autres passions que l'avarice, lorsque leur ambition manque d'aliment. Les emplois sont ici la récompense des longs services dans l'Église aussi bien que dans l'armée ; on n'y voit point de jeunes gens évêques ou colonels au sortir du collège. De plus, les prêtres sont presque tous mariés. La mauvaise ^râce contractée dans l'université, et le peu de commerce qu'on a ici avec les femmes, font que d'ordinaire un évêque est forcé de ce contenter de la sienne. Les prêtres vont quelquefois au cabaret, parce que l'usage le leur permet ; et s'ils s'enivrent, c'est sérieusement et sans scandale. .

Cet être indéfinissable, qui n'est ni ecclésiastique ni séculier, 1 Q en un mot, ce que l'on appelle un abbé, est une espèce | -^Ht

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inconnue en Angleterre; les ecclésiastiques sont tous id réservés et presque tous pédants. Quand ils apprennent qu'en France de jeunes gens connus par leurs débauches, et élevés à la prélature par des intrigues de femmes, font publiquement l'amour, ségayent à composer des chansons tendres, donnent tous les jours des soupers délicats et longs, et de là vont implorer les lumières du Saint-Esprit, et se nomment hardiment les successeurs des apôtres, ils remercient Dieu d'être protestants. Mais ce sont de vilains hérétiques à brûler à tous les diables, comme dit maître François Rabelais; c'est pourquoi je ne me mêle point de leurs affaires.

LETTRE VI Sur tes presbytériens.

La religion anglicane ne règne qu'en Angleterre et en Irlande. Le presbytérianisme est la religion dominante en Ecosse. Ce presbytérianisme n'est autre chose que le calvinisme pur, tel qu'il avait été établi en France et qu'il subsiste à Genève. Comme les prêtres de cette secte ne reçoivent de leurs églises que des gages très médiocres, et que par conséquent ils ne peuvent vivre dans le même luxe que les évêques, ils ont pris le parti naturel de crier contre les honneurs où ils ne peuvent atteindre. Figurez-vous l'orgueilleux Diogène qui foulait aux pieds l'orgueil de Platon : les presbytériens d'Ecosse ne ressemblent pas mal à ce fier et gueux raisonneur. Ils traitèrent le roi Charles II avec bien moins d'égards que Diogène n'avait traité Alexandre. Car lorsqu'ils prirent les armes pour lui contre Cromvell, qui les avait trompés, ils firent essuyer à ce pauvre roi quatre sermons par jour ; ils lui défendaient de jouer ; ils le mettaient en pénitence ; si bien que Charles se lassa bientôt d'être roi de ces pédants, et s'échappa de leurs mains comme un écolier se sauve du collège.

Devant un jeune et vif bachelier français, criaillant le matin dans les écoles de théologie, et le soir chantant avec les dames, un théologien anglican est un Caton ; mais ce Caton parait un galant devant un presbytérien d'Ecosse. Ce dernier affecte une démarche grave, un air fâché, porte un

l LETTRES PHILOSOPHIQUES

vaste chapeau, un long manteau par-dessus un habit courte prêche du nez, et donne le nom de prostituée de Babylone à toutes les églises où quelques ecclésiastiques sont assez heureux pour avoir cinquante mille livres de rente, et où le peuple est assez bon pour le souffrir, et pour les appeler Monseigneur, Votre Grandeur, Votre Éminence.

Ces messieurs, qui ont aussi quelques églises en Angleterre, ont mis les airs graves et sévères à la mode en ce pays. C'est à eux qu'on doit la sanctification du dimanche dans les Trois-Royaumes ; il est défendu ce jour-là de travailler et de se divertir, ce qui est le double de la sévérité des églises catholiques ; point d'opéra, point de comédie, point de concerts à Londres le dimanche ; les cartes même y sont si expressément défendues, qu'il n'y a que les personnes de qualité, et ce qu'on appelle les honnêtes gens, qui jouent ce jour-là. Le reste de la nation va au sermon, au cabaret, et chez des filles de joie. «

Quoique la secte épiscopale et la presbytérienne soient les deux dominantes dans la Grande-Bretagne, toutes les autres y sont bien venues et vivent assez bien ensemble, pendant que la plupart de leurs prédicants se détestent réciproquement avec presque autant de cordialité qu'un janséniste damne un jésuite.

Entrez dans la bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des cours, vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l'utilité des hommes. Là le juif, le mahométan, et le chrétien, traitent l'un avec l'autre comme s'ils étaient de la même religion, et ne donnent le nom d'infidèles qu'à ceux qui font banqueroute ; là le presbytérien se fie à l'anabaptiste, et l'anglican reçoit la promesse du quaker. Au sortir de ces pacifiques et libres assemblées, les uns vont à la synagogue, les autres vont boire : celui-ci va se faire baptiser dans une grande cuve au nom du Père, par le Fils, au Saint-Esprit ; celui-là fait couper le prépuce de son fils, et fait marmotter sur l'enfant des paroles hébraïques qu'il n'entend point ; ces autres vont dans leur église attendre l'inspiration de Dieu leur chapeau sur la tête, et tous sont contents.

S'il n'y avait en Angleterre qu'une religion, son despotisme serait à craindre ; s'il n'y en avait que deux, elles se coupe-

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raient la gorge ; mais il y en a trente, et elles vivent en paix et heureuses.

LETTRE VII Sur îes soctniens, ou ariens, ou anti-trinitaires.

Il y a en Angleterre une petite secte composée d'ecclésias tiques et de quelques séculiers très savants qui ne prennenni le nom d'ariens ni celui de sociniens, mais qui ne sout point du tout de l'avis de saint Athanase sur le chapitre de la Trinité, et qui vous disent nettement que le Père est plus grand que le Fils.

Vous souvenez-vous d'im certain évêque orthodoxe qui, pour convaincre un empereur de la consubstantialité, s'avisa de prendre le fils de l'empereur sous le menton, et de lui tirer le nez en présence de Sa Sacrée Majesté? L'empereur allait faire jeter l'évéque par les fenêtres, quand le bonhomme lui dit ces belles et convaincantes paroles : Seigneur, si Votre Majesté est si fâchée que l'on manque de respect à son fils, comment pensez-vous que Dieu le Père traitera ceux qui refusent à Jésus-Christ les titres qui lui sont dus ? » Les gens dont je vous parle disent que le saint évêque était fort malavisé, que son argument n'était rien moins que concluant, et que l'empereur devait lui répondre : « Apprenez qu'il y a deux façons de me manquer de respect : la première, de ne rendre pas assez d'honneur à mon fils ; et la seconde, de lui en rendre autant qu'à moi. »

Quoi qu'il en soit, le parti d'Arius commence à revivre en Angleterre aussi bien qu'en Hollande et en Pologne. Le grand Newton faisait à cette opinion l'honneur de la favoriser. Ce philosophe pensait que les unitaires raisonnaient plus géométriquement que nous. Mais le plus ferme patron de la doctrine arienne est l'illustre docteur Clarke. Cet homme est d'une vertu rigide et d'un caractère doux, plus amateur de ses opinions que passionné pour faire des prosélytes, uniquement occupé de calculs et de démonstrations, aveugle et sourd pour tout le reste, une vraie machine à raisonnements.

C'est lui qui est l'auteur d'un livre assez peu entendu, mais estimé, sur l'existence de Dieu ; et d'un autre plus intelligible, mais assez méprisé, sur la vérité chrétienne.

n ne s'est point engagé dans les belles disputes scolastiques que notre ami.... appelle de vénérables billevesées ; il s'est contenté de faire imprimer un livre qui contient tous les témoignages des premiers siècles pour et contre les unitaires, et a laissé au lecteur le soin de compter les voix et de juger. Ce hvre du docteur lui a attiré beaucoup de partisans, mais l'a empêché d'être archevêque de Cantorbéry ; car lorsque la reine Anne voulut lui donner ce poste, un docteur nommé Gibson, qui avait sans doute ses raisons, dit à la reine : « Madame, M. Clarke est le plus savant et le plus honnête homme du royaume ; il ne lui manque qu'une chose. — Et quoi ? dit la reine. — C'est d'être chrétien, » dit le docteur bénévole. Je crois que Clarke s'est trompé dans son calcul, et qu'il valait mieux être primat orthodoxe d'Angleterre que curé arien.

Vous voyez quelles révolutions arrivent dans les opinions comme dans les empires. Le parti d'Arius, après trois cents ans de triomphe et douze siècles d'oubli, renaît enfin de sa cendre ; mais il prend très mal son temps de reparaître dans un âge où tout le monde est rassasié de disputes et de sectes : celle-ci est encore trop petite pour obtenir la liberté des assemblées publiques ; elle l'obtiendra sans doute si elle devient plus nombreuse ; mais on est si tiède à présent sur tout cela, qu'il n'y a plus guère de fortune à faire pour une religion nouvelle ou renouvelée. N'est-ce pas une chose plaisante que Luther, Calvin, Zwingle, tous écrivains qu'on ne peut lire, aient fondé des sectes qui partagent l'Europe, que l'ignorant Mahomet ait donné une religion à l'Asie et à l'Afrique, et que MM. Newton, Clarke, Locke, Leclerc, les plus grands philosophes et les meilleures plumes de leur temps, aient pu à peine venir à bout d'établir un petit troupeau ?

Voilà ce que c'est que de venir au monde à propos. Si le cardinal de Retz reparaissait aujourd'hui, il n'ameuterait pas dix femmes dans Paris.

Si Cromwell renaissait, lui qui a fait couper la tête à son roi et s'est fait souverain, il serait un simple citoyen de Londres.

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LETTRE VIII Sur le parlement.

Les membres du parlement d'Angleterre aiment à se comparer aux anciens Romains autant qu'ils le peuvent.

Il n'y a pas longtemps que M. Shipping, dans la chambre des communes, commença son discours par ces mots : « La majesté du peuple anglais serait blessée, etc. » La singularité de l'expression causa un grand éclat de rire ; mais, sans se déconcerter, il répéta les mêmes paroles d'un air ferme, et on ne rit plus. J'avoue que je ne vois rien de commun entre la majesté du peuple anglais et celle du peuple romain, encore moins entre leurs gouvernements ; il y a un sénat à Londres dont quelques membres sont soupçonnés, quoique à tort sans doute, de vendre leurs voix dans l'occasion, comme on faisait à Rome : voilà toute la ressemblance. D'ailleurs les deux nations me paraissent entièrement différentes, soit en bien, soit en mal. On n'a jamais connu chez les Romains la fohe horrible des guerres de religion ; cette abomination était réservée à des dévots prêcheurs d'humilité et de patience. Marins et Sylla, Pompée et César, Antoine et Auguste, ne se battaient point pour décider si leflamen devait porter sa chemise pardessus sa robe, ou sa robe par-dessus sa chemise, et si les poulets sacrés devaient manger et boire, ou bien manger seulement, pour qu'on prit les augures. Les Anglais se sont fait pendre autrefois réciproquement à leurs assises, et se sont détruits en bataille rangée pour des querelles de pareille espèce ; la secte des épiscopaux et le presbytérianisme ont tourné pour un temps ces têtes mélancoliques. Je m'imagine que pareille sottise ne leur arrivera plus ; ils me f>araissent devenir sages à leurs dépens, et je ne leur vois nulle envie de s'égorger dorénavant pour des syUogismes. Toutefois, qui peut répondre des hommes ?

Voici une différence plus essentielle entre Rome et l'Angleterre, qui met tout l'avantage du côté de la dernière : c'est que le fruit des guerres civiles de Rome a été l'esclavage, et celui des troubles d'Angleterre, la liberté.^ La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue* à régler le

pouvoir des rois en leur résistant, et qui d'efforts en efforts ait enfin établi ce gouvernement sage où le prince, toutpuissant pour faire du bien, a les mains liées pour faire du mal ; où les seigneurs sont grands sans insolence et sans vassaux, çt où le peuple partage le gouvernement sans confusion.

La chaOfbre des pairs et celle des communes sont les arbitres de la nation, le roi est le surarbitre. Cette balance manquait aux Romains : les grands et le peuple étaient toujours en division à Rome, sans qu'il y eût un pouvoir mitoyen qixi pût les accorder. Le sénat de Rome, qui avait l'injuste et punissable orgueil de ne vouloir rien partager avec les plébéiens, ne connaissait d'autre secret, pour les éloigner du gouvernement, que de les occuper toujours dans les guerres étrangères. Il regardait le peuple comme une bête féroce qu'il fallait lâcher sur leurs voisins de peur qu'elle ne dévorât ses maîtres ; ainsi le plus grand défaut du gouvernement des Romains en fit des conquérants ; c'est parce qu'ils étaient malheureux chez eux qu'ils devinrent les maîtres du monde, jusqu'à ce qu'enfin leurs divisions les rendirent esclaves.

Le gouvernement d'Angleterre n'est point ',fait pour un si grand éclat, ni pour une fin si funeste ; son but n'est point la brillante folie de faire des conquêtes, mais d'empêcher que ses voisins n'en fassent ; ce peuple n'est pas seulement jaloux de sa liberté, il l'est encore de celle des autres. Les Anglais étaient acharnés contre Louis XIV, uniquement parce qu'ils lui croyaient de l'ambition.

Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre : c'est dans des mers de sang qu'on a noyé l'idole du pouvoir despotique ; mais les Anglais ne croient point avoir acheté trop cher leurs lois. Les autres nations n'ont pas eu moins de troubles, n'ont pas versé moins de sang qu'eux ; mais ce sang qu'elles ont répandu pour la cause de leur liberté n'a fait que cimenter leur servitude.

