II
Enfin, la reine Anne étant morte, le ministère ayant changé, la paix que Prior avait entamée étant en horreur, Prior n'eut de ressource qu'une édition de ses œuvres par ime souscription de son parti ; après quoi il mourut en philosophe, comme meurt ou croit mourir tout honnête Anglais.
Je voudrais donner aussi quelques idées des poésies de milord Roscommon, de milord Dorset ; mais je sens qu'il me faudrait faire un gros livre, et qu'après bien de la peine je ne vous donnerais qu'une idée fort imparfaite de tous ces ouvrages. La poésie est une espèce de musique ; il faut l'entendre pour en juger. Quand je vous traduis quelques morceaux de ces poésies étrangères, je vous note imparfaitement leur musique ; mais je ne puis exprimer le goût de leur chant
D y a un poème anglais difficile à faire connaître aux étrangers ; il s'appelle Hudibras. C'est un ouvrage tout comique, et cependant le sujet est la guerre civile du temps de Cromwell. Ce qui a fait verser tant de sang et tant de larmes a produit un poème qui force le lecteur le plus sérieux à rire ; on trouve un exemple de ce contraste dans notre Satire Ménippée. Certainement les Romains n'auraient point fait un poème burlesque sur les guerres de César et de Pompée, et sur les proscriptions d'Octave et d'Antoine. Pourquoi donc les malheurs affreux que causa la ligue en France, et ceux que les guerres du roi et du parlement étalèrent en Angleterre, ont-ils pu fournir des plaisanteries ? c'est qu'au fond il y avait un ridicule caché dans ces querelles funestes. Les bourgeois de Paris, à la tête de la faction des seize, mêlaient l'impertinence aux horreurs de la faction. Les intrigues des femmes, des légats et des moines, avaient un côté comique, malgré les calamités qu'elles apportèrent. Les disputes théologiques et l'enthousiasme des puritains en Angleterre étaient très susceptibles de railleries ; et ce fond de ridicule bien développé pouvait devenir plaisant, en écartant les horreurs tragiques qui le couvraient. Si la bulle Unigenitus faisait répandre du sang, le petit poème de Philotanus n'en serait pas moins convenable au sujet, et on ne pourrait même lui reprocher que de n'être pas aussi gai, aussi plaisant, aussi varié qu'il pouvait l'être, et de ne pas tenir dans le corps de l'ouvrage ce que promet le commencement. Le poème &' Hudibras, dont je vous parle, semble être un
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composé de la Satire Ménippée et de Don Quichotte ; il a sur eux l'avantage des vers. Il a celui de l'esprit : la Satire Ménippée n'en approche pas ; elle n'est qu'un ouvrage très médiocre ; mais à force d'esprit l'auteur d'Hudibras a trouvé le secret d'être fort au-dessous de Don Quichotte. Le goût, la naïveté, l'art de narrer, celui de bien entremêler les aventures, celui de ne rien prodiguer, valent bien mieux que de l'esprit : aussi Don Quichotte est lu de toutes les nations, et Hudibras n'est lu que des Anglais.
L'auteur de ce poème si extraordinaire s'appelait Butler : il était contemporain de l^ton, et eut infiniment plus de réputation que lui, parce qu'il était plaisant, et que le poème de Milton était fort triste. Butler tournait les ennemis du roi Charles II en ridicule, et toute la récompense qu'il en eut fut que le roi citait souvent ses vers. Les combats du chevalier Hudibras furent plus connus que les combats des anges et des diables du Paradis perdu ; mais la cour d'Angleterre ne traita pas mieux le plaisant Butler, que la cour céleste ne traita le sérieux Milton, et tous deux moururent de faim ou à peu près.
Le héros du poème de Butler n'était pas un personnage feint, comme le Don Quichotte de Michel Cervantes ; c'était un chevalier baronnet très réel, qui avait été un des enthousiastes de Cromwell et un de ses colonels. Il s'appelait sir Samuel Luke. Pour faire connaître l'esprit de ce poème unique en son genre, il faut retrancher les trois quarts de tout passage qu'on veut traduire ; car ce Butler ne finit jamais. J'ai donc réduit à environ quatre-vingts vers les quatre cents premiers vers d! Hudibras, pour éviter la prolixité.
