‹ Philosophie; [microform] extraitsChapitre 6 sur 28 · ALONZE · texte numérisé non relu

ALONZE

Qui» moi?

Je te connais fort bien, mais non pas pour mon roL Tu n'es plus dans Lisbonne, où ta cour méprisable Nourrissait de ton cœur l'orgueil insupportable. Un tas d'illustres sots et de fripons titrés, Et de gueux du bel air, et d'esclaves dorés, Chatouillait ton oreille, et fascinait ta vue ; On t'entourait en cercle, ainsi qu'une statue ; Quand tu disais un mot, chacun, le cou tendu, S'empressait d'applaudir, sans t'avoir entendu ; Et ce troupeau servile admirait en silence Ta royale sottise et ta noble arrogance : Mais te voilà réduit à ta juste valeur

Ce discours est un peu anglais ; la pièce d'ailleurs est bouffonne. Comment concilier, disent nos critiques, tant de ridicule et de raison, tant de bassesse et de sublime ? Rien n'est plus aisé à concevoir : il faut songer que ce sont des hommes qui ont écrit La scène espagnole a tous les défauts de l'anglaise, et n'en a peut-être pas les beautés. Et, de bonne foi, qu'étaient donc les Grecs? qu'était donc Euripide, qui, dans la même pièce, fait un tableau si touchant, si noble, d'Alceste s'immolant à son époux, et met dans la bouche d'Admète et de son père des puérilités si grossières que les commentateurs même en sont embarrassés ? Ne faut-il pas être bien intrépide pour ne pas trouver le sommeil d'Homère quelquefois un peu long, et les rêves de ce sommeil assez insipides ? Il faut bien des siècles pour que le bon goût s'épure. Virgile, chez les Romains, Racine, chez les Français, furent les premiers dont le goût fut toujours pur dans les grands ouvrages.

M. Addison est le premier Anglais qui ait fait une tragédie raisonnable. Je le plaindrais s'il n'y avait mis que de la raison. Sa tragédie de Caton est écrite d'un bout à l'autre avec cette élégance mâle et énergique dont Corneille le premier donna chez nous de si beaux exemples dans son style inégal. Il me semble que cette pièce est faite pour im auditoire un peu philosophe et très républicain. Je doute que nos jeunes dames et nos petits-maîtres eussent aimé Caton en robe de chambre,

lisant les dialogues de Platon, et faisant ses réflexions sur l'immortalité de l'âme. Mais ceux qui s'élèvent au-dessus des usages, des préjugés, des faiblesses de leur nation, ceux qui sont de tous les temps et de tous les pays, ceux qui préfèrent la grandeur philosophique à des déclarations d'amour, seront bien aises de trouver ici une copie, quoique imparfaite, de ce morceau sublime : il semble qu' Addison, dans ce beau monologue de Caton, ait voulu lutter avec Shakspeare. Je traduirai l'un comme l'autre, c'est-à-dire avec cette liberté sans laquelle on s'écarterait trop de son original à force de vouloir lui ressembler. Le fond est très fidèle ; j'y ajoute peu de détails. Il m'a fallu enchérir sur lui, ne pouvant l'égaler.

Oui, Platon, tu dis vrai ; notre âme est immortelle,

C'est un dieu qui lui parle, un dieu qui vit en elle.

Eh ! d'où viendrait sans lui ce grand pressentiment,

Ce dégoût des faux biens, cette horreur du néant ?

Vers des siècles sans fin je sens que tu m'entraînes.

Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes

Et m'ouvrir, loin d'un corps dans la fange arrêté,

Les portes de la vie et de l'éternité.

L'éternité ! quel mot consolant et terrible !

O lumière ! ô nuage, ô profondeur horrible !

Que suis- je ? où suis- je ? où vais- je ? et d'où suis- je tiré ?

Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré

Le moment du tiépas va-t-il plonger mon être?

Où sera cet esprit qui ne peut se connaître ?

Que me préparez-vous, abîmes ténébreux?

Allons, s'il est un Dieu, Caton doit être heureux.

n en est un sans doute, et je suis son ouvrage.

Lui-même au cœur du juste il empreint son image.

Il doit venger sa cause et punir les pervers.