Ce qui devient une révolution en Angleterre n'est qu'une sédition dans les autres pays. Une ville prend les armes pour défendre ses privilèges, soit en Espagne, soit ^.n Barbarie, soit en Turquie ; aussitôt des soldats mercenaires la subjuguent, des bourreaux la punissent, et le reste de la nation baise ses

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chaînes : les Français pensent que le gouvernement de cette île est plus orageux que la mer qui Tenvironne, et cela est vrai; mais c'est quand le roi commence la tempête, c'est quand il veut se rendre le maître du vaisseau dont il n'est que le premier pilote. Les guerres civUes de France ont été plus longues, plus cmelles, plus fécondes en crimes, que celles d'Angleterre ; mais de toutes ces guerres civiles aucune n'a eu une liberté sage pour objet.

Dans les temps détestables de Charles IX et de Henri ni, il s'agissait seulement de savoir si on serait l'esclave des Guises. Pour la dernière guerre de Paris, elle ne mérite que des sifflets ; il me semble que je vois des écoliers qui se mutinent contre le préfet d'un collège, et qui finissent par être fouettés ; le cardinal de Retz, avec beaucoup d'esprit et de courage mal employés, rebelle sans aucun sujet, factieux sans dessein, chef de parti sans armée, cabalait pour cabaler, et semblait faire la guerre civile pour son plaisir. Le parlement ne savait ce qu'il voulait, ni ce qu'il ne voulait pas ; il levait des troupes par arrêt, il les cassait ; il menaçait, il demandait pardon ; il mettait à prix la tète du cardinal Mazarin, et ensuite venait le complimenter en cérémonie : nos guerres civiles sous Charles VI avaient été cruelles, celles de la Ligue furent abominables, celle de la Fronde fut ridicule.

Ce qu'on reproche le plus en France aux Anglais, c'est le supplice de Charles V^, monarque digne d'un meilleur sort, qui fut traité par ses vainqueurs comme il les eût traités s'il eût été heureux.

Après tout, regardez d'un côté Charles I«' vaincu en bataille rangée, prisonnier, jugé, condamné dans Westminster, et décapité ; et de l'autre l'empereur Henri VII empoisonné par son chapelain en communiant, Henri III assassiné par un moine, trente assassinats médités contre Henri FV, plusieurs exécutés, et le dernier privant enfin la France de ce grand roi Pesez ces attentats, et jugez. ^

LETTRE IX Sur le gouvernement.

Ce mélange dans le gouvernement d'Angleterre, ce concert entre les commîmes, les lords, et le roi, n'a pas toujours subsisté. L'Angleterre a été longtemps esclave ; elle l'a été des Romains, des Saxons, des Danois, des Français. Guillaume le Conquérant la gouverna surtout avec un sceptre de fer ; il disposait des biens, de la vie de ses nouveaux sujets, comme un monarque de l'Orient ; il défendit, sous peine de mort, qu'aucun Anglais osât avoir du feu et de la lumière chez lui passé huit heures du soir, soit qu'il prétendît par là prévenir leurs assemblées nocturnes, soit qu'il voulût essayer, par une défense si bizarre, jusqu'où peut aller le pouvoir des honmies sur d'autres hommes.

D est vrai qu'avant et après Guillaume le Conquérant les Anglais ont eu des parlements ; ils s'en vantent comme si ces assemblées, appelées alors parlements, composées de tyrans ecclésiastiques et de pillards nommés barons, avaient été les gardiens de la liberté et de la félicité publique.

Les barbares, qui des bords de la mer Baltique fondirent dans le reste de l'Europe, apportèrent avec eux J 'usage des états ou parlements dont on fait tant de bruit, et qu'on connaît si peu. Les rois alors n'étaient points despotiques, cela est vrai : et c'est précisément par cette raison que les peuples gémissaient dans une servitude misérable. Les chefs de ces sauvages qui avaient ravagé la France, l'Italie, l'Espagne, et l'Angleterre, se firent monarques : leurs capitaines partagèrent entre eux les terres des vaincus : de là ces margraves, ces lairds, ces barons, ces sous-tyrans qui disputaient souvent avec des rois mal affermis les dépouilles des peuples. C'étaient des oiseaux de proie combattant contre un aigle pour sucer le sang des colombes ; chaque peuple avait cent tyrans au lieu d'un bon maître. Des prêtres se mirent bientôt de la partie. De tout temps le sort des Gaulois, des <rermains, des insulaires d'Angleterre, avait été d'être gouvernés par leurs druides et par les chefs de leurs villages, ancienne espèce de barons, mais moins tyrans que leurs successeurs.

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Ces druides se disaient médiateurs entre la divinité et les hommes ; ils faisaient des lois, ils excommuniaient, ils condamnaient à mort. Les évèques succédèrent peu à peu à leur autorité temporelle dans le gouvernement goth et vandale. Les papes se mirent à leur tète ; et, avec des brefs, des bulles, et des moines, ils firent trembler les rois, les déposèrent, les firent assassiner, et tirèrent à eux tout l'argent qu'ils purent de l'Europe. L'imbécile Inas, l'un des tyrans de l'heptarchie d'Angleterre, fut le premier qui dans un pèlerinage a Rome se soumit à payer le denier de saint Pierre (ce qui était environ un écu de notre monnaie) pour chaque maison de son territoire. Toute l'Ile suivit bientôt son exemple : l'Angleterre devint petit à petit une province du pape, le saint-père y envoyait de temps en temps ses légats pour y lever des impôts exorbitants. Jean sans Terre fit enfin une cession en bonne forme de son royaume à Sa Sainteté, qui l'avait excommunié ; et les barons, qui n'y trouvèrent pas leur compte, chassèrent ce misérable roi, et mirent à sa place Louis Vm, père de saint Louis, roi de France : mais ils se dégoûtèrent bientôt de ce nouveau venu, et lui firent repasser la mer. Tandis que ic« barons, les évèques, les papes, déchiraient tous ainsi l'Angleterre, où tous voulaient commander, le peuple, la plus nombreuse, la plus utile, et même la plus vertueuse partie des hommes, composée de ceux qui étudient les lois et les sciences, des négociants, des artisans, des laboureurs enfin, qui exercent la première et la plus méprisée des professions ; le peuple, dis-je, était regardé par eux comme des animaux au-dessous de l'homme ; il s'en fallait bien que les communes eussent alors part au gouvernement, c'étaient des vilains : leur travail, leur sang, appartenaient à leurs maîtres, qui s'appelaient nobles. Le plus grand nombre des hommes étaient en Europe ce qu'ils sont encore en plusieurs endroits du monde, serfs d'un seigneur, espèce de bétail qu'on vend et qu'on achète avec la terre. Il a fallu des siècles pour rendre justice à l'humanité, ]X>ur sentir qu'il était horrible que le grand nombre semât et que le petit recueillit ; et n'est-ce pas un bonheur pour les Français que l'autorité de ces petits brigands ait été éteinte en France par la puissance légitime des rois, comme elle l'a été en Angleterre par celle dn roi et de la nation ?

LETTRES PHILOSOBHIÇUES

Heureusement, dans les secousses que les querelles des rois

et des grands donnaient aux empires, les fers des nations se

sont plus ou moins relâchés ; la liberté est née en Angleterre

de la quereUe des tyrans ; les barons forcèrent Jean sans

Terre et Henri III à accorder cette fameuse charte dont le

principal but était à la vérité de mettre les rois dans la

dépendance des lords, mais dans laqueUe le reste de la

nation fut un peu favorisé, afin que dans l'occasion elle se

rangeât du parti de ses prétendus protecteurs. Cette grande

charte, qui est regardée comme l'origine sacrée des Ubertés

anglaises, fait bien voir eUe-mêmc combien peu la liberté

était connue. Le titi-e seul prouve que le roi se croyait absolu

de droit, et que les barons et le clergé même ue le forçaient

à se relâcher de ce droit prétendu que parce qu'Us étaient

les plus forts.

Voici comme commence la grande charte : « Nous accordons de noti-c libre volonté les privilèges suivants aux archevêques, évèques, abbés, prieurs et barons de notre royaume, etc. »

Dans les articles de cette charte il n'est pas dit un mot de la chambre des communes, preuve qu'elle n'existait pas encore, ou qu'elle existait sans pouvoir. On y spécifie les hommes Ubres d'Angleterre ; triste démonstration qu'il y en avait qm ne l'étaient pas. On voit par l'article 32 que les hommes prétendus libres devaient le service à leur seigneur. Une telle liberté tenait encore beaucoup de l'esclavage.

Par l'article 21, le roi ordonne que ses officiers ne pourront dorénavant prendre de force les chevaux et les charrettes des hommes Ubres qu'en payant. Ce règlement parut au peuple une vraie liberté, parce qu'il ôtait une plus grande tyrannie.

Henri VII, conquérant et politique heureux, qui faisait semblant d'aimer les barons, mais qui les haïssait et les craignait, S avisa de procurer l'aliénation de leurs terres. Par là les vilains, qui, dans la suite, acquirent du bien par leurs ti^vaux, achetèrent les châteaux des iUustres pairs qui s'étaient rumés par leurs foUes. Peu à peu les terres changèrent de maîtres.

La chambre des communes devint de jour en jour plus puissante, les familles des anciens pairs s'éteignirent avec le temps; et, comme il n'y a proprement que les pairs qui

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soient nobles en Angleterre dans la rigueur de la loi, il n'y aurait presque plus de noblesse en ce pays-là, si les rois n'avaient pas créé de nouveaux barons de temps en temps, et conservé le corps des pairs qu'ils avaient tant craint autrefois, pour J'opposer à celui des communes devenu trop redoutable.^

Tous ces nouveaux pairs, qui composent la chambre haute, reçoivent du roi leur titre ; et rien de plus, puisque aucun d'eux n'a la terre dont il porte le nom \ l'un est duc de Dorsct, et n'a pas un pouce de terre en Dorsetshire ; l'autre est comte d'un village, qui sait à peine où ce village est situé : ils ont du pouvoir dans le parlement, non ailleurs.

Vous n'entendez point ici parler de haute, moyenne et

basse justice, ni du droit de chasser sur les terres d'un

citoyen, lequel n'a pas la liberté de tirer un coup de fusil sur

son propre champ.

\\ i Un homme, parce qu'il est noble ou parce qu'il est prêtre,

« n'est point exempt de payer certaines taxes ; tous les impôts

"sont réglés par la chambre des communes, qui, n'étant que

la seconde par son rang, est la première par son crédit

Les seigneurs et les évèques peuvent bien rejeter le bill des communes, lorsqu'il s'agit de lever de l'argent, mais il ne leur est pas permis d'y rien changer ; il faut qu'ils le reçoivent ou qu'ils le rejettent sans restriction. Quand le bill est confirmé par les lords et approuvé par le roi, alors tout le monde paye ; chacun donne, non selon sa qualité (ce qui serait absurde), mais selon son revenu ; il n'y a point de taille ni de capitation arbitraire, mais une taxe réelle sur les terres ; ' elles ont été évaluées toutes sous le fameux roi Guillaume III, et mises au-dessous de leur prix.

La taxe subsiste toujours la même, quoique les revenus des terres aient augmenté ; ainsi personne n'est foulé, personne ne se plaint. Le paysan n'a point les pieds meurtris par des sabots, il mange du pain blanc, il est bien vêtu, il ne craint point d'augmenter le nombre de ses bestiaux ni de couvrir son toit de tuiles, de peur que l'on ne hausse ses impôts l'année d'après. On y voit beaucoup de paysans qui ont environ cinq ou six cents livres sterling de revenu, et qui ne dédaignent pas de continuer à cultiver la terre qui les a enrichis, et dans laquelle ils vivent libres.

LETTRE X Sur le commerce.

Depuis le malheur de Carthage, aucun peuple ne fut puissant à la fois par le commerce et par les armes, jusqu'au temps où Venise donna cet exemple. Les Portugais, pour avoir passé le cap de Bonne-Espérance, ont quelque temps été de grands seigneurs sur les côtes de l'Inde, et jamais redoutables en Europe. Les Provinces-Unies n'ont été guerrières que malgré elles ; et ce n'est pas comme unies entre elles, mais comme unies avec l'Angleterre, qu'elles ont prêté la main pour tenir la balance de l'Europe au commencement du xviii« siècle.

Carthage, Venise et Amsterdam ont été puissantes ; mais elles ont fait comme ceux qui, parmi nous, ayant amassé de l'argent par le négoce, achètent des terres seigneuriales. Ni Carthage, ni Venise, ni la Hollande, ni aucun peuple, n'a commencé par être guerrier, et même conquérant, pour finir par être marchand. Les Anglais sont les seuls ; ils se sont battus longtemps avant de savoir compter. Ils ne savaient pas, quand ils gagnaient les batailles d'Azincourt, de Crécy et dé Poitiers, qu'ils pouvaient vendre beaucoup de blé et fabriquer de beaux draps qui leur vaudraient bien davantage. Ces seules connaissances ont augmenté, enrichi, fortifié la nation. Londres était pauvre et agreste, lorsque Edouard III conquérait la moitié de la France. C'est uniquement parce que les Anglais sont devenus négociants que Londres l'emporte sur Paris par l'étendue de la ville et le nombre des citoyens ; qu'ils peuvent mettre en mer deux cents vaisseaux de guerre et soudoyer des rois alliés. Les peuples d'Ecosse sont nés guerriers et spirituels : d'où vient que leur pays est devenu, sous le nom d'union, une province d'Angleterre ? c'est que l'Ecosse n'a que du charbon, et que l'Angleterre a de l'étain fin, de belles laines, d'excellents blés, des manufactures et des compagnies de commerce.