Quand les profanes et les saints Dans l'Angleterre étaient aux prises, Qu'on se battait pour des églises Aussi fort que pour des catins ; Lorsque anglicans et puritains Faisaient une si rude guerre, Et qu'au sortir du cabaret Les orateurs de Nazareth Allaient battre la caisse en chaire ; Que partout, sans savoir pourquoi,
Au nom du ciel, au nom du roi, Les gens d'armes couvraient la terre, Alors monsieur le chevalier, Longtemps oisif, ainsi qu'Achille, Tout rempli d'une sainte bile, Suivi de son grand écuyer, S'échappa de son poulailler.
Avec son sabre et l'Évangile, Et s'avisa de guerroyer.
Sire Hudibras, cet homme rare.
Était, dit-on, rempli d'honneur, Avait de l'esprit et du cœur ; I^Iais il en était fort avare.
D'ailleurs, par un talent nouveau, U était tout propre au barreau, Ainsi qu'à la guerre cruelle ; Grand sur les bancs, grand sur la selle, Dans les camps et dans un bureau ; Semblable à ces rats amphibies, Qui paraissant avoir deux vies Sont rats de campagne et rats d'eau.
Mais, malgré sa grande éloquence, Et son mérite, et sa prudence, n passa chez quelques savants Pour être un de ces instruments Dont les fripons avec adresse Savent user sans dire mot.
Et qu'ils tournent avec souplesse :
Cet instrument s'appelle un sot Ce n'est pas qu'en théologie, En logique, en astrologie, Il ne fût un docteur subtil ; En quatre il séparait un fil, Disputant sans jamais se rendre, Changeant de thèse tout à coup.
Toujours prêt à parler beaucoup, Quand il fallait ne pas s'entendre.
D'Hudibras la religion Était, tout comme sa raison,
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Vide de sens et fort profonde,
Le puritanisme divin,
La meilleure secte du monde,
Et qui certes n'a rien d'humain ;
La vraie Église militante,
Qui prêche un pistolet en main.
Pour mieux convertir son prochain
A grands coups de sabre argumente.
Qui promet les célestes biens
Par le gibet et par la corde,
Et damne sans miséricorde
Les péchés des autres chrétiens,
Pour se mieux pardonner les siens ;
Secte qui, toujours détruisante.
Se détruit elle-même enfin :
Tel Samson, de sa main puissante,
Brisa le temple philistin ;
Mais il périt par sa vengeance,
Et lui-même il s'ensevelit
Écrasé dans la chute immense
De ce temple qu'il démolit.
Au nez du chevalier antique
Deux grandes moustaches pendaient
A qui les Parques attachaient
Le destin de la république.
D les garde soigneusement,
Et si jamais on les arrache.
C'est la chute du parlement :
L'État entier, en ce moment,
Doit tomber avec sa moustache.
Ainsi Taliacotius,
Grand Esculape d'Etrurie,
Répara tous les nez perdus
Par une nouvelle industrie :
n vous prenait adroitement
Un morceau du cul d'un pauvre homme,
L'appliquait au nez proprement ;
Enfin il arrivait qu'en somme,
Tout juste à la mort du préteur,
Tombait le nez de l'emprunteur :
Et souvent dans la même bière, Par justice et par bon accord, On remettait au gré du mort Le nez auprès de son derrière.
Notre grand héros d'Albion, Grimpé dessus sa haridelle.
Pour venger la religion.
Avait à l'arçon de sa selle Deux pistolets et du jambon.
Mais il n'avait qu'un éperon.
C'était de tout temps sa manière :
Sachant que si la talonnière Pique une moitié du cheval.
L'autre moitié de l'animal Ne resterait point en arrière.
Voilà donc Hudibras parti ; Que Dieu bénisse son voyage.
Ses arguments et son parti, Sa barbe rousse et son courage !