Mais comment ? dans quel temps ? et dans quel univers ?

Ici la vertu pleure, et l'audace l'opprime ;

L'innocence à genoux y tend la gorge au crime :

La fortune y domine, et tout y suit son char.

Ce globe infortuné fut formé pour César :

Hâtons-nous de sortir d'une prison funeste ;

Je te verrai sans ombre, ô vérité céleste !

Tu te caches de nous dans nos jours de sommeiL

Cette vie est un songe et la mort un réveil.

VOLTAIRE

Dans cette tragédie d'un patriote et d'un philosophe, le rôle de Caton me parait surtout un des plus beaux personnages qui soient sur aucun théâtre. Le Caton d'Addison est, je crois, fort au-dessus de la Comélie de Pierre Corneille ; car il est continuellement grand sans enflure ; et le rôle de Comélie, qui d'ailleurs n'est pas un personnage nécessaire, sent trop la déclamation en quelques endroits. Elle veut toujours être héroïne, et Caton ne s'aperçoit jamais qu'il est un héros.

n est bien triste que quelque chose de si beau ne soit pas une belle tragédie : des scènes décousues, qui laissent souvent le théâtre vide, des aparté trop longs et sans art, des amours froids et insipides, une conspiration inutile à la pièce, un certain Sempronius déguisé et tué sur le théâtre ; tout cela fait de la fameuse tragédie de Caton une pièce que nos comédiens n'oseraient jamais jouer, quand même nous penserions à la romaine ou à l'anglaise. La barbarie et l'irrégularité du théâtre de Londres ont percé jusque dans la sagesse d'Addison. Il me semble que je vois le czar Pierre, qui, en réformant les Russes, tenait encore quelque chose de son éducation et des mœurs de son pays.

La coutume d'introduire de l'amour à tort et à travers dans les ouvrages dramatiques passa de Paris à Londres, vers l'an 1660, avec nos rubans et nos perruques. Les femmes, qui y parent les spectacles, comme ici, ne veulent plus souffrir qu'on leur parle d'autre chose que d'amour. Le sage Addison eut la molle complaisance de plier la sévérité de son caractère aux mœurs de son temps, et gâta un chef-d'œuvre pour avoir voulu plaire.

Depuis lui les pièces sont devenues plus régulières, le peuple plus difficile, les auteurs plus corrects et moins hardis. J'ai vu des pièces nouvelles fort sages, mais froides. Il semble que les Anglais n'aient été faits jusqu'ici que pour produire des beautés irrégulières. Les monstres brillants de Shakspcare plaisent mille fois plus que la sagesse moderne. Le génie poétique des Anglais ressemble, jusqu'à présent, à un arbre touffu planté par la nature, jetant au hasard mille rameaux, et croissant inégalement avec force. Il meurt, si vous voulez forcer sa nature, et le tailler en arbre des jardins de MarlL

LETTRE XIX Sur la comédie.

Si dans la plupart des tragédies anglaises les héros sont ampoulés et les héroïnes extravagantes, en récompense le style est plus naturel dans la comédie. Mais ce naturel nous paraîtrait souvent celui de la débauche plutôt que celui de l'honnêteté. On y appelle chaque chose par son nom. Une

femme fâchée contre son amant lui souhaite la v Un ivrogne,

dans une pièce qu'on joue tous les jours, se masque en prêtre, fait du tapage, est arrêté par le guet, n se dit curé ; on lui demande s'd a une cure : il répond qu'il en a une excellente

pour la chaude — Une des comédies les plus décentes,

intitulée le Mari négligent, représente d'abord ce mari qui se fait gratter la tête par une servante, assise à côté de lui ; sa femme survient et s'écrie : « A quelle autorité ne parvient-on