Quand Louis XIV faisait trembler l'Italie, et que ses armées, déjà maîtresses de la Savoie et du Piémont, étaient prêtes de prendre Turin, il fallut que le prince Eugène marchât du fond

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de rAllemagne au secours du duc de Savoie ; il n'avait point d'argent, sans quoi on ne prend ni ne défend les villes ; il eut recours à des marchands anglais ; en une demi-heure de temps, on lui prêta cinq millions : avec cela il délivra Turin, battit les Français, et écrivit à ceux qui avaient prêté cette somme ce petit billet : « Messieurs, j'ai reçu votre argent, et je me flatte de l'avoir bien employé à votre satisfaction. »

Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais et fait qu'il ose se comparer, non sans quelque raison, à un citoyen romain. Aussi le cadet d'un pair du royaume ne dédaigne point le négoce. Milord Townshend, ministre d'État, a un frère qui se contente d'être marchand dans la Cité. Dans le temps que milord Orf ord gouvernait l'Angleterre, son cadet était facteur à Alep, d'où il ne voulut pas revenir et où il est mort.

Cette coutume, qtii pourtant commence trop à se passer, parait monstrueuse à des Allemands entêtés de leurs quartiers ; ils ne sauraient concevoir que le fils d'un pair d'Angleterre ne soit qu'un riche et puissant bourgeois, au lieu qu'en Allemagne tout est prince ; on a vu jusqu'à trente altesses du même nom n'ayant pour tout bien que des armoiries et une noble fierté.

En France est marquis qui veut; et quiconque arrive à Paris du fond d'une province avec de l'argent à dépenser, et un nom en ac ou en ille, peut dire : « Un homme comme moi, un honune de ma quaUté, » et mépriser souverainement un négociant. Le négociant entend lui-même parler si souvent avec mépris de sa profession, qu'il est assez sot pour en rougir ; je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue an bonheur du monde.

LETTRE XI Sur l'insertion de la petite vérole.

On dit doucement dans l'Europe chrétienne que les Anglais sont des fous et des enragés : des fous, parce qu'ils donnent la petite vérole à leurs enfants pour les empêcher de l'avoir ; des enragés, parce qu'ils communiquent de gaieté de cœur à ces enfants une maladie certaine et affreuse, dans la vue de prévenir un mal incertain. Les Anglais, de leur côté, disent : « Les autres Européens sont des lâches et des dénaturés : ils sont lâches, en ce qu'ils craignent de faire un peu de mal à leurs enfants ; dénaturés, en ce qu'ils les exposent à mourir un jour de la petite vérole. » Pour juger laqueUe des deux nations a raison, voici l'histoire de cette fameuse insertion dont on parle en France avec tant d'effroi.

Les femmes de Circassie sont, de temps immémorial, dans l'usage de donner la petite vérole à leurs enfants même à l'âge de six mois, en leur faisant une incision au bras, et en insérant dans cette incision une pustule qu'eUes ont soigneusement enlevée du corps d'un autre enfant. Cette pustule fait, dans le bras où elle est insinuée, l'effet du levain dans un morceau de pâte ; elle y fermente et répand dans la masse du sang les quaUtés dont eUc est empreinte. Les boutons de l'enfant à qui l'on a donné cette petite vérole artificielle servent à porter la même maladie à d'autres. C'est une circulation presque continueUe en Circassie ; et quand malheureusement U n'y a point de petite vérole dans le pays, on est aussi embarrassé qu'on l'est ailleurs dans une mauvaise année.

Ce qui a introduit en Circassie cette coutume, qui parait si étrange à d'autres peuples, est pourtant une cause commune a tous les peuples de la terre ; c'est la tendresse maternelle et l'mtérêt. Les Circassiens sont pauvres et leurs filles sont belles ; aussi ce sont elles dont ils font le plus de trafic. Ils fournissent de beautés les harems du Grand Seigneur, du sophi de Perse et de ceux qui sont assez riches pour acheter et pour entretenir cette marchandise précieuse. Ds élèvent ces filles en tout bien et en tout honneur à caresser les hommes, à former des danses pleines de lasciveté et de mol- " 69 ====

Il i

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Icssc, à rallumer, par tous les artifices les plus voluptueux, le goût des maîtres très dédaigneux à qui elles sont destinées. Ces pauvres créatures répètent tous les jours leur leçon avec leur mère, comme nos petites filles répètent leur catéchisme sans y rien comprendre. Or il arrivait souvent qu'un père et une mère, après avoir bien pris des peines pour donner une bonne éducation à leurs enfants, se voyaient tout d'un coup frustrés dans leur espérance. La petite vérole se mettait dans la famille, une fille en mourait, une autre perdait un œil, une troisième relevait avec un gros nez ; et les pauvres gens étaient ruinés sans ressource. Souvent même, quand la petite vérole était épidémique, le commerce était interrompu pour plusieurs années, ce qui causait une notable diminution dans les sérails de Perse ou de Turquie.

Une nation commerçante est toujours fort alerte sur ses intérêts, et ne néglige rien des connaissances qtii peuvent être utiles à son négoce. Les Circassiens s'aperçurent que sur six mille personnes il s'en trouvait à peine une seule qui fût attaquée deux fois d'une petite vérole bien complète ; qu'à la vérité on essuie quelquefois trois ou quatre petites véroles légères, mais jamais deux qui soient décidées et dangereuses ; qu'en un mot jamais on n'a véritablement cette maladie deux fois en sa vie. Ils remarquèrent encore que quand les petites véroles sont très bénignes, et que leur éruption ne trouve à percer qu'une peau délicate et fine, elles ne laissent aucune impression sur le visage. De ces observations naturelles ils conclurent que, si un enfant de six mois ou d'un an avait une petite vérole bénigne, il n'en mourrait pas, il n'en serait pas marqué, et serait quitte de cette maladie pour le reste de ses jours, n restait donc, pour conserver la vie et la beauté de leurs enfants, de leur donner la petite vérole de bonne heure ; c'est ce que l'on fit en insérant dans le corps d'un enfant un bouton que l'on prit de la petite vérole la plus complète, et en même temps la plus favorable qu'on pût trouver. L'expérience ne pouvait pas manquer de réussir. Les Turcs, qui sont gens sensés, adoptèrent bientôt après cette coutume, et aujourd'hui il n'y a point de bâcha dans Constantinople qui ne donne la petite vérole à son fils et à sa fille en les faisant

sevrer.

il!

Quelques gens prétendent qur les Circassiens prirent autre-

fois cette coutume des Arabes ; mais nous laissons ce point d'histoire à éclaircir par quelque bénédictin, qui ne manquera pas de composer là-dessus plusieurs volumes in-folio avec les preuves. ^out ce que j'ai à dire sur cette matière, c'est que dans le commencement du règne de George I^', Mme de Wortley-Montague, une des femmes d'Angleterre qui ont le plus d'esprit et le plus de force dans l'esprit, étant avec son mari en ambassade à Constantinople, s'avisa de donner sans scrupule la p>etite vérole à un enfant dont elle était accouchée en ce pays. Son chapelain eut beau lui dire que cette expérience n'était pas chrétienne, et ne pouvait réussir que chez des infidèles, le fils de Mme Wortley s'en trouva à merveille.*} Cette dame, de retour à Londres, fit part de son expérience à la princesse de Galles, qui est aujourd'hui reine ; il faut avouer que, titres et couronnes à part, cette princesse est née pour encourager tous les arts et pour faire du bien aux hommes ; c'est un philosophe aimable sur le trône ; elle n'a jamais perdu ni une occasion de s'instruire, ni ime occasion d'exercer sa générosité. C'est elle qui, ayant entendu dire qu'une fiUe de Milton vivait encore, et vivait dans la misère, lui envoya sur-le-champ un présent considérable ; c'est clic qui protège le savant P. Courayer ; c'est elle qui daigna être la médiatrice entre le docteur Clarke et M. Leibnitz. Dès qu'elle eut entendu parler de l'inoculation ou insertion de la petite vérole, elle en fit faire l'épreuve sur quatre criminels condamnés à mort, à qui elle sauva doublement la vie ; car non seulement elle les tira de la potence, mais, à la faveur de cette petite vérole artificielle, elle prévint la naturelle, qu'ils auraient probablement eue, et dont ils seraient morts pcat« être dans un âge plus avancé. La princesse, assurée de l'utilité de cette épreuve, fit inoculer ses enfants : l'Angleterre suivit son exeniple, et, depuis ce temps, dix mille enfants de famille au moins doivent ainsi la vie à la reine et à Mme Wortley-Montague, et autant de fiUes leur beauté.

Sur cent personnes dans le monde, soixante au moins ont la petite vérole ; de ces soixante, dix en meurent dans les années les plus favorables et dix en conservent pour toujours de fâcheux restes. Voilà donc la cinquième partie des hommes que cette maladie tue ou enlaidit sûrement. De tous ceux qui sont inoculés en Turquie ou en Angleterre, aucun ne meurt,

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s'il n'est infirme et condamné à mort ; d'ailleurs personne n'est marqué, aucun n'a la petite vérole une seconde fois, supposé que l'inoculation ait été parfaite. D est donc certain que, si quelque ambassadrice française avait rapporté ce secret de Constantinople à Paris, elle aurait rendu un service étemel à la nation ; le duc de Villequier, père du duc d'Aumont d'aujourd'hui, l'homme de France le mieux constitué et le plus sain, ne serait pas mort à la fleur de son âge ; le prince de Soubise, qui avait la santé la plus brillante, n'aurait pas été emporté à l'âge de vingt-cinq ans ; Monseigneur, grand-père de Louis XV, n'aurait pas été enterré dans sa cinquantième année ; vingt mille personnes mortes à Paris de la petite vérole en 1723, vivraient encore. Quoi donc ! est-ce que les Français n'aiment point la vie? est-ce que leurs femmes ne se soucient point de leur beauté ? En vérité, nous sommes d'étranges gens ! Peut-être dans dix ans prendra-t-on cette méthode anglaise, si les curés et les médecins le permettent ; ou bien les Français, dans trois mois, se serviront de l'inoculation par fantaisie, si les Anglais s'en dégoûtent par inconstance.

rapprends que depuis cent ans les Chinois sont dans cet usage ; c'est un grand préjugé que l'exemple d'une nation qui passe pour être la plus sage et la mieux policée de l'univers. n est vrai que les Chinois s'y prennent d'une façon différente : ils ne font point d'incision, ils font prendre la petite ▼érole par le nez comme du tabac en poudre : cette façon est plus agréable, mais elle revient au même, et sert également à confirmer que, si on avait pratiqué l'inoculation en France, on aurait sauvé la vie à des milliers d'hommes.

D y a quelques années qu'un missionnaire jésuite ayant lu cet article, et se trouvant dans un canton de l'Amérique où la petite vérole exerçait des ravages affreux, s'avisa de faire inoculer tous les petits sauvages qu'il baptisait ; ils lui durent ainsi la vie présente et la vie étemelle. Quels dons pour des sauvages !

Un évêque de Worcester a depuis peu prêché à Londres l'inoculation ; il a démontré en citoyen combien cette pratique avait conservé de sujets à l'État ; il l'a recommandée en pasteur charitable. On prêcherait à Paris contre cette invention salutaire, comme on a écrit vingt ans contre les

expériences de Newton : tout prouve que les Anglais sont plus philosophes et hardis que nous. Il faut bien du temps pour qu'une certaine raison et un certain courage d'esprit franchissent le Pas-de-Calais.

U ne faut pourtant pas s'imaginer que depuis Douvres jusqu'aux iles Orcades on ne trouve que des philosophes; l'espèce contraire compose toujours le grand nombre : l'inoculation fut d'abord combattue à Londres ; et, longtemps avant que l'évêque de Worcester annonçât cet évangile en chaire, un curé s'était avisé de prêcher contre : il dit que Job avait été inoculé par le diable. Ce prédicateur était fait pour être capucin, il n'était guère digne d'être né en Angleterre. Le préjugé monta donc en chaire le premier, et la raison n'y monta qu'ensuite : c'est la marche ordinaire de l'esprit humain.

LETTRE XII Sur le chancelier Bacon.

n n'y a pas longtemps que Ton agitait dans une compagnie célèbre cette question usée et frivole, quel était le plus grand homme, de César, d'Alexandre, de Tamerlan, ou de CromwelL Quelqu'un répondit que c'était sans contredit Isaac Newton. Cet homme avait raison ; car, si la vraie grandeur consiste à avoir reçu du ciel un puissant génie, et à s'en être servi pour s'éclairer soi-même et les autres, un homme comme M. Newton, tel qu'il s'en trouve à peine en dix siècles, est véritablement le grand homme ; et ces politiques et ces conquérants dont aucun siècle n'a manqué, ne sont d'ordinaire que d'illustres méchants. C'est à celui qui domine sur les esprits par la force de la vérité, non à ceux qui font des esclaves par violence, c'est à celui qui connaît l'univers, non à ceux qui le défigurent, que nous devons nos respects.