Un homme qui aurait dans l'imagination la dixième partie de l'esprit comique, bon ou mauvais, qui règne dans cet ouvrage, serait encore très plaisant : mais il se donnerait bien de garde de traduire Hudibras. Le moyen de faire rire des lecteurs étrangers des ridicules déjà oubliés chez la nation même où ils ont été célèbres ! On ne lit plus le Dante dans l'Europe, parce que tout y est allusion à des faits ignorés : il en est de même Cî Hudibras. La plupart des railleries de ce livre tombent sur la théologie et les théologiens du temps. Il faudrait à tout moment un commentaire. La plaisanterie expliquée cesse d'être plaisanterie, et un commentateur de bons mots n'est guère capable d'en dire.
Voilà pourquoi on n'entendra jamais bien en France les livres de l'ingénieux docteur Swift, qu'on appelle le Rabelais d'Angleterre. Il a l'honneur d'être prêtre et de se moquer de tout, comme lui ; mais Rabelais n'était pas au-dessus de son siècle, et Swift est fort au-dessus de Rabelais. Notre curé de Meudon, dans son extravagant et inintelligible livre, a répandu
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tmc extrême gaieté et une plus grande impertinence ; il a prodigué l'érudition, les ordures et l'ennui. Un bon conte de deux pages est acheté par des volumes de sottises : il n'y a que quelques personnes d'un goût bizarre qui se piquent d'entendre et d'estimer tout cet ouvrage. Le reste de la nation rit des plaisanteries de Rabelais et méprise le livre. On le regarde comme le premier des bouffons ; on est fâché qu'un homme qui avait tant d'esprit en ait fait un si misérable usage, c'est un philosophe ivre qui n'a écrit que dans le temps de son ivresse.
M. Swift est Rabelais dans son bon sens, et vivant en bonne compagnie. Il n'a pas à la vérité la gaieté du premier, mais il a toute la finesse, la raison, le choix, le bon goût, qui manquent à notre curé de Meudon. Ses vers sont d'un goût singulier et presque inimitable ; la bonne plaisanterie est son partage en vers et en prose ; mais, pour le bien entendre, il faut faire un petit voyage dans son pays.
Dans ce pays, qui parait si étrange à une partie de l'Europe, on n'a point trouvé trop étrange que le révérend Swift, doyen d'une cathédrale, se soit moqué, dans son Conte du Tonneau^ du catholicisme, du luthéranisme, et du calvinisme : il dit pour ses raisons qu'il n'a pas touché au christianisme. n prétend avoir respecté le père en donnant cent coups de fouet aux trois enfants ; des gens difficiles ont cru que les verges étaient si longues qu'elles allaient jusqu'au père.
Ce fameux Conte du Tonneau est une imitation de l'ancien conte des trois anneaux indiscernables qu'un père légua à ses trois enfants. Ces trois anneaux étaient la religion juive, la chrétienne, et la mahométane. C'est encore une imitation de V Histoire de Méro et dÉnegu, par Fontenelle. Mcro était l'anagramme de Rome, et Énegu celle de Genève. Ce sont deux sœurs qui prétendent à la succession du royaume de leur père. Méro règne la première. Fontenelle la présente comme une sorcière qui escamotait le pain, et qui faisait des conjurations avec des cadavres. C'est là précisément le milord Pierre, de Swift, qui présente un morceau de pain à ses deux frères, et qui leur dit : « Voilà d'excellent vin de Bourgogne, mes amis ; voilà des perdrix d'un fumet admirable. » Le même milord Pierre, dans Swift, joue en tout le rôle que Méro joue dans Fontenelle.
Ainsi presque tout est imitation. L'idée des Lettres persanes est prise de celle de V Espion turc. Le Boiardo a imité le Pulci, l'Arioste a imité le Boiardo. Les esprits les plus originaux empruntent les uns des autres. Michel Cervantes fait un fou de son Don Quichotte ; mais Roland est-il autre chose qu'un fou? Il serait difficile de décider si la chevalerie errante est plus tournée en ridicule par les peintures grotesques de Cervantes que par la féconde imagination de l'Arioste. Métastase a pris la plupart de ses opéras dans nos tragédies françaises. Plusieurs auteurs anglais nous ont copiés, et n'en ont rien dit. Il en est des livres comme du feu de nos foyers ; on va prendre ce feu chez son voisin, on l'allume chez soi, on le communique à d'autres, et il appartient à tous.