pas par être p ! » Quelques cyniques prennent le parti

de ces expressions grossières ; ils s'appuient sur l'exemple d'Horace, qui nomme par leur nom toutes les parties du corps humain et tous les plaisirs qu'elles donnent. Ce sont des images qui gagnent chez nous à être voilées. Mais Horace, qui semble fait pour les mauvais lieux, ainsi que pour la cour, et qui entend parfaitement les usages de ces deux empires, parle aussi franchement de ce qu'un honnête homme dans ses besoins peut faire à une jeune fille, que s'il parlait d'une promenade ou d'un souper. On ajoute que les Romains, du temps d'Auguste, étaient aussi polis que les Parisiens, et ce même Horace, qui loue l'empereur Auguste d'avoir réformé les mœurs, se conformait sans honte à l'usage de son siècle, qui permettait les filles, les garçons, et les noms propres. Chose étrange (si quelque chose pouvait l être) qu'Horace, en parlant le langage de la débauche, fut le favori d'un réformateur et qu'Ovide, pour avoir parlé le langage de la galanterie, fut exilé par un débauché, un fourbe, un assassin nommé Octave, parvenu à l'empire par des crimes qui méritaient le dernier

supplice.

Quoi qu'il en soit, Bayle prétend que les expressions sont indifférentes : en quoi lui, les cyniques, et les stoïciens, sem-

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blent se tromper ; car chaque chose a des noms différents qui la peignent sous divers aspects, et qui donnent d'elle des idées fort différentes. Les mots de magistrat et de rohin, de gentilhomme et de gentillâtre, d'officier et d'aigrefin, de religieux et de moine, ne signifient pas la même chose. La consommation du mariage, et tout ce qui sert à ce grand œuvre, sera différemment exprimé par le curé, par le mari, par le médecin, et par un jeune homme amoureux. Le mot dont celui-ci se servira réveillera l'image du plaisir ; les termes du médecin ne présenteront que des figures anatomiques ; le mari fera entendre avec décence ce que le jeune indiscret aura dit avec audace ; et le curé tâchera de donner l'idée d'un sacrement. Les mots ne sont donc pas indifférents, puisqu'il n'y a point de synonymes.

Il faut encore considérer que, si les Romains permettaient des expressions grossières dans des satires qui n'étaient lues que de peu de personnes, ils ne souffraient pas des mots déshonnètes sur le théâtre. Car, comme dit La Fontaine,

Chastes sont les oreilles, Encor que les yeux soient fripons.

En un mot, il ne faut pas qu'on prononce en public un mot qu'une honnête femme ne puisse répéter.

Les Anglais ont pris, ont déguisé, ont gâté la plupart des pièces de Molière. Ils ont voulu faire un Tartufe : il était impossible que ce sujet réussit à Londres : la raison en est qu'on ne se plaît guère aux portraits des gens qu'on ne connaît pas. Un des grands avantages de la nation anglaise, c'est qu'il n'y a point de tartufes chez elle. Pour qu'il y eût de faux dévots, il faudrait qu'il y en eût de véritables. On n'y connaît presque pas le nom de dévot, mais beaucoup celui d'honnête homme. On n'y voit point d'imbéciles qui mettent leurs âmes en d'autres mains, ni de ces petits ambitietix qui s'établissent, dans un quartier de la ville, un empire despotique sur quelques femmelettes autrefois galantes et toujours ^bles, et sur quelques hommes plus faibles et plus méprisables qu'elles. La philosophie, la liberté et le climat, conduisent à la misanthropie : Londres, qui n'a point de Tartufes, est plein de Timons. Aussi le Misanthrope, ou V Homme au franc procédé, est une des bonnes comédies qu'on ait à

Londres : elle fut faite du temps que Charles H et sa cour brillante tâchaient de défaire la nation de son humeur noire. Wicherley, auteur de cet ouvrage, était l'amant déclaré de la duchesse de Cléveland, maîtresse du roi. Cet homme, qui passait sa vie dans le plus grand monde, en peignait les ridicules et les faiblesses avec les couleurs les plus fortes. Les traits de la pièce de Wicherley sont plus hardis que ceux de Molière ; mais aussi ils ont moins de finesse et de bienséance. L'auteur anglais a corrigé le seul défaut qui soit dans la pièce de MoUèrc ; ce défaut est le manque d'intrigue et d'intérêt La pièce anglaise est intéressante, et l'intrigue en est ingénieuse, mais trop hardie pour nos mœurs.