Le fameux baron de Verulam, connu en Europe sous le nom de Bacon, était fils d'un garde des sceaux, et fut longtemps chancelier sous le roi Jacques P^*. Cependant, au milieu des intrigues de la cour et des occupations de sa charge, qui demandaient un homme tout entier, il trouva le temps d'être grand philosophe, bon historien, et écrivain élégant ; et, ce qui est encore plus étonnant, c'est qu'il vivait dans un siècle où

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l'on ne connaissait guère l'art de bien écrire, encore moins la bonne philosophie. Il a été, comme c'est l'usage parmi les hommes, plus estimé après sa mort que de son vivant. Ses ennemis étaient à la cour de Londres, ses admirateurs étaient les étrangers. Lorsque le marquis d'Ef fiât amena en Angleterre la princesse Marie, fille de Henri le Grand, qm devait épouser le roi Charles, ce ministre alla visiter Bacon, qui, étant alors malade au lit, le reçut les rideaux fermés. « Vous ressemblez aux anges, lui dit d'Effiat ; on entend toujours parler d'eux, on les croit bien supérieurs aux hommes, et on n'a jamais la consolation de les voir. *

On sait comment Bacon fut accusé d'un crime qui n'est guère d'un philosophe, de s'être laissé corrompre par argent. On sait comment il fut condanmé par la chambre des pairs à une amende d'environ quatre cent mille livres de notre monnaie, à perdre sa dignité de chancelier et de pair.

Aujourd'hui les Anglais révèrent sa mémoire au point qu'à peine avouent-ils qu'il ait été coupable. Si on me demande ce que j'en pense, je me servirai pour répondre d'un mot que j'ai oui dire à milord Bolingbroke. On parlait en sa présence de l'avarice dont le duc de Marlborough avait été accusé, et on en citait des traits sur lesquels on appelait au témoignage de milord Bolingbroke, qui, ayant été d'un parti contraire, pouvait peut-être avec bienséance dire ce qui en était. « C'était on si grand homme, répondit-il, j'ai oublié ses vices. »

Je me bornerai donc à vous parler de ce qui a mérité au chancelier Bacon l'estime de l'Europe.

Le plus singulier et le meilleur de ses ouvrages est celui qui est aujourd'hui le moins lu et le plus inutile : je veux parler de son Novnm scientiarum. organnm. C'est l'échafaud avec lequel on a bâti la nouvelle philosophie ; et quand cet édifice a été élevé au moins en partie, l'échafaud n'a plus été d'aucun usage.

Le chancelier Bacon ne connaissait pas encore la nature ; mais il savait et indiquait tous les chemins qui mènent à elle. H avait méprisé de bonne heure ce que des fous en bonnet carré enseignaient sous le nom de philosophie dans les petitesmaisons appelées collèges ; et il faisait tout ce qui dépendait de lui, afin que ces compagnies, instituées pour la perfection de la raison humaine, ne continuassent pas de la gâter par

leurs qmddités, leurs horreurs du vide, leurs formes substantielles, et tous les mots que non seulement l'ignorance rendait respectables, mais qu'un mélange ridicule avec la religion avait rendus sacrés.

Il est le père de la philosophie expérimentale ; il est bien vrai qu'avant lui on avait découvert des secrets étonnants. On avait inventé la boussole, l'imprimerie, la gravure des estampes, la peinture à l'huile, les glaces, l'art de rendre en quelque façon la vue aux vieillards par les lunettes qu'on appelle besicles, la poudre à canon, etc. On avait cherché, ^ trouvé et conquis un nouveau monde. Qui ne croirait que ccs^ sublimes découvertes eussent été faites par les plus grands philosophes, et dans des temps bien plus éclairés que le nôtre ? point du tout : c'est dans le temps de la barbarie scolastique que ces grands changements ont été faits sur la terre. Le hasard seul a produit presque toutes ces innovations ; on a même prétendu que ce qu'on appelle hasard a eu grande part dans la découverte de l'Amérique ; du moins a-t-on cru que Christophe Colomb n'entreprit son voyage que sur la foi d'im capitaine de vaisseau qu'une tempête avait jeté jusqu'à la hauteur des lies Caraïbes.

Quoi qu'il en soit, les hommes savaient aller an bout du monde, ils savaient détruire les villes avec un tonnerre artificiel plus terrible que le tonnerre véritable ; mais ils ne connaissaient pas la circulation du sang, la pesanteur de l'air, les lois du mouvement, la lumière, le nombre de nos planètes, etc. Et un honmie qui soutenait tme thèse sur les catégories d'Aristote, sur l'universel (a parte rei) ou telle autre sottise, était regardé comme un prodige.

Les inventions les plus étonnantes et les plus utiles ne sont pas celles qui font le plus d'honneur à l'esprit humain. C'est à un instinct mécanique, qui est chez la plupart des hommes, que nous devons la plupart des arts, et nullement à la saine philosophie. La découverte du feu, l'art de faire du pain, de fondre et de préparer les métaux, de bâtir des maisons, l'invention de la navette, sont d'une tout autre nécessité que l'imprimerie et la boussole ; cependant ces arts furent inventés par des hommes encore sauvages. Quel prodigieux usage les Grecs et les Romains ne firent-ils pas des mécaniques ? Cependant on croyait de leur temps qu'il y avait des deux de cristal, et

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que les étoiles étaient de petites lampes qui tombaient quelquefois dans la mer ; et un de leurs plus grands philosophes, après bien des recherches, avait trouvé que les astres étaient des cailloux qui s'étaient détachés de la terre.

En un mot, personne avant le chanceher Bacon n'avait connu la philosophie expérimentale ; et de toutes les épreuves physiques qu'on a faites depuis lui, il n'y en a presque pas une qui ne soit indiquée dans son livre. D en avait fait luimême plusieurs ; il fit des espèces de machines pneumatiques, par lesquelles il devina l'élasticité de l'air ; il a tourné tout autour de la découverte de sa pesanteur, il y touchait ; cette vérité fut saisie par Torricelli. Peu de temps après, la physique expérimentale commença tout d'un coup à être cultivée à la fois dans presque toutes les parties de l'Europe. C'était un trésor caché dont Bacon s'était douté, et que tous les phil<^phes, encouragés par sa promesse, s'efforcèrent de déterrer. Nous avons vu qu'on trouve dans son livre, en termes exprès, cette attraction nouvelle dont Newton passe pour l'inventeur.

Ce précurseur de la philosophie a été aussi un écrivain élégant, un historien, un bel esprit. Ses Essais de Morale sont très estimés ; mais ils sont faits pour instruire plutôt que pour plaire ; et n'étant ni la satire de la sagesse humaine comme les Maximes de La Rochefoucauld, ni l'école du scepticisme comme Montaigne, ils sont moins lus que ces deux livres ingénieux. Sa Vie de Henri VII a passé pour un chef-d'œuvre ; mais comment se peut-il faire que quelques personnes osent comparer un si petit ouvrage avec l'histoire de notre illustre de Thou ? En parlant de ce fameux imposteur Perkins, fils d'un juif converti, qui prit si hardiment le nom de Richard IV, roi d'Angleterre, encouragé par la duchesse de Bourgogne, et qui disputa la couronne à Henri VII, voici comme le chancelier Bacon s'exprime :

« Environ ce temps, le roi Henri fut obsédé d'esprits malins par la magie de la duchesse de Bourgogne, qui évoqua des enfers l'ombre d'Edouard IV pour venir tourmenter le roi Henri. Quand la duchesse de Bourgogne eut instruit Perkins, elle commença à délibérer par quelle région du ciel elle ferait paraître cette comète, et elle résolut qu'elle éclaterait d'abord hosur l'rizon de l'Irlande. »

n me semble que notre sage de Thou ne donne guère dans ce phébus, qu'on prenait autrefois pour du sublime, mais qii'à présent on nomme avec raison galimatias.

LETTRE XIII Sur M. Locke.

Jamais il ne fut peut-être un esprit plus sage, plus méthodique, un logicien plus exact que Locke ; cependant il n'était pas grand mathématicien. U n'avait jamais pu se soumettre à la fatigue des calculs ni à la sécheresse des vérités mathématiques, qui ne présentent d'abord rien de sensible à l'esprit ; et personne n'a mieux prouvé que lui que l'on pouvait avoir l'esprit géomètre sans le secours de la géométrie. Avant lui de grands philosophes avaient décidé positivement ce que c'est que l'âme de l'homme ; mais, puisqu'ils n'en savaient rien du tout, il est bien juste qu'ils aient tous été d'avis différents.

Dans la Grèce, berceau des arts et des erreurs, et où l'on poussa si loin la grandeur et la sottise de l'esprit humain, on raisonnait comme chez nous sur l'âme. Le divin Anaxagoras, à qui on dressa un autel pour avoir appris aux hommes que le soleil était plus grand que le Péloponèse, que la neige était noire, que 1er deux étaient de pierre, affirma que l'âme était un esprit aérien, mais cependant immoriel. Diogène, un autre que celui qui devint cynique après avoir été faux-monnayeur, assurait que l'âme était une portion de la substance même de Dieu ; et cette idée au moins était brillante. Epicure la composait de parties comme le corps. Aristote, qu'on a expliqué de mille façons, parce qu'il était inintelligible, croyait, si l'on s'en rapporte à quelques-uns de ses disciples, que l'entendement de tous les hommes était une seule et même substance. Le divin Platon, maître du divin Aristote, et le divin Socrate, maître du divin Platon, disaient l'âme corporelle et étemelle. Le démon de Socrate lui avait appris sans doute ce qui en était. Il y a des gens, à la vérité, qui prétendent qu'un homme qui se vantait d'avoir un génie familier était indubitablement un peu fou ou un peu fripon ; mais ces gens-là sont trop difficiles.

Quant à nos Pères de l'Église, plusieurs, dans les premiers

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siècles, ont cru Tâme humaine, les anges et Dieu corporels.

Le monde se raffine toujours. Saint Bernard, selon l'aveu du P. Mabillon, enseigna, à propos de l'âme, qu'après la mort elle ne voyait point Dieu dans le ciel, mais qu'elle conversait seulement avec l'humanité de Jésus-Christ On ne le crut pas cette fois sur sa parole ; l'aventure de la croisade avait un peu décrédité ses oracles. Mille scolastiques sont venus ensuite, comme le docteur irréfragable, le docteur subtil, le docteur angélique, le docteur séraphique, le docteur chérubique, qui tous ont été bien sûrs de connaitre l'âme très clairement, mais qui n'ont pas laissé d'en parler comme s'ils avaient voulu que personne n'y entendit rien.

\ Notre Descartes, né pour découvrir les erreurs de l'antiquité, mais pour y substituer les siennes, et entraîné par cet esprit systématique qui aveugle les plus grands hommes, s'imagina avoir démontré que l'âme était la même chose que la pensée, comme la matière, selon lui, est la même chose que rétendue. Il assura bien que l'on pense toujours, et que l'âme arrive dans le corps pourvue de toutes les notions métaphysiques, connaissant Dieu, l'espace, l'infini, ayant toutes les idées abstraites, remplie enfin de belles connaissances, qu'elle oublie malheureusement en sortant du ventre de sa mère. î

Le P. Malebranche de l'Oratoire, dans ses illusions sublimes, non seulement n'admet point les idées innées, mais il ne doutait pas que nous ne vissions tout en Dieu, et que Dieu, pour ainsi dire, ne fût notre âme.

Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l'âme, un sage est venu qui en a fait modestement l'histoire. Locke a développé à l'homme la raison humaine, comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain. Il s'aide partout du flambeau de la physique ; il ose quelquefois parler affirmativement, mais il ose aussi douter. Au lieu de définir tout d'un coup ce que nous ne connaissons pas, il examine par degrés ce que nous voulons connaitre. H prend un enfant au moment de sa naissance, il suit pas à pas les progrès de son entendement ; il voit ce qu'il a de commun avec les bêtes, et ce qu'il a au-dessus d'elles ; il consulte surtout son propre témoignage, la conscience de sa pensée.

« Je laisse, dit-il, à discuter à ceux qui en savent plus que moi, si notre âme existe avant ou après l'organisation de notre

corps; mais j'avoue qu'il m'est tombé en partage une de ces âmes grossières qui ne pensent pas toujours, et j'ai même le malheur de ne pas concevoir qu'il soit plus nécessaire à l'âme de penser toujours, qu'au corps d'être toujours en mouvement. »

Pour moi je me vante de l'honneur d'être en ce point aussi simple que Locke. Personne ne me fera jamais croire que je pense toujours ; et je ne me sens pas plus disposé que lui à imaginer que quelques secondes après ma conception j'étais une fort savante âme, sachant alors mille choses que j'ai oubliées en naissant, et ayant fort inutilement possédé dans V utérus des connaissances qui m'ont échappé dès que j'ai pu en avoir besoin, et que je n'ai jamais bien pu reprendre depuis.

Locke, après avoir ruiné les idées innées, après avoir bien renoncé à la vanité de croire qu'on pense toujours, ayant bien établi que toutes nos idées nous viennent par les sens, ayant examiné nos idées simples, celles qui sont composées, ayant suivi l'esprit de l'homme dans toutes ses opérations, ayant fait voir combien les langues que les hommes parlent sont imparfaites et quel abus nous faisons des termes à tout moment ; Locke, dis- je, considère enfin l'étendue, ou plutôt le néant des connaissances humaines. C'est dans ce chapitre qu'il ose avancer modestement ces paroles : Nous ne serons peut-être t'amais capables de connaitre si un être purement matériel pense ou non.