Vous pouvez plus aisément vous former quelque idée de M Pope ; c'est, je crois, le poète le plus élégant, le plus correct, et, ce qui est encore beaucoup, le plus harmonieux qu'ait eu l'Angleterre. U a réduit les sifflements aigres de la trompette anglaise aux sons doux de la flûte. On peut le traduire, parce qu'il est extrêmement clair, et que ses sujets, pour la plupart, sont généraux et du ressort de toutes les nations.
On connaîtra bientôt en France son Essai sur la Critique^ par la traduction en vers qu'en fait M. l'abbé du Resnel.
Voici un morceau de son poème de la Boucle de Cheveux^ que je viens de traduire avec ma liberté ordinaire : car, encore une fois, je ne sais rien de pis que de traduire un poète mot pour mot
Umbriel à l'instant, vieux gnome rechigné,
Va, d'une aile pesante et d'un air renfrogné,
Chercher, en murmurant, la caverne profonde
Où, loin des doux rayons que répand l'œil du monde,
La déesse aux vapeurs a choisi son séjour.
Les tristes aquilons y sifflent à l'entour.
Et le souffle malsain de leur aride haleine
Y porte aux environs la fièvre et la migraine.
Sur un riche sofa, derrière un paravent,
Loin des flambeaux, du bruit, des parleurs, et du vent,
La quinteuse déesse incessamment repose,
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Le cœur gros de chagrins, sans en savoir la cause. N'ayant pensé jamais, l'esprit toujours troublé, L'œil chargé, le teint pâle, et l'hypocondre enflé. La médisante Envie est assise auprès d'elle, Vieux spectre féminin, décrépite pucelle, Avec un air dévot déchirant son prochain, Et chansonnant les gens l'Évangile à la main. Sur un lit plein de fleurs, négligemment penchée, Une jeune beauté non loin d'elle est couchée C'est l'Affectation, qui grasseyé en parlant. Écoute sans entendre, et lorgne en regardant, Qui rougit sans pudeur, et rit de tout sans joie, De cent maux différents prétend qu'elle est la proie Et, pleine de santé sous le rouge et le fard, Se plaint avec moUesse, et se pâme avec art.
Si vous lisiez ce morceau dans l'original, au lien de le Hre dans cette faible traduction, vous le compareriez à la description de la Mollesse dans le Lutrin.
VEssai sur l'Homme de Pope me parait le plus beau poème didactique, le plus utile, le plus sublime qu'on ait jamais fait dans aucune langue. U est vrai que le fond s'en trouve tout entier dans les Caractéristiques de lord Shaftesbury ; et je ne sais pourquoi M. Pope en fait uniquement honneur à M. de Bolingbroke, sans dire un mot du célèbre Shaftesbury, élève de Locke.
Comme tout ce qui tient à la métaphysique a été pensé de tous les temps et chez tous les peuples qui cultivent leur esprit, ce système tient beaucoup de celui de Leibnitz, qui prétend que de tous les mondes possibles Dieu a dû choisir le meilleur, et que, dans ce meilleur, il fallait bien que les irrégularités de notre globe et les sottises de ses habitants tinssent leur place. Il ressemble encore à cette idée de Platon, que dans la chaîne infinie des êtres, notre terre, notre corps, notre âme, sont au nombre des chaînons nécessaires. Mais ni Leibnitz ni Pope n'admettent les changements que Platon imagine être arrivés à ces chaînons, à nos âmes, et à nos corps ; Platon parlait en poète dans sa prose peu intelligible ; et Pope parle en philosophe dans ses admirables vers. Il dit que tout a été dès le commencement comme il a dû être, et comme il est
Jai été flatté, je l'avoue, de voir qu'il s'est rencontré avec moi dans une chose que j'avais dite il y a plusieurs années. « Vous vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné, si ignorant, si peu heureux. Que ne vous étonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait plus borné, plus ignorant, et plus malheureux ? » Quand un Français et un Anglais pensent de même, il faut bien qu'ils aient raison.