C'est un capitaine de vaisseau plein de valeur, de franchise, et de mépris pour le genre humain. Il a im ami sage et sincère dont il se défie, et une maîtresse dont il est tendrement aimé, sur laquelle il ne daigne pas jeter les yeux: au contraire il a mis toute sa confiance dans un faux anii qui est le plus indigne homme qui respire, et il a donné son cœur à la plus coquette et à la plus perfide de toutes les femmes. Il est bien assuré que cette femme est une Pénélope, et ce faux ami un Caton. Il part pour s'aller battre contre les Hollandais, et laisse tout son argent, ses pierreries, et tout ce qu'il a au monde, à cette femme de bien, et recommande cette femme elle-même à cet ami fidèle, sur lequel U compte si fort. Cependant le véritable honnête homme dont il se défie tant s'embarque avec lui ; et la maîtresse qu'il n'a pas seulement daigné regarder se déguise en page, et fait le voyage sans que le capitaine s'aperçoive de son sexe de toute la

campagne.

Le capitaine, ayant fait sauter son vaisseau dans un combat, revient à Londres, sans secours, sans vaisseau, et sans argent, avec son page et son ami, ne connaissant ni l'amitié de l'un, ni l'amour de l'autre. Il va droit chez la perle des femmes, qu'il compte retrouver avec sa cassette et sa fidéUté : H la retrouve mariée avec l'honnête fripon à qui il s'était confié, et on ne lui a pas plus gardé son dépôt que le reste. Mon homme a toutes les peines du monde à croire qu'tine femme de bien puisse faire de pareils tours ; mais, pour l'en convaincre mieux, cette honnête dame devient amoureuse du petit page, et veut le prendre à force. Mais comme il faut que

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justice se fasse, et que dans une pièce de théâtre le vice soit puni et la vertu récompensée, il se trouve à la fin du compte que le capitaine se met à la place du page, couche avec son infidèle, fait cocu son traître ami, lui donne un bon coup d'épée au travers du corps, reprend sa cassette et épouse son page. Vous remarquerez qu'on a encore lardé cette pièce d'une comtesse de Pimbesche, vieille plaideuse, parente du capitaine, laquelle est bien la plus plaisante créature et le meilleur caractère qui soit au théâtre.

Wicherley a encore tiré de Molière une pièce non moins singulière et non moins hardie ; c'est une espèce d'École des Femmes.

Le principal personnage de la pièce est un drôle à bonnes fortunes, la terreur des maris de Londres, qui, pour être plus sûr de son fait, s'avise de faire courir le bruit que dans sa dernière maladie les chirurgiens ont trouvé à propos de le faire eunuque. Avec cette belle réputation tous les maris lui amènent leurs femmes, et le pauvre homme n'est plus embarrassé que du choix. Il donne surtout la préférence à une petite campagnarde qui a beaucoup d'innocence et de tempérament, et qui fait son mari cocu avec une bonne foi qui vaut mieux que la malice des dames les plus expertes. Cette pièce n'est pas, si vous voulez, l'école des bonnes mœurs, mais en vérité c'est l'école de l'esprit et du bon comique.

Un chevalier Van Brugh a fait des comédies encore plus plaisantes, mais moins ingénieuses. Ce chevalier était un homme de plaisir ; et, par-dessus cela, poète et architecte. On prétend qu'il écrivait avec autant de délicatesse et d'élégance qu'il bâtissait grossièrement. C'est lui qui a bâti le fameux château de Blenheim, pesant et durable monument de notre malheureuse bataille d'Hochstedt. Si les appartements étaient seulement aussi larges que les murailles sont épaisses, ce château serait assez commode.

On a mis dans l'épitaphe de Van Brugh qu'on souhaitait que la terre ne lui fût point légère, attendu que de son vivant il V avait si inhumainement chargée. Ce chevalier, ayant fait un tour en France avant la belle guerre de 1701, fut mis à la Bastille, et y resta quelque temps, sans avoir jamais pu savoir ce qui lui avait attiré cette distinction de la part de notre ministère. Il fit une comédie à la Bastille ; et, ce qui

est à mon sens fort étrange, c'est qu'il n'y a dans cette pièce aucun trait contre le pays dans lequel il essuya cette violence.