Ce discours sage parut à plus d'un théologien une déclaration scandaleuse que l'âme est matérielle et mortelle. Quelques Anglais, dévots à leur manière, sonnèrent l'alarme. Les superstitieux sont dans la société ce que les poltrons sont dans une armée ; ils ont et donnent des terreurs paniques. On cria que Locke voulait renverser la religion : il ne s'agissait pourtant point de religion dans cette affaire ; c'était une question purement philosophique, très indépendante de la foi et de la révélation ; il ne fallait qu'examiner sans aigreur s'il y a de la contradiction à dire : La matière peut penser, et Dieu peut communiquei*la pensée à la matière. Mais les théologiens commencent trop souvent par dire que Dieu est outragé quand on n'est pas de leur avis. C'est trop ressembler aux mauvais poètes, qui croyaient que Despréaux parlait mal du roi, parce qu'il se moquait d'eux.

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Le docteur StiUingfleet s'est fait une réputation de théologien modéré, pour n'avoir pas dit positivement des injures à Locke. Il entra en lice contre lui, mais il fut battu, car il raisonnait en docteur, et Locke en philosophe instruit de la force et de la faiblesse de l'esprit humain, et qui se battait avec des armes dont il connaissait la trempe.

Si j'osais parler après M. Locke sur un sujet si délicat, je dirais : Les hommes disputent depuis longtemps sur la nature et sur l'immortalité de l'âme ; à l'égard de son immortalité, il est impossible de la démontrer, puisqu'on dispute encore sur sa nature, et qu'assurément il faut connaître à fond un être créé, pour décider s'il est immortel ou non. La raison humaine est si peu capable de démontrer par elle-même l'immortalité de l'âme, que la religion a été obligée de nous la révéler. Le bien commun de tous les hommes demande qu'on croie l'âme immortelle : la foi nous l'ordonne ; il n'en faut pas davantage, et la chose est presque décidée. Il n'en est pas de même de sa nature ; il importe peu à la religion de quelle substance soit l'âme, pourvu qu'elle soit vertueuse. C'est une horloge qu'on nous a donnée à gouverner ; mais l'ouvrier ne nous a pas dit de quoi le ressort de cette horloge est composé.

Je suis corps et je pense, je n'en sais pas davantage. Si je ne consulte que mes faibles lumières, irai-je attribuer à une cause inconnue ce que je puis si aisément attribuer à la seule cause seconde que je connais un peu? Ici tous les philosophes de l'école m'arrêtent en argimientant, et disent : « Il n'y a dans le corps que de l'étendue et de la solidité, et il ne peut avoir que du mouvement et de la figure. Or, du mouvement, de la figure, de l'étendue et de la solidité ne peuvent faire une pensée ; donc l'âme ne peut pas être matière. » Tout ce grand raisonnement répété tant de fois se réduit uniquement à ceci : « Je ne connais que très peu de chose de la matière, j'en devine imparfaitement quelques propriétés : or je ne sais point du tout si ces propriétés peuvent être jointes à la pensée ; donc, parce que je ne sais rien du tout, j'assure positivement que la matière ne saurait penser. » Voilà nettement la manière de raisonner de l'école.

M. Locke dirait avec simplicité à ces messieurs : « Confessez du moins que vous êtes aussi ignorants que moi : votre imagination ni la mienne ne peuvent concevoir comment un corps

===== LETTRES PHILOSOPHIQUES a des idées ; et comprenez- vous mieux comment une substance, telle qu'elle soit, a des idées ? Vous ne concevez ni la matière ni l'esprit, comment osez- vous assurer quelque chose ? Que vous importe que l'âme soit un de ces êtres incompréhensibles qu'on appelle esprit? Quoi! Dieu, le créateur de tout, ne peut-il pas éterniser ou anéantir votre âme à son gré, quelle que soit sa substance ? »

Le superstitieux vient à son tour, et dit qu'il faut brûler pour le bien de leurs âmes ceux qui soupçonnent qu'on peut penser avec la seule aide du corps ; mais que dirait-il si c'était lui-même qui fût coupable d'irréligion ? En effet, quel est l'homme qui osera assurer, sans une impiété absurde, qu'il est impossible au Créateur de donner à la matière la pensée et le sentiment ? Voyez, je vous prie, à quel embarras vous êtes réduits, vous qui bornez ainsi la puissance du Créateur. Les bêtes ont les mêmes organes que nous, les mêmes perceptions ; elles ont de la mémoire, elles combinent quelques idées. Si Dieu n'a pas pu animer la matière, et lui donner le sentiment, il faut de deux choses l'une, ou que les bêtes soient de pures machines, ou qu'elles aient une âme spirituelle.

n me paraît démontré que les bêtes ne peuvent être de simples machines ; voici ma preuve : Dieu leur a fait précisément les mêmes organes de sentiment que les nôtres ; donc si elles ne sentent point. Dieu a fait un ouvrage inutile ; or Dieu, de votre aveu même, ne fait rien en vain ; donc il n'a point fabriqué tant d'organes de sentiment, pour qu'il n'y eût point de sentiment ; donc les bêtes ne sont point de pures machines. Les bêtes, selon vous, ne peuvent pas avoir une âme spirituelle ; donc malgré vous il ne reste autre chose à dire, sinon que Dieu a donné aux organes des bêtes, qui sont matière, la faculté de sentir et d'apercevoir, que vous appelez instinct dans eUes. Et qui peut empêcher Dieu de communiquer à nos organes plus déliés cette faculté de sentir, d'apercevoir, et de penser, que nous appelons raison humaine ? De quelque côté que vous vous tourniez, vous êtes obligés d'avouer votre ignorance, et la puissance immense du Créateur. Ne vous révoltez donc plus contre la sage et modeste philosophie de Locke : loin d'être contraire à la reUgion, eUc lui servirait de preuve, si la religion en avait besoin; car quelle philosophie plus religieuse, que celle qui, n'affirmant

▼OLTAIRE, PHILOSOPHIE. fi

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que ce qu'elle conçoit clairement, et sachant avouer sa faiblesse, vous dit qu'il faut recourir à Dieu, dès qu'on examine les premiers principes?

D'ailleurs, il ne faut jamais craindre qu'aucun sentiment philosophique puisse nuire à la religion d'un pays. Nos mystères ont beau être contraires à nos démonstrations, ils n'en sont pas moins révérés par nos philosophes chrétiens, qui savent que les objets de la raison et de la foi sont de différente nature. Jamais les philosophes ne feront une secte de religion : pourquoi ? c'est qu'ils n'écrivent point pour le peuple, et qu'ils sont sans enthousiasme. Divisez le genre humain en vingt parts, il y en dix-neuf composées de ceux qui travaillent de leurs mains, et qui ne sauront jamais s'il y a eu un M. Locke au monde ; dans la vingtième partie qui reste, combien trouve-t-on peu d'hommes qui lisent ? et parmi ceux qui lisent, il y en a vingt qui lisent des romans, contre un qui étudie en philosophie. Le nombre de ceux qui pensent est excessivement petit, et ceux-là ne s'avisent pas de troubler le monde.

Ce n'est ni Montaigne, ni Locke, ni Bs /le, ni Spinosa, ni Hobbes, ni milord Shaftesbury, ni M. Collins, ni M. Toland, ni Flud, ni Becker, ni M. le comte de Boulainvilliers, etc., qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie ; ce sont, pour la plupart, des théologiens, qui, ayant eu d'abord l'ambition d'être chefs de sectes, ont eu bientôt celle d'être chefs de partis. Que dis-je? tous ces livres des philosophes modernes mis ensemble ne feront jamais dans le monde autant de bruit seulement qu'en a fait autrefois la dispute des cordeliers sur la forme de leurs manches et de leur capuchon.

LE ""^^E XIV Sur Descartes et Newton.

(7n Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein, il le trouve vide. A Paris on voit l'univers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londres on ne voit rien de cela. Chez nous c'est la pression de la lune qui cause le flux de la mer ; chez les Anglais c'est la mer qui

gravite vers la lune ; de façon que quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces messieurs croient qu'on doit avoir marée basse ; ce qui malheureusement ne peut se vérifier, car il aurait fallu, pour s'en éclaircir, examiner la lune et les marées au premier instant de la création.

Vous remarquerez encore que le soleil, qui en France n'entre pour rien dans cette affaire, y contribue ici environ pour son quart. Chez vos cartésiens tout se fait par une impulsion qu'on ne comprend guère ; chez M. Newton, c'est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause. A Paris vous vous figurez la terre faite comme un melon ; à Londres elle est aplatie des deux côtés. La lumière pour tm cartésien existe dans l'air, pour un newtonien elle vient dn soleil en six minutes et demie. Votre chimie fait toutes ses opérations avec des acides, des alcalis, et de la matière subtile ; l'attraction domine jusque dans la chimie anglaise.

L'essence même des choses a totalement changé. Vous ne vous accordez ni sur la définition de l'âme, ni sur celle de la matière. Descartes assure que l'âme est la même chose que la pensée, et Locke lui prouve assez bien le contraire ; Descartes assure encore que l'étendue seule fait la matière, Newton y ajoute la solidité.

Voilà de sérieuses contrariétés.

Non nostrum inter vos lantas componere lites.

Ce fameux Newton, ce destructeur du système cartésien, mourut au mois de mars de l'an 1727. n a vécu honoré de ses compatriotes, et a été enterré comme un roi qui aurait fait du bien à ses sujets. On a lu ici avec avidité et l'on a traduit en anglais l'Éloge de M. Newton, que M. de Fontenelle a prononcé dans l'Académie des sciences. On attendait en Angleterre son jugement comme une déclaration solennelle de la supériorité de la philosophie anglaise ; mais quand on a vu que non seulement il s'était trompé en rendant compte de cette philosophie, mais qu'il comparait Descartes à Newton, toute la Société royale de Londres s'est soulevée. Loin d'acquiescer au jugement, on a fort critiqué le discours. Plusieurs même (et ceux-là ne sont pas les plus philosophes) ont été choqués de cette comparaison, seulement parce que Descartes était Français.

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n faut avouer que ces deux grands honunes ont été bien différents l'un de l'autre dans leur conduite, dans leur fortune, et dans leur philosophie.

Descartes était né avec une imagination brillante et forte, qui en fit un homme singulier dans sa vie privée comme dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne put se cacher même dans ses ouvrages philosophiques, où l'on voit à tout moment des comparaisons ingénieuses et brillantes. La nature en avait presque fait un poète, et en effet il composa pour la reine de Suède un divertissement en vers que pour l'honneur de sa mémoire on n'a pas fait imprimer.

n essaya quelque temps du métier de la guerre, et depuis, étant devenu tout à fait philosophe, il ne crut pas indigne de loi de faire l'amour. Il eut de sa maîtresse une fille nommée Frandne, qui mourut jeune, et dont il regretta beaucoup la perte. Ainsi il éprouva tout ce qui appartient à l'humanité.

n crut longtemps qu'il était nécessaire de fuir les hommes et surtout sa patrie, pour philosopher en liberté. Il avait raison ; les hommes de son temps n'en savaient pas assez pour l'éclairer, et n'étaient guère capables que de lui nuire.

n quitta la France parce qu'il cherchait la vérité, qui y était persécutée alors par la misérable philosophie de l'école ; mais a ne trouva pas plus de raison dans les universités de la Hollande, où il se retira. Car dans le temps qu'on condamnait en France les seules propositions de sa philosophie qui fussent Traies, il fut aussi persécuté par les prétendus philosophes de Hollande, qui ne l'entendaient pas mieux, et qui, voyant de plus près sa gloire, haïssaient davantage sa personne. Il fut obligé de sortir d'Utrecht : il essuya l'accusation d'athéisme, dernière ressource des calomniateurs ; et lui, qui avait employé tonte la sagacité de son esprit à chercher de nouvelles preuves del'existence d'un Dieu, fut soupçonné de n'en point reconnaître.

Tant de persécutions supposaient un très grand mérite et une réputation éclatante : aussi avait-il l'un et l'autre. La raison perça même un peu dans le monde à travers les ténèbres de l'école et les préjugés de la superstition populaire. Son nom fit enfin tant de bruit, qu'on voulut l'attirer en France par des récompenses. On lui proposa une pension de mille écus ; il vint sur cette espérance, paya les frais de la patente qui se vendait alors, n'eut point la pension, et s'en

retourna philosopher dans sa solitude de Nord-Hollande, dans le temps que le grand Galilée, à l'âge de quatre-vingts ans, gémissait dans les prisons de l'inquisition, pour avoir démontré le mouvement de la terre.

Enfin il mourut à Stockholm d'une mort prématurée, et causée par un mauvais régime, au milieu de quelques savants, ses ennemis, et entre les mains d'un médecin qui le haïssait La carrière du chevalier Newton a été toute différente ; il a vécu près de quatre-vingt-cinq ans, toujours tranquille, heureux et honoré dans sa patrie. Son grand bonheur a été non seulement d'être né dans un pays libre, mais dans un temps où les impertinences scolastiques étant bannies, la raison seule était cultivée : le monde ne pouvait être que son écoUer, et non son ennemi.

Une opposition singulière dans laquelle il se trouve avec Descartes, c'est que, dans le cours d'une si longue vie, il n'a eu ni passion, ni faiblesse. Il n'a jamais approché d'aucune femme : c'est ce qui m'a été confirmé par le médecin et le chirurgien, entre les bras de qui il est mort. On peut admirer en cela Newton, mais il ne faut pas blâmer Descartes.