Celui de tous les Anglais qui a porté le plus loin la gloire du théâtre comique est feu M. Congrève. D n'a fait que peu de pièces, mais toutes sont excellentes dans leur genre. Les règles du théâtre y sont rigoureusement observées. Elles sont pleines de caractères nuancés avec une extrême finesse ; on n'y essuie pas la moindre mauvaise plaisanterie ; vous y voyez partout le langage des honnêtes gens avec des actions de fripon ; ce qui prouve qu'il connaissait bien son monde, et qu'il vivait dans ce qu'on appelle la bonne compagnie.

Ses pièces sont les plus spirituelles et les plus exactes; celles de Van Brugh, les plus gaies ; et celles de Wicherley, les plus fortes.

n est à remarquer qu'aucun de ces beaux esprits n'a mal parlé de Molière. Il n'y a que les mauvais auteurs anglais qui aient dit du mal de ce grand homme.

Au reste, ne me demandez pas que j'entre ici dans le moindre détail de ces pièces anglaises dont je suis si grand partisan, ni que je vous rapporte un bon mot ou une plaisanterie des Wicherley et des Congrève ; on ne rit point dans une traduction. Si vous voulez connaître la comédie anglaise, il n'y a d'autre moyen pour cela que d'aller à Londres, d'y rester trois ans, d'apprendre bien l'anglais, et de voir la comédie tons les jours. Je n'ai pas grand plaisir en lisant Plante et Aristophane : pourquoi? c'est que je ne suis ni Grec ni Romain. La finesse des bons mots, l'allusion, l'à-propos, tout cela est perdu pour un étranger.

n n'en est pas de même dans la tragédie. Il n'est question chez elle que de grandes passions et de sottises héroïques consacrées par de vieilles erreurs de fable ou d'histoire. Œdipe, Electre, appartiennent aux Espagnols, aux Anglais, et à nous, comme aux Grecs. Mais la bonne comédie est la peinture parlante des ridicules d'une nation ; et, si vous ne connaissez pas la nation à fond, vous ne pouvez guère juger de la peinture.

On reproche aux Anglais leur scène souvent ensanglantée et ornée de corps morts ; on leur reproche leurs gladiateurs, qui combattent à moitié nus devant de jeunes filles, et qui

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s'en retournent quelquefois avec un nez et une joue de moins. Ils disent pour leurs raisons qu'ils imitent les Grecs dans l'art de la tragédie, et les Romains dans l'art de couper des nez. Mais leur théâtre est un peu loin de celui des Sophocle et des Euripide ; et, à l'égard des Romains, il faut avouer qu'un nez et une joue sont bien peu de chose en comparaison de cette multitude de victimes qui s'égorgeaient mutuellement dans le cirque pour le plaisir des dames romaines.

Us ont eu quelquefois des danses dans leurs comédies, et CCS danses ont été des allégories d'un goût singulier. Le pouvoir despotique et l'état républicain furent représentés en 1709 par une danse tout à fait galante. On voyait d'abord un roi qui, après un entrechat, donnait un grand coup de pied dans le derrière à son premier ministre ; celui-ci le rendait à on second, le second à un troisième ; et enfin celui qui recevait le dernier coup figurait le gros de la nation, qui ne se vengeait sur personne : le tout se faisait en cadence. Le gouvernement républicain était figuré par une danse ronde, où chacun donnait et recevait également. C'est pourtant là le pays qui a produit des Addison, des Pope, des Locke, et des Newton !

LETTRE XX Sur les seigneurs qui cultivent les lettres.

il a été un temps en France où les beaux-arts étaient cultivés par les premiers de l'État. Les courtisans surtout s'en mêlaient, malgré la dissipation, le goût des riens, la passion pour l'intrigue, toutes divinités du pays.

D me parait qu'on est actuellement à la cour dans un tout autre goût que celui des lettres ; peut-être dans peu de temps la mode de penser reviendra- t-elle : un roi n'a qu'à vouloir ; on fait de cette nation-ci tout ce qu'on veut. En Angleterre communément on pense, et les lettres y sont plus en honneur qu'en France. Cet avantage est une suite nécessaire de la forme de leur gouvernement. Il y a à Londres environ huit cents personnes qui ont le droit de parler en public, et de soutenir les intérêts de la nation. Environ cinq ou six mille prétendent au même honneur à leur tour. Tout le reste s'érige en juge de tous ceux-ci, et chacun peut faire imprimer ce

qu'il pense sur les affaires publiques ; ainsi toute la nation est dans la nécessité de s'instruire. On n'entend parler que des gouvernements d'Athènes et de Rome ; il faut bien, malgré qu'on en ait, lire les auteurs qui en ont traité. Cette étude conduit naturellement aux belles-lettres. En général les hommes ont l'esprit de leur état. Pourquoi d'ordinaire nos magistrats, nos avocats, nos médecins, et beaucoup d'ecclésiastiques, ontils plus de lettres, de goût, et d'esprit, que l'on n'en trouve dans toutes les autres professions ? c'est que réellement leur état est d'avoir l'esprit cultivé, comme celui d'un marchand est de connaître son négoce. Il n'y a pas longtemps qu'un seigneur anglais fort jeune me vint voir à Paris en revenant d'Italie. Il avait fait en vers une description de ce pays-là aussi poliment écrite que tout ce qu'ont fait le comte de Rochester et nos Chaulieu, nos Sarrasin et nos Chapelle.

La traduction que j'en ai faite est si loin d'atteindre à la force et à la bonne plaisanterie de l'original, que je suis obligé d'en demander sérieusement pardon à l'auteur et à ceux qui entendent l'anglais. Cependant, comme je n'ai pas d'autre moyen de faire connaître les vers de milord Harvey, les voici dans ma langue :

Qu'ai-jc donc vu dans l'ItaUe ?

Orgueil, astuce, et pauvreté.

Grands compliments, peu de bonté, Et beaucoup de cérémonie.

L'extravagante comédie.

Que souvent l'inquisition Veut qu'on nomme religion, Mais qu'ici nous nommons folie.

La nature, en vain bienfaisante, Veut enrichir ces lieux charmants :

Des prêtres la main désolante Étouffe ses plus beaux présents.

Les monsignor, soi-disant grands, Seuls dans leurs palais magnifiques, Y sont d'illustres fainéants, Sans argent et sans domestiques.

Pour les petits, sans liberté.

Martyrs du joug qui les domine,

▼OLTAIRB, PBILOSOPHIB.

Ils ont fait voeu de pauvreté, Priant Dieu par oisiveté, Et toujours jeûnant par famine.

Ces beaux lieux, du pape bénis, Semblent habités par les diables, Et les habitants misérables Sont damnés dans le paradis.

Je ne suis pas de l'avis de milord Harvey. Il y a des pays en Italie qui sont très malheureux, parce que des étrangers s'y battent depuis longtemps à qui les gouvernera ; mais il y en a d'autres où l'on n'est ni si gueux ni si sot qu'il le dit

LETTRE XXI Sur le comte de Rochester et M. Waller.

Tout le monde connaît la réputation du comte de Rochester. M. de Saint-Évremond en a beaucoup parlé ; mais il ne nous a fait connaître du fameux Rochester que l'homme de plaisir, l'homme à bonnes fortunes. Je voudrais faire connaître en lui l'homme de génie et le grand poète. Entre autres ouvrages qui brillaient de cette imagination ardente qui n'appartenait qu'à lui, il a fait quelques satires sur les mêmes sujets que notre célèbre Despréaux avait choisis. Je ne sais rien de plus utile pour se perfectionner le goût que la comparaison des grands génies qui se sont exercés sur les mêmes matières.

Voici comme M. Despréaux parle contre la raison humaine dans sa satire sur l'homme :

Cependant à le voir, plein de vapeurs légères, Soi-même se bercer de ses propres chimères, Lui seul de la nature est la base et l'appui, Et le dixième ciel ne brille que pour lui. De tous les animaux il est, dit-il, le maître ; Qui pourrait le nier ? poursuis-tu. Moi, peut-être... Ce maître prétendu qui leur donne des lois. Ce roi des animaux, combien a-t-il de rois ?

Voici à peu près comme s'exprime le comte de Rochester dans sa satire sur l'homme ; mais il faut que le lecteur se

ressouvienne toujours que ce sont ici des traductions libres de poètes anglais, et que la gêne de notre versification et les bienséances délicates de notre langue ne peuvent donner l'équivalent de la licence impétueuse du style anglais.

Cet esprit que je hais, cet esprit plein d'erreur,

Ce n'est pas ma raison ; c'est la tienne, docteur.