L'opinion publique en Angleterre sur ces deux philosophes est que le premier était un rêveur, et que l'autre était un sage. Très peu de personnes à Londres lisent Descartes, dont effectivement les ouvrages sont devenus inutiles ; très peu lisent aussi Newton, parce qu'il faut être fort savant pour le comprendre. Cependant tout le monde parle d'eux ; on n'accorde rien au Français et on donne tout à l'Anglais. Quelques gens croient que, si l'on ne s'en tient plus à l'horreur du vide, si l'on sait que l'air est pesant, si l'on se sert de lunettes d'approche, on en a l'obligation à Newton. Il est ici l'Hercule de la fable, à qui les ignorants attribuaient tous les faits des autres héros.

Dans une critique qu'on a faite à Londres du discours de M. de Fontenelle, on a osé avancer que Descartes n'était pas un grand géomètre. Ceux qui parlent ainsi peuvent se reprocher de battre leur nourrice ; Descartes a fait un aussi grand chemin du point où il a trouvé la géométrie jusqu'au point où il l'a poussée, que Newton en a fait après lui : il est le premier qui ait enseigné la manière de donner les équations algébriques des courbes. Sa géométrie, grâce à lui devenue =========== 85 ======

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anjourd'htii commune, était de son temps si profonde, qu'aucun professeur n'osa entreprendre de l'expliquer, et qu'il n'y avait guère en Hollande que Scooten, et en France que Fermât, qui Fentendissent.

n porta cet esprit de géométrie et d'invention dans la dioptriquc, qui devint entre ses mains un art tout nouveau ; et s'il s'y trompa beaucoup, c'est qu'un homme qui découvre de nouvelles terres ne peut tout d'un coup en connaître toutes les propriétés. Ceux qui le suivent lui ont au moins l'obligation de la découverte. Je ne nierai pas que tous les autres ouvrages de M. Descartes ne fourmillent d'erreurs.

La géométrie était un guide que lui-même avait en quelque façon formé, et qui l'aurait conduit sûrement dans sa physique ; cependant il abandonna à la fin ce guide, et se livra à l'esprit de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu'un roman ingénieux, et tout au plus vraisemblable pour les philosophes ignorants du même temps. Il se trompa sur la nature de l'àme, sur les lois du mouvement, sur la nature de la lumière. Il admit des idées innées, il inventa de nouveaux éléments, il créa un monde, il fit l'homme à sa mode ; et on dit avec raison que l'homme de Descartes n'est en effet que celui de Descartes, fort éloigné de l'homme véritable. Il poussa SCS erreurs métaphysiques jusqu'à prétendre que deux et deux ne font quatre que parce que Dieu l'a voulu ainsi ; mais ce n*est point trop dire qu'il était estimable même dans ses égarements, n se trompa, mais ce fut au moins avec méthode et de conséquence en conséquence. S'il inventa de nouvelles chimyères en physique, du moins il en détruisit d'anciennes ; il apprit aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes. S'il n'a pas payé en bonne monnaie, c'est beaucoup d'avoir décrié la fausse.

Je ne crois pas qu'on ose à la vérité comparer en rien sa philosophie à celle de Newton : la première est un essai, la seconde est un chef-d'œuvre ; mais celui qui nous a mis sur la voie de la vérité vaut peut-être celui qui a été depuis au bout de cette carrière.

Descartes donna un œil aux aveugles ; ils virent les fautes de l'antiquité et les siennes. La route qu'il ouvrait est, depuis Im, devenue immense. Le petit livre de Rohault a fait pendant quelque temps une physique complète ; aujourd'hui tous

les recueils des académies de l'Europe ne sont pas même un commencement de système. En approfondissant cet abime, il s'est trouvé infini. D s'agit maintenant de voir ce que M. Newton a creusé dans ce précipice.

LETTRE XV Histoire de l'attraction.

Je n'entrerai point ici dans une explication mathématique de ce qu'on appelle l'attraction ou la gravitation : je me borne à l'histoire de cette nouvelle propriété de la matière, devinée longtemps avant Newton et démontrée par lui ; c'est donner en quelque sorte l'histoire d'une création nouvelle.

Copernic, ce Christophe Colomb de l'astronomie, avait à peine appris aux hommes le véritable ordre de l'univers, si longtemps défiguré ; il avait à peine fait voir que la terre tourne et sur elle-même et dans un espace immense, lorsque tous les docteurs firent à peu près la même objection que leurs devanciers avaient faite contre les antipodes. Saint Augustin en niant ces antipodes avait dit : Eh quoi ! ils auraient donc la tête en bas et ils tomberaient dans le ciel. Les docteurs disaient à Copernic : Si la terre tournait sur elle-mêmef toutes ses parties se détacheraient et tomberaient dans le ciel. « n est certain que la terre tourne, répondit Copernic, et que ses parties ne s'envolent pas ; il faut donc qu'une puissance les dirige toutes vers le centre de la terre ; et probablement, dit-il, cette propriété existe dans tous les globes, dans le soleil, dans la lune, dans les étoiles ; c'est un attribut donné à la matière par la divine Providence. » C'est ainsi qu'il s'explique dans son premier livre Des révolutions célestes, sans avoir osé ni peut-être pu aller plus loin.

Kepler, qui suivit Copernic et qui perfectionna l'admirable découverte du vrai système du monde, approcha un peu du s^ystème de la pesanteur universelle. On voit, dans son traité de l'étoile de Mars, des veines encore mal formées de cette mine dont Newton a tiré son or. Kepler admet non seulement une tendance de tous les corps terrestres au centre, mais aussi des astres les uns vers les autres. Il ose entrevoir et dire que si la terre et la lune n'étaient pas retenues dans

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leurs orbites, elles s'approcheraient l'une de l'autre, elles s'uniraient. Cette vérité étonnante était obscurcie chez lui de tant de nuages et de tant d'erreurs qu'on a dit qu'il l'avait devinée par instinct.

Cependant le grand Galilée, partant d'un principe plus mécanique, examinait quelle est la chute des corps sur la terre ; comment et en quelle proportion cette chute s'accélère ; et le chancelier Bacon voulait qu'on expérimentât si ces chutes se faisaient également aux plus grandes profondeurs et aux plus grandes hauteurs où l'on pût atteindre.

H est bien singulier que Descartes, le plus grand géomètre de son temps, ne se soit pas servi de ce fil dans le labyrinthe qu'il s'était bâti lui-même. On ne trouve nulle trace de ces vérités dans ses ouvrages ; aussi n'est-il pas surprenant qu'il se soit égaré. Il voulut créer un univers. D fit une philosophie comme on fait un bon roman ; tout parut vraisemblable, et rien ne fut vrai. U imagina des éléments, des tourbillons qui semblaient rendre une raison plausible de tous les mystères de la nature ; mais en philosophie il faut se défier de ce qu'on croit entendre trop aisément aussi bien que des choses qu'on n'entend pas. Descartes était plus dangereux qu'Aristote parce qu'il avait l'air d'être plus raisonnable. M. Conduit, neveu du chevalier Newton, m'a assuré que son oncle avait lu Descartes à l'âge de vingt ans, qu'il crayonna les marges des premières pages, et qu'il n'y mit qu'une seule note, souvent répétée, consistant en ce mot, error ; mais que las d'écrire error partout, il jeta le livre et ne le relut jamais.

Newton, ayant quitté les abîmes de la théologie dans lesquels il avait été élevé pour les vérités mathématiques, avait déjà trouvé à l'âge de vingt-trois ans son calcul infinitésimal, dont "on maître Wallis lui avait ouvert la route. Il s'appliquait à chercher ce principe secret et universel de la nature, indiqué par Copernic, par Kepler, par Bacon, et déjà saisi par le célèbre Hooke; c'est-à-dire cette cause de la pesanteur et du mouvement de toute la matière. S'étant retiré en 1666, à cause de la peste, à la campagne près de Cambridge, un jour qu'il se promenait dans son jardin, et qu'il voyait des fruits tomber d'un arbre, il se laissa aller à une méditation profonde sur cette pesanteur dont tous les philosophes ont cherché si longtemps la cause en vain, et dans laquelle le

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vulgaire ne soupçonnait pas même de mystère. Il se dit à luimême : « De quelque hauteur dans notre hémisphère que tombassent ces corps, leur chute serait certainement dans la progression découverte par Galilée ; et les espaces parcourus par eux seraient comme les carrés des temps. Ce pouvoir qui fait descendre les corps graves est le même, sans aucune diminution sensible, à quelque profondeur qu'on soit dans la terre, et sur la plus haute montagne. Pourquoi ce pouvoir ne s'étendrait-il pas jusqu'à la lune ? et, s'il est vrai qu'il pénètre jusque-là, n'y a-t-il pas grande apparence que ce pouvoir la retient dans son orbite et détermine son mouvement? Mais, si la lune obéit à ce principe quel qu'il soit, n'est-il pas encore très raisonnable de croire que les autres planètes y sont également soumises ?

« Si ce pouvoir existe, il doit (ce qui est prouvé d'ailleurs) augmenter en raison renversée des carrés des distances. Il n'y a donc plus qu'à examiner le chemin que ferait un corps qui tomberait de l'orbite de la lune. Pour en être • instruit, il ne s'agit plus que d'avoir la mesure de la terre et la distance de la lune à la terre. »

Voici comment M. Newton raisonna. Mais on n'avait alors en Angleterre que de très fausses mesures de notre globe ; on s'en rapportait à l'estime incertaine des pilotes, qui comptaient soixante milles d'Angleterre pour un degré, au lieu qu'il en fallait compter près de soixante et dix. Ce faux calcul ne s'accordant pas avec les conclusions que M. Newton voulait tirer, il les abandonna. Un philosophe médiocre et qui n'aurait eu que de la vanité, eût fait cadrer comme il eût pu la mesure de la terre avec son système. M. Newton aima mieux abandonner alors son projet. Mais depuis que M. Picart eut mesuré la terre exactement, en traçant cette méridienne qui fait tant d'honneur à la France, M. Newton reprit ses premières idées, et il trouva son compte avec le calcul de M. Picart.

Les autres planètes doivent être soumises à cette loi générale, et si cette loi existe, ces planètes doivent suivre les règles trouvées par Kepler. Toutes ces règles, tous ces rapports sont en effet gardés par les planètes. Son seul principe des lois de gravitation rend raison de toutes les inégalités apparentes dans le cours des globes célestes. Les variations de la

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Itine deviennent une suite nécessaire de ces lois. Le flux et le reflux de la mer est encore un effet très simple de cette attraction. La proximité de la lune dans son plein et quand elle est nouvelle, et son éloignement dans ses quartiers, combinés avec l'action du soleil, rendent une raison sensible de l'élévation et de l'abaissement de l'Océan.

Après avoir rendu compte, par sa sublime théorie, du cours et des inégalités des planètes, il assujettit les comètes au frein de la même loi.

Il prouve que ce sont des corps solides, qui se meuvent dans la sphère de l'action du soleil, et décrivent une ellipse si excentrique et si approchante de la parabole, que certaines comètes doivent mettre plus de cinq cents ans dans leur révolution.

Le savant M. Halley croit que la comète de 1680 est la même qui parut du temps de Jules César : celle-là surtout sert plus qu'une autre à faire voir que les comètes sont des corps durs et opaques ; car elle descendit si près du soleil qu'elle n'en était éloignée que d'une sixième partie de son disque ; elle dut par conséquent acquérir un degré de chaleur deux mille lois plus violent que celui du fer le plus enflammé. Elle aurait été dissoute et consommée en peu de temps, si elle n'avait pas été un corps opaque. La mode commençait alors de deviner le cours des comètes. Le célèbre mathématicien Jacques Bernouilli conclut, par son système, que cette fameuse comète de 1680 reparaîtrait le 17 mai 1719. Aucun astronome de l'Europe ne se coucha cette nuit du 17 mai, mais la fameuse comète ne parut point, fl y a au moins plus d'adresse, s'il n'y a pas plus de sûreté, à lui donner cinq cent soixante-quinze ans pour revenir. Pour M. Wilston, il a sérieusement affirmé que du temps du déluge il y avait eu une comète qui avait inondé notre globe, et il a eu l'injustice de s'étonner qu'on se soit moqué de lui. L'antiquité pensait à peu près dans le goût de Wilston; elle croyait que les comètes étaient toujours les avant-courrières de quelque grand malheur sur la terre. Newton au contraire soupçonne qu'elles sont très bienfaisantes, et que les fumées qui en sortent ne servent qu'à secourir et vivifier les planètes qui s'imbibent dans leur cours de toutes ces particules que le soleil a détachées des comètes. Ce sentiment est du moins plus probable que l'autre.

Ce n'est pas tout si cette force de gravitation, d'attractioni agit dans tous les globes célestes, elle agit sans doute sur toutes les parties de ces globes ; car, si les corps s'attirent en raison de leurs masses, ce ne peut être qu'en raison de la quantité de leurs parties ; et si ce pouvoir est logé dans le tout, il l'est sans doute dans la moitié, il l'est dans le quart, dans la huitième partie, ainsi jusqu'à l'infini. Voilà donc l'attraction qui est le grand ressort qui fait mouvoir toute la nature.

Newton avait bien prévu, après avoir démontré l'existence de ce principe, qu'on se révolterait contre ce seul nom ; dans plus d'un endroit de son livre il précautionne son lecteur contre l'attraction même, il l'avertit de ne la pas confondre avec les qualités occultes des anciens, et de se contenter de connaître qu'il y a dans tous les corps une force centrale qui agit d'un bout de l'univers à l'autre sur les corps les plus proches et sur les plus éloignés, suivant les lois immuables de la mécanique.