C'est ta raison frivole, inquiète, orgueilleuse,

Des sages animaux rivale dédaigneuse,

Qui croit entre eux et l'ange occuper le milieu,

Et pense être ici-bas l'image de son Dieu.

Vil atome importun, qui croit, doute, dispute,

Rampe, s'élève, tombe, et nie encor sa chute ;

Qui nous dit : « Je suis libre, » en nous montrant ses fers,

Et dont l'œil trouble et faux croit percer l'univers.

Allez, révérends fous, bienheureux fanatiques,

Compilez bien l'amas de vos riens scolastiques.

Pères de visions et d'énigmes sacrés.

Auteurs du labyrinthe où vous vous égarez,

Allez obscurément éclaircir vos mystères,

Et courez dans l'école adorer vos chimères.

n est d'autres erreurs, il est de ces dévots,

Condamnés par eux-même à l'ennui du repos.

Ce mystique encloîtré, fier de son indolence.

Tranquille au sein de Dieu, qu'y peut-il faire ? Il j^ense.

Non, tu ne penses point, tu végètes, tu dors ;

Inutile à la terre, et mis au rang des morts,

Ton esprit énervé croupit dans la mollesse :

Réveille-toi, sois homme, et sors de ton ivresse.

L'homme est né pour agir, et tu prétends penser ?

Que ces idées soient vraies ou fausses, il est toujours certain qu'elles sont exprimées avec une énergie qui fait le poète.

Je me garderai bien d'examiner la chose en philosophe, et de quitter ici le pinceau pour le compas. Mon unique but dans cette lettre est de faire connaître le génie des poètes anglais.

On a beaucoup entendu parler du célèbre Waller en France. La Fontaine, Saint-Évremond, et Bayle, ont fait son éloge;

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mais on ne connaît de loi que son nom. Il eat à peu près à Londres la même réputation que Voiture eut à Paris, et je crois qu'il la méritait mieux. Voiture vint dans un temps où l'on sortait de la barbarie, et où l'on était encore dans l'ignorance. On voulait avoir de l'esprit, et on n'en avait pas encore ; on cherchait des tours au lieu de pensées : les faux brillants se trouvent plus aisément que les pierres précieuses. Voiture, ne avec un génie frivole et facile, fut le premier qui brilla dans cette aurore de la littérature française. S'il était venu après les grands hommes qui ont illustré le siècle de Louis XTV, il aurait été obligé d'avoir plus que de l'esprit. C'en était assez pour l'hôtel de Rambouillet, et non pour la postérité. Despréaux le loue, mais c'est dans ses premières satires ; c'est dans le temps où le goût de Despréaux n'était pas encore formé : il était jeune et dans l'âge où l'on juge des hommes par la réputation, et non point par eux-mêmes. D'ailleurs Despréaux était souvent bien injuste dans ses louanges et dans ses censures. Il louait Segrais, que personne ne lit ; il insultait Quinault, que tout le monde sait par cœur ; et il ne dit rien de La Fontaine. Waller, meilleur que Voiture, n'était pas encore parfait Ses ouvrages galants respirent la grâce ; mais la négligence les fait languir, et souvent les pensées fausses les défigurent. Les Anglais n'étaient pas encore parvenus de son temps à écrire avec correction. Ses ouvrages sérieux sont pleins d'une vigueur qu'on n'attendrait pas de la mollesse de ses autres pièces. Il a fait un éloge funèbre de Cromwell, qui, avec ses défauts, passe pour un chef-d'œuvre. Pour entendre cet ouvrage, il faut savoir que Cromwell mourut le jour d'une tempête extraordinaire.

La pièce commence ainsi :

n n'est plus ; c'en est fait, soumettons-nous au sort : Le ciel a signalé ce jour par des tempêtes, Et la voix du tonnerre, éclatant sur nos têtes,

Vient d'annoncer sa mort Par ses derniers soupirs il ébranle cette lie. Cette île que son bras fit trembler tant de fois,

Quand, dans le cours de ses exploits,

n brisait la tête des rois.

Et soumettait un peuple à son joug seul docile.