Il est étonnant qu'après les protestations solennelles de ce grand philosophe, M. Saurin et M. de Fontenelle, qui euxmêmes méritent ce nom, lui aient reproché nettement les chimères du péripatétisme : M. Saurin dans les mémoires de l'Académie de 1709, et M. de Fontenelle dans l'éloge même de M. Newton.

Presque tous les Français, savants et autres, ont répété ce reproche. On entend dire partout : « Pourquoi Newton ne s'est-il pas servi du mot d'impulsion que l'on comprend si bien, plutôt que du terme d'attraction, que l'on ne comprend

pas?»

Newton aurait pu répondre à ces critiques. « Premièrement vous n'entendez pas plus le mot d'impulsion que celui d'attraction, et si vous ne concevez pas pourquoi un corps tend vers le centre d'un autre corps, vous n'imaginez pas plus par quelle vertu un corps en peut pousser un autre.

« Secondement je n'ai pas pu admettre l'impulsion ; car il faudrait pour cela que j'eusse connu qu'une matière céleste pousse en effet les planètes ; or, non seulement je ne connais point cette matière, mais j'ai prouvé qu'elle n'existe pas.

« Troisièmement je ne me sers du mot d'attraction que pour exprimer un effet que j'ai découvert dans la nature, effet certain et indisputable d'un principe inconnu, qualité inhérente

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dans la matière, dont de plus habiles que moi trouveront, s'ils peuvent, la cause.

— Que nous avcz-vous donc appris, insistc-t-on encore, et pourquoi tant de calculs pour nous dire ce que vous-même ne comprenez pas?

— Je vous ai appris, pourrait continuer Newton, que la mécanique des forces centrales fait seule mouvoir les planètes et les comètes Harm des proportions marquées. Je suis, continuerait-il, dans un cas bien différent des anciens ; ils voyaient, par exemple, l'eau monter dans les pompes et ils disaient : « L'eau monte parce qu'elle a horreur du vide ; » mais moi je suis dans le cas de celui qui aurait remarqué le premier que l'eau monte dans les pompes, et qui laisserait à d'autres le soin d'expliquer la cause de cet effet. L'anatomiste qui a dit le premier que le bras se remue parce que les muscles se contractent, enseigna aux hommes une vérité incontestable ; lui en aurat-on moins d'obligation parce qu'il n'a pas su pourquoi les muscles se contractent? La cause du ressort de l'air est inconnue, mais celui qui a découvert ce ressort a rendu un grand service à la physique. Le ressort que j'ai découvert était plus caché, plus universel ; ainsi on doit m'en savoir plus de gré. J'ai découvert une nouvelle propriété de la matière, un des secrets du Créateur; j'en ai calculé, j'en ai démontré les effets ; peut-on me chicaner sur le nom que je lui donne ?

¥ Ce sont les tourbillons qu'on peut appeler une qualité occulte, puisqu'on n'a jamais prouvé leur existence. L'attraction au contraire est une chose réelle, puisqu'on en démontre les effets, et qu'on en calcule les proportions. La cause de cette cause est dans le sein de Dieu. Procèdes hue, et non ibis aniplius. »

LETTRE XVI Sur l'optique de M. Newton,

Un nouvel univers a été découvert par les philosophes du dernier siècle, et ce monde nouveau était d'autant plus difficile à connaître, qu'on ne se doutait pas même qu'il existât. Il semblait aux plus sages que c'était une témérité d'oser seulement songer qu'on pût deviner par quelles lois les corps célestes se meuvent, et comment la lumière agit.

Galilée, par ses découvertes astronomiques, Kepler par ses calculs. Descartes au moins dans sa Dioptrique, et Newton dans ses ouvrages, ont vu la mécanique des ressorts du monde. Dans la géométrie on a assujetti l'infini au calcul La circulalation du sang dans les animaux et de la sève dans les végétables a changé pour nous la nature. Une nouvelle manière d'exister a été donnée aux corps dans la machine pneumatique ; les objets se sont rapprochés de nos yeux à l'aide des télescopes ; enfin ce que Newton a découvert sur la lumière est digne de tout ce que la curiosité des hommes pouvait attendre de plus hardi après tant de nouveautés.

Jusqu'à Antonio de Dominis, l'arc-en-ciel avait paru un miracle inexplicable : ce philosophe devina que c'était un effet nécessaire de la pluie et du soleil. Descartes rendit son nom immortel par l'explication mathématique de ce phénomène si naturel ; il calcula les réflexions et les réfractions de la lumière dans les gouttes de pluie, et cette sagacité eut alors quelque chose de divin.

Mais qu'aurait-il dit si on lui avait fait connaître qu'il se trompait sur la nature de la lumière ; qu'il n'avait aucune raison d'assurer que c'était un corps globuleux ; qu'il est faux que cette matière, s'étendant par tout l'univers, n'attende pour être mise en action que d'être poussée par le soleil, ainsi qu'un long bâton qui agit à un bout quand il est pressé par l'autre ; qu'il est très vrai qu'elle est dardée par le soleil, et qu'enfin la lumière est transmise du soleil à la terre en près de sept minutes, quoique un boulet de canon conservant toujours sa vitesse ne puisse faire ce chemin qu'en vingt-cinq années ?

Quel eût été son étonnement si on lui avait dit : « Il est faux que la lumière se réfléchisse directement en rebondissant sur les parties solides des corps ; il est faux que les corps soient transparents quand ils ont des pores larges, et il viendra un homme qui démontrera ces paradoxes, et qui anatomisera tm seul rayon de lumière avec plus de dextérité que le plus habile artiste ne dissèque le corps humain !

« n a si bien vu la lumière, qu'il a déterminé à quel point l'art de l'augmenter et d'aider nos yeux par des télescopes doit se borner. » *

Descartes, par une noble confiance bien pardonnable à l'ardeur que lui donnaient les conunencements d'un art

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presque découvert par lui, Descartes espérait voir dans les astres, avec des lunettes d'approche, des objets aussi petits que ceux qu'on discerne sur la terre.

Newton a montré qu'on ne peut plus perfectionner les lunettes, à cause de la réfraction même qui, en nous rapprochant les objets, écarte trop les rayons élémentaires ; il a calculé dans ces verres la proportion de l'écartement des rayons rouges et des rayons bleus ; et, portant la démontration dans des choses dont on ne soupçonnait pas même l'existence, il examine les inégalités que produit la figure du verre, et ceUe que fait la réfrangibilité. Il trouve que le verre objectif de la lunette, étant convexe d'un côté et plat de l'autre, si le côté plat est tourné vers l'objet, le défaut qui vient de la construction et de la position du verre est cinq mille fois moindre que le défaut qui vient par la réfrangibilité ; et qu'ainsi Qft n'est pas la figure des verres qui fait qu'on ne peut perfectionner les lunettes d'approche, mais qu'il faut s'en prendre à la matière même de la lumière.

Voilà pourquoi il inventa un télescope qui montre les objets par réflexion, et non point par réfraction.

D était encore peu connu en Europe, quand il fit cette découverte. J'ai vu un petit livre composé environ ; e tempslà, dans lequel, en parlant du télescope de Newton, on le prend pour un lunetier : Artifex quidam Anglus nomine Newton' La postérité l'a bien vengé.

LETTRE XVII Sur l'infini et sur la chronologie.

Le labyrinthe et l'abîme de l'infini est aussi une carrière nouvelle parcourue par Newton, et on tient de lui le fil avec lequel on s'y peut conduire.

Descartes se trouve encore son précurseur dans cette étonnante nouveauté ; il allait à grands pas dans sa géométrie jusque vers l'infini, mais il s'arrêta sur le bord. M. Wallis, vers le milieu du dernier siècle, fut le premier qui réduisit une fraction, par une division perpétuelle, à une suite infinie.

Milord Brouncker se servit de cette suite pour carrer l'hyperbole.

Mercator publia une démonstration de cette quadrature. Ce fut à peu près dans ce temps que Newton, à l'âge de vingttrois ans, avait inventé une méthode générale pour faire sur toutes les courbes ce qu'on venait d'essayer sur l'hyperbole.

C'est cette méthode de soumettre partout l'infini au calcul algébrique, que l'on appelle calcul différentiel ou des fluxions, et calcul intégral. C'est l'art de nombrer et de mesurer avec exactitude ce dont on ne peut pas même concevoir l'existence.

En effet ne croiriez-vous pas qu'on veut se moquer de vous, quand on vous dit qu'il y a des lignes infiniment grandes qui forment un angle infiniment petit ;

Qu'une droite qui est droite tant qu'elle est finie, changeant infiniment de direction, devient courbe infinie ; qu'une courbe peut devenir infiniment courbe ;

Qu'il y a des carrés d'infini, des cubes d'infini, et des infinis d'infini, dont le pénultième n'est rien par rapport an dernier ?

Tout cela, qui parait d'abord l'excès de la raison, est en effet l'effort de la finesse et de l'étendue de l'esprit humain, et la méthode de trouver des vérités qui étaient jusqu'alors

inconnues.

Cet édifice si hardi est même fondé sur des idées simples, n s'agit de mesurer la diagonale d'un carré, d'avoir l'aire d'une courbe, de trouver une racine carrée à un nombre qui n'en a point dans l'arithmétique ordinaire.

Et, après tout, tant d'ordres d'infinis ne doivent pas plus révolter l'imagination que cette proposition si connue qu'entre un cercle et une tangente on peut toujours faire passer des courbes ; ou cette autre, que la matière est toujours divisible. Ces deux vérités sont depuis longtemps démontrées, et ne sont pas plus compréhensibles que le reste.

On a disputé longtemps à Newton l'invention de ce fameux calcul. M. Leibnitz a passé en Allemagne pour l'inventeur des différences que Newton appelle fluxions, et Bemouilli a revendiqué le calcul intégral ; mais l'honneur de la première découverte a demeuré à Newton, et il est resté aux autres la gloire d'avoir pu faire douter entre eux et lui.

C'est î^îTi^i que l'on contesta à Harvey la découverte de la

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circulation du sang ; à M. Perrault, celle de la circulation de de la sève. Hartsoeker et Leuwenhoek se sont contesté l'honneur d'avoir vu le premier les petits vermisseaux dont nous sommes faits. Ce même Hartsoeker a disputé à M. Huyghens l'invention d'une nouvelle manière de calculer réloignement d'une étoile fixe : on ne sait encore quel philosophe trouva le problème de la roulette.

Quoi qu'il en soit, c'est par cette géométrie de l'infini que Newton est parvenu aux plus sublimes connaissances.

n me reste à vous parler d'un autre ouvrage plus à la portée du genre humain, mais qui se sent toujours de cet esprit créateur que Newton portait dans toutes ses recherches. C'est une chronologie toute nouvelle ; car, dans tout ce qu'il entreprenait, il fallait qu'il changeât les idées reçues par les autres hommes. Accoutumé à débrouiller des chaos, il a voulu porter au moins quelque lumière dans celui de ces fables anciennes confondues avec l'histoire, et fixer îine chronologie incertaine. Il est vrai qu'il n'y a point de famille, de nation, qui ne cherche à reculer son origine. De plus, les premiers historiens sont les plus négligents à marquer les dates. Les livres étant moins communs mille fois qu'aujourd'hui, et par conséquent moins exposés à la critique, on trompait le monde plus impunément ; et puisqu'on a évidemment supposé des faits, il est assez probable qu'on a aussi supposé des dates. En général il parut à Newton que le monde était de cinq cents ans plus jeune que les chronologistes ne le disent ; il fonde son idée sur le cours ordinaire de la nature et sur les observations astronomiques.

On entend ici, par le cours de la nature, le temps de chaque génération des hommes. Les Égyptiens s'étaient servis les premiers de cette manière incertaine de compter, quand ils voulurent écrire les commencements de leur histoire. Ils comptaient trois cent quarante et une générations depuis Menés jusqu'à Séthon ; et, n'ayant pas de dates fixes, ils évaluèrent trois générations à cent ans. Ainsi ils comptèrent du règne de Menés au règne de Séthon onze mille trois cent quarante années. Les Grecs, avant de compter par olympiades, suivirent la méthode des Égyptiens, et étendirent même un peu la durée des générations, en poussant chaque génération jusqu'à quarante années. Or en cela les Égyptiens et les Grecs

se trompèrent dans leur calcul. D est bien vrai que, selon le cours ordinaire de la nature, trois générations font environ cent à six- vingts ans ; mais il s'en faut bien que trois règnes tiennent ce nombre d'années. Il est très évident qu'en général les hommes vivent plus longtemps que les rois ne régnent Ainsi un homme qui voudra écrire l'histoire sans avoir de dates précises, et qui saura qu'il y a eu neuf rois chez imc nation, aura grand tort s'il compte trois cents ans pour ces neuf rois. Chaque génération est d'environ trente ans, chaque règne est environ de vingt l'im portant l'autre. Prenez les trente rois d'Angleterre, depuis Guillaume le Conquérant jusqu'à George I*""; ils ont régné six cent quarante-huit ans, ce qui, réparti sur les trente rois, donne à chacun vingt et un ans et demi de règne. Soixante-trois rois de France ont régné, l'un portant l'autre, chacun à peu près vingt ans. Voilà le cours ordinaire de la nature. Donc les anciens se sont trompés quand ils ont égalé en général la durée des règnes à la durée des générations ; donc ils ont trop compté ; donc il est à propos de retrancher un peu de leur calcuL

Les observations astronomiques semblent prêter encore un plus grand secours à notre philosophe ; il parait plus fort en combattant sur son terrain.

Vous savez que la terre, outre son mouvement annuel, qui l'emporte autour du soleil d'occident en orient dans l'espace d'une année, a encore une révolution singulière, plutôt soupçonnée que connue jusqu'à ces derniers temps. Ses pôles ont un mouvement très lent de rétrogradation d'orient en occident, qui fait que chaque jour leur position ne répond pas précisément aux mêmes points du ciel. Cette différence, insensible en une année, devient assez forte avec le temps, et au bout de soixante et douze ans on trouve que la différence est d'un degré, c'est-à-dire de la trois cent soixantième partie de tout le ciel. Ainsi, après soixante et douze années, le colure de l'équinoxe du printemps, qui passait par une fixe, répond à une autre fixe éloignée de la première d'un degré. De là vient que le soleil, au lieu d'être dans la partie du del où était le bélier du temps d'Hipparque, se trouve répondre à cette partie du ciel où sont les poissons, et que les gémeaux sont à la place où le taureau était alors. Tous les

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signes ont changé de place ; cependant nous retenons toujours la manière de parler des anciens ; nous disons que le soleil est dans le bélier au printemps, par la même condescendance que nous disons que le soleil tourne.

Hipparque fut le premier chez les Grecs qui s'aperçut de quelques changements dans les constellations par rapport aux équinoxes, ou plutôt qui l'apprit des Égyptiens. Les philosophes attribuèrent ce mouvement aux étoiles ; car alors on était bien loin d'imaginer une telle révolution dans la terre, on la croyait en tous sens immobile. Ils créèrent donc un ciel où ils attachèrent tontes les étoiles, et donnèrent à ce ciel an mouvement particulier qui le faisait avancer vers l'orient, pendant que toutes les étoiles semblaient faire leur route journalière d'orient en occident. A cette erreur ils en ajoutèrent une seconde bien plus essentielle ; ils crurent que le ciel prétendu des étoiles fixes avançait vers l'orient d'un degré en cent années. Ainsi ils se trompèrent dans leur calcul astronomique aussi bien que dans leur système physique. Par exemple, un astronome aurait dit alors : « L'équinoxe du printemps a été, du temps d'un tel observateur, dans im tel signe, à une telle étoile ; il a fait deux degrés de chemin depuis cet observateur jusqu'à nous ; or deux degrés valent deux cents ans, donc cet observateur vivait deux cents ans avant moi. * n est certain qu'un astronome qui eût raisonné ainsi se serait trompé environ de cinquante ans. Voilà pourquoi les anciens, doublement trompés, composèrent leur grande année du monde, c'est-à-dire la révolution de tout le ciel, d'environ trente-six mille ans. Mais les modernes savent que cette révolution imaginaire du ciel et des étoiles n'est autre chose que la révolution des pôles de la terre, qui se fait en vingtcinq mille neuf cents ans. Il est bon de remarquer ici en passant que Newton, en déterminant la figure de la terre, a très heureusement expliqué la raison de cette révolution.

Tout ceci posé, il reste, pour expliquer la chronologie, de voir par quelle étoile le colure des équinoxes coupe aujourd'hui l'écUptique au printemps, et de savoir s'il ne se trouve point quelque ancien qui nous ait dit en quel point l'écliptique était coupée de son temps par le même colure des équinoxes.

Clément Alexandrin rapporte que Chiron, qui était de l'ex-

pédition des Argonautes, observa les constellations au temps de cette fameuse expédition, et fixa l'équinoxe du printemps au milieu du bélier, l'équinoxe d'automne au milieu de la balance, le solstice de notre été au milieu du cancre, et le solstice d'hiver an milieu du capricorne.

Longtemps après l'expédition des Argonautes et un an avant la guerre du Péloponèse, Méton observa que le point du solstice d'été passait par le huitième degré du cancre.

Or chaque signe du zodiaque est de trente degrés. Du temps de Chiron le solstice était à la moitié du signe, c'est-àdire au quinzième degré ; un an avant la guerre du Péloponèse il était au huitième : donc il avait rétrogradé de sept degrés. Un degré vaut soixante et douze ans : donc du commencement de la guerre du Péloponèse à l'entreprise des Argonautes, il n'y a que sept fois soixante et douze ans, qni font cinq cent quatre ans, et non pas sept cents années, comme le disent les Grecs. Ainsi, en comparant l'état du ciel d'aujourd'hui à l'état où il était alors, nous voyons que l'expédition des Argonautes doit être placée neuf cents ans avant Jésus- Christ, et non pas environ quatorze cents ans ; et par conséquent le monde est moins vieux d'environ cinq cents ans qu'on ne pensait. Par là toutes les époques sont rapprochées, et tout s'est fait plus tard qu'on ne le dit. Ce système parait vrai ; je ne sais s'il fera fortune, et si l'on voudra se résoudre sur ces idées à réformer la chronologie du monde. Peut-être les savants trouveraient-ils que c'en serait trop d'accorder à un même homme l'honneur d'avoir perfectionné à la fois la physique, la géométrie et l'histoire : ce serait une espèce de monarchie universelle dont l'amour-propre s'accommode malaisément Aussi, dans le temps que les partisans des tourbillons et de la matière cannelée attaquaient la gravitation démontrée, le R. P. Soudet et M. Fréret écrivaient contre la chronologie de Newton avant qu'elle fût imprimée.

LETTRE XVIII Sur la tragédie.

Les Anglais avaient déjà un théâtre aussi bien que les Espagnols, quand les Français n'avaient encore que des tréteaux.

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Shakspeare, que les Anglais prennent pour un Sophocle, florissait à peu près dans le temps de Lope de Véga ; il créa un théâtre ; il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie ; c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais : il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses qu'on appelle tragédies, que ses pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. Le temps, qm fait seul la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit de passer pour sublimes. Les auteurs modernes l'ont presque tous copié; mais ce qui réussissait chez Shakspeare est sifflé chez eux, et vous croyez bien que la vénération qu'on a pour cet ancien augmente à mesure que l'on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu'il ne faudrait pas l'imiter, et le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu'on le croit inimitable.

Vous savez que dans la tragédie du More de Venise, pièce très touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre ; et que, quand la pauvre femme est étranglée, elle s'écrie qu'elle meurt injustement Vous n'ignorez pas que, dans Hamlet, des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, en chantant des vaudevilles, et en faisant sur les tètes des morts qu'ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier ; mais, ce qui vous surprendra, c'est qu'on a imité ces sottises. Sous le règne de Charles II, qui était celui de la politesse et l'âge des beaux-arts, Otway, dans sa Venise sauvée, introduit le sénateur Antonio et sa courtisane Naki au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar. Le vieux sénateur Antonio fait auprès de sa courtisane toutes les singeries d'un vieux débauché impuissant et hors du bon sens ; il contrefait le taureau et le chien, il mord les jambes de sa maîtresse qui lui donne des coups de pied et des coups de fouet On a retranché de la pièce d'Otvray ces bouffonneries faites pour la plus vile canaille ; mais on a laissé dans le Jules César de Shakspeare les plaisanteries des cordonniers et des savetiers romains introduits sur la scène avec Brutus et Cassius.

Vous vous plaindrez sans doute que ceux qui, jusqu'à présent, vous ont parlé du théâtre anglais, et surtout de ce fameux Shakspeare, ne vous aient encore fait voir que ses erreurs, et que personne n'ait traduit aucun de ces endroits frappants qui demandent grâce pour toutes ses fautes. Je vous répondrai qu'il est bien aisé de rapporter en prose les sottises d'un poète, mais très difficile de traduire ses beaux vers. Tous ceux qui s'érigent en critiques des écrivains célèbres compilent des volumes. J'aimerais mieux deux pages qui nous fissent connaître quelques beautés ; car je maintiendrai toujours, avec tous les gens de bon goût, qu'il y a plus à profiter dans douze vers d'Homère et de Virgile que dans toutes les critiques qu'on a faites de ces deux grands hommes.

J'ai hasardé de traduire quelques morceaux des meilleurs poètes anglais : en voici un de Shakspeare. Faites grâce à la copie en faveur de l'original; et souvenez-vous toujours, quand vous voyez une traduction, que vous ne voyez qu'une faible estampe d'un beau tableau.

J'ai choisi le monologue de la tragédie d' Hamlet, qui est su de tout le monde et qui commence par ces vers :

To be, or not to be, that is the question.

C'est Hamlet, prince de Danemark, qui parle :

Demeure, il faut choisir, et passer à l'instant De la vie à la mort, et de l'être au néant. Dieux justes ! s'il en est, éclairez mon courage. Faut-il vieillir courbé sous la main qui m'outrage, Supporter ou finir mon malheur et mon sort? Qui suis-je? qui m'arrête? et qu'est-ce que la mort? C'est la fin de nos maux, c'est mon unique asile ; Après de longs transports, c'est un sommeil tranquille ; On s'endort, et tout meurt. Mais un affreux réveil Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeiL On nous menace, on dit que cette courte vie De tourments étemels est aussitôt suivie. O mort ! moment fatal ! affreuse éternité ! Tout cœur à ton seul nom se glace épouvanté. Eh ! qui pourrait sans toi supporter cette vie, De nos fourbes puissants bénir l'hypocrisie, D'une indigne maîtresse encenser les erreurs,

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Ramper sous un ministre, adorer ses hauteurs, Et montrer les langueurs de son âme abattue A des amis ingrats qui détournent la vue ? La mort serait trop douce en ces extrémités ; Mais le scrupule parle, et nous crie : « Arrêtez. » n défend à nos mains cet heureux homicide, Et d'un héros guerrier fait un chrétien timide, etc.

Après ce morceau de poésie, les lecteurs sont priés de jeter les yeux sur la traduction littérale :

Être ou n'être pas, c'est là la question ;

S'il est plus noble dans l'esprit de souffrir

Les piqûres et les flèches de l'affreuse fortune.

Ou de prendre les armes contre une mer de trouble,

Et, en s'opposant à eux, les finir ? Mourir, dormir,

Rien de plus, et par ce sommeil dire : « Nous terminons

Les peines du cœur, et dix mille chocs naturels

Dont la chair est héritière ; c'est une consommation

Ardemment désirable. » Mourir, dormir :

Dormir, peut-être rêver ? ah ! voilà le mal !

Car dans ce sommeil de la mort, quels rêves aura-t-on,

Qnand on a dépouillé cette enveloppe mortelle ?

Ccst là ce qui fait penser : c'est là la raison

Qui donne à la calamité une vie si longue :

Car qui voudrait supporter les coups et les injures du temps,

Les torts de l'oppresseur, les dédains de l'orgueilleux,

Les angoisses d'un amour méprisé, les délais de la justice,

L'insolence des grandes places, et les rebuts

Que le mérite patient essuie de l'homme indigne,

Qnand il peut faire son qnietus

Avec une simple aiguille à tête? qui voudrait porter ces far-

Sangloter, suer sous une fatigante vie? [deaux,

Mais cette crainte de quelque chose après la mort.

Ce pays ignoré, des bornes duquel

Nul voyageur ne revient, embarrasse la volonté.

Et nous fait supporter les maux que nous avons.

Plutôt que de courir vers d'autres que nous ne connaissons

Ainsi la conscience fait des poltrons de nous tous ; [pas.

Ain«ti la couleur naturelle de la résolution

Est ternie par les pâles teintes de la pensée ;

Et les entreprises les plus importantes.

Par ce respect, tournent leur courant de travers,

Et perdent leur nom d'action

Ne croyez pas que j'aie rendu ici l'anglais mot pour mot ; malheur aux faiseurs de traductions littérales, qui, traduisant chaque parole, énervent le sens ! C'est bien là qu'on peut dire que la lettre tue, et que l'esprit vivifie.

Voici encore un passage d'un fameux tragique anglais : c'est Dryden, poète du temps de Charles H, auteur plus fécond que judicieux, qui aurait une réputation sans mélange, s'il n'avait fait que la dixième partie de ses ouvrages.

Ce morceau commence ainsi :

When I consider life, 't is ail a cheat, Yet fool'd by hope men favour the deceit.

De desseins en regrets, et d'erreurs en désirs,

Les mortels insensés promènent leur folie

Dans des malheurs présents, dans l'espoir des plaisirs.

Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.

Demain, demain, dit-on, va combler tous nos vœux ;

Demain vient, et nous laisse encor plus malheureux.

Quelle est l'erreur, hélas ! du soin qui nous dévore ?

Nul de nous ne voudrait recommencer son cours :

De nos premiers moments nous maudissons l'aurore,

Et de la nuit qui vient nous attendons encore

Ce qu'ont en vain promis les plus beaux de nos jours, etc.

C'est dans ces morceaux détachés que les tragiques anglais ont jusqu'ici excellé ; leurs pièces, presque toutes barbares, dépourvues de bienséance, d'ordre, de vraisemblance, ont des lueurs étonnantes au milieu de cette nuit Le style est trop ampoulé, trop hors de la nature, trop copié des écrivains hébreux si remplis de l'enflure asiatique; mais aussi les échasses du style figuré, sur lesquelles la langue anglaise est guindée, élèvent l'esprit bien haut, quoique par une marche irrégulière.

n semble quelquefois que la nature ne soit pas faite en Angleterre comme ailleurs. Ce même Dryden, dans sa farce de Don Sébastien, roi de Portugal, qu'il appelle tragédie, fait parler ainsi un officier à ce monarque :

ij

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LE ROI SÉBASTIEN Ne me connais-tu pas, traître, insolent?

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