Mer, tu t'en es troublée. O mer ! tes flots émus Semblent dire en grondant aux plus lointains rivages Que l'effroi de la terre, et ton maître, n'est plus. Tel au del autrefois s'envola Romulns, Tel il quitta la terre au milieu des orages, Tel d'un peuple guerrier il reçut les hommages : Obéi dans sa vie, à sa mort adoré, Son palais fut un temple, etc.

C'est à propos de cet éloge de Cromwell que Waller fit au roi Charles n cette réponse qu'on trouve dans le dictionnaire de Bayle. Le roi, à qui Waller venait, selon l'usage des rois et des poètes, de présenter une pièce farcie de louanges, lui reprocha qu'il avait fait mieux pour Cromwell. Waller répondit : « Sire, nous autres poètes, nous réussissons mieux dans les fictions que dans les vérités. » Cette réponse n'était pas si sincère que celle de l'ambassadeur hollandais, qui, lorsque le même roi se plaignait que l'on avait moins d'égards pour lui que pour Cromwell, répondit : « Ah ! sire, ce Cromwell était tout autre chose. » Il y a des courtisans, même en Angleterre, et Waller l'était ; mais je ne considère les gens après leur mort que par leurs ouvrages, tout le reste est anéanti pour moi. Je remarque seulement que Waller, né à la cour avec soixante mille livres de rente, n'eut jamais ni le sot orgueil ni la nonchalance d'abandonner son talent. Les comtes de Dorset et de Roscommon, les deux ducs de BuddU' gham, milord Hallifax, et tant d'autres, n'ont pas cru déroger en devenant de très grands poètes et d'illustres écrivains. Leurs ouvrages leur font plus d'honneur que leurs noms. Ils ont cultivé les lettres comme s'ils en eussent attendu leur fortune. Ils ont, de plus, rendu les arts respectables aux yeux du peuple, qui en tout a besoin d'être mené par les grands, et qui pourtant se règle moins sur eux en Angleterre qu'en aucun lien du monde;

fi !

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LETTRE XXII Sur M. Pope et quelques autres poètes fameux.

On n'imaginait pas en France que Prior, qui vint de la part de la reine Anne donner la paix à Louis XIV, avant que le baron Bolingbroke vint la signer ; on ne devinait pas, disje, que ce plénipotentiaire fût un poète. La France paya depuis l'Angleterre en même monnaie ; car le cardinal Dubois envoya notre Destouches à Londres, et il ne passa pas plus ponr poète parmi les Anglais que Prior parmi les Français. Le plénipotentiaire Prior était originairement un garçon cabaretier que le comte de Dorset, bon poète lui-même et un peu ivrogne, rencontra un jour lisant Horace sur le banc de la taverne ; de même que milord Aila trouva son garçon jardinier lisant Newton. Aila fit du jardinier un bon géomètre, et Dorset fit un très agréable poète du cabaretier.

C'est de Prior qu'est V Histoire de Vdme : cette histoire est la plus naturelle qu'on ait faite jusqu'à présent de cet être si bien senti et si mal connu. L'àme est d'abord aux extrémités du corps, dans les pieds et dans les mains des enfants ; et de là elle se place insensiblemeut au milieu du corps dans l'âge de puberté ; ensuite elle monte au cœur, et là elle produit les sentiments de l'amour et de l'héroïsme : elle s'élève jusqu'à la tète dans un âge plus mûr ; elle y raisonne comme elle peut, et, dans la vieillesse, on ne sait plus ce qu'elle devient : c'est la sève d'un vieil arbre, qui s'évapore et qui ne se répare plus. Peut-être cet ouvrage est-il trop long : toute plaisanterie doit être courte, et même le sérieux devrait bien être court aussi.

Ce même Prior fit un petit poème sur la fameuse bataille d'Hochstedt. Cela ne vaut pas son Histoire de Vdme ; il n'y a de bon que cette apostrophe, à BoUeau :

Satirique flatteur, toi qui pris tant de peine Pour chanter que Louis n'a point passé le Rhin.

Notre plénipotentiaire finit par paraphraser en quinze cents ▼ers ces mots attribués à Salomon, que Tout est vanité. On en pourrait faire quinze mille sur ce sujet ; mais malheur à qui dit tout ce qu'il peut dire.

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