Le fils du célèbre Racine a fait imprimer une lettre de Pope, à lui adressée, dans laquelle Pope se rétracte. Cette lettre est écrite dans le goût et dans le style de M. de Fénelon ; elle lui fut remise, dit-il, par Ramsay, l'éditeur du Télémaque ; Ramsay, l'imitateur du Télémaque, comme Boycr l'était de Corneille ; Ramsay l'Écossais, qui voulait être de l'Académie française ; Ramsay, qui regrettait de n'être pas docteur de Sorbonne. Ce que je sais, ainsi que tous les gens de lettres d'Angleterre, c'est que Pope, avec qui j'ai beaucoup vécu, pouvait à peine lire le français, qu'il ne parlait pas un mot de notre langue, qu'il n'a jamais écrit une lettre en français, qu'il en était incapable, et que, s'il a écrit cette lettre au fils de notre Racine, il faut que Dieu, sur la fin de sa vie, lui ait donné subitement le don des langues, pour le récompenser d'avoir fait un aussi admirable ouvrage que son Essai sur l'Homme,
LETTRE XXIII Sur la considération qu'on doit aux gens de lettres.
Ni en Angleterre ni en aucun pays du monde on ne trouve des établissements en faveur des beaux-arts comme en France. Il y a presque partout des universités ; mais c'est dans la France seule qu'on trouve ces utiles encouragements pour l'astronomie, pour toutes les parties des mathématiques, pour celles de la médecine, pour les recherches de l'antiquité, pour la peinture, la sculpture et l'architecture. Louis XTV s'est immortalisé par toutes ces fondations, et cette immortalité ne lui a pas coûté deux cent mille francs par an.
J'avoue que c'est un de mes étonnements que le parlement d'Angleterre, qui s'est avisé de promettre vingt mille guinées à celui qui ferait l'impossible découverte des longitudes, n'ait
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jamais pensé à imiter Louis XTV dans sa magnificence envers les arts.
Le mérite trouve à la vérité, en Angleterre, d'autres récompenses plus honorables pour la nation ; tel est le respect que ce peuple a pour les talents, qu'un homme de mérite y fait toujours fortune. M. Addison, en France, eût été de quelque académie, et aurait pu obtenir, par le crédit de quelque femme, une pension de douze cents livres, ou plutôt on lui aurait fait des affaires, sous prétexte qu'on aurait aperçu dans sa tragédie de Caton quelques traits contre le portier d'un homme en place ; en Angleterre, il a été secrétaire d'Etat. M. Newton était intendant des monnaies du royaume ; M. Congrève avait une charge importante ; M. Prior a été plénipotentiaire ; le docteur Swift est doyen d'Irlande, et y est beaucoup plus considéré que le primat. Si la religion de M. Pope ne lui permet pas d'avoir une place, elle n'empêche pas que sa traduction d'Homère ne lui ait valu deux cent mille francs. J'ai vu longtemps en France l'auteur de Rhadamiste près de mourir de faim ; le fils d'un des plus grands hommes que la France ait eus, et qui commençait à marcher sur les traces de son père, était réduit à la misère sans M. Fagon. Ce qui encourage le plus les gens de lettres en Angleterre, c'est la considération où ils sont : le portrait du premier ministre se trouve sur la cheminée de son cabinet ; mais j'ai vu celui de M. Pope dans vingt maisons.
M. Newton était honoré de son vivant, et l'a été après sa mort comme il devait l'être. Les principaux de la nation se sont disputé l'honneur de porter le poêle à son convoi. Entrez à Westminster : ce ne sont pas les tombeaux des rois qu'on y admire, ce sont les monuments que la reconnaissance de la nation a érigés aux plus grands hommes qui ont contribué à sa gloire ; vous y voyez leurs statues comme on voyait dans Athènes celles des Sophocle et des Platon ; et je suis persuadé que la seule vue de ces glorieux monuments a excité plus d'un esprit et a formé plus d'un grand homme.
On a même reproché aux Anglais d'avoir été trop loin dans les honneurs qu'ils rendent au simple mérite ; on a trouvé à redire qu'ils aient enterré dans Westminster la célèbre comédienne Mlle Oldficld, à peu près avec les mêmes honneurs qu'on a rendus à M. Newton : quelques-uns ont
prétendu qu'ils avaient affecté d'honorer à ce point la mémoire de cette actrice, afin de nous faire sentir davantage la barbare et lâche injustice qu'ils nous reprochent, d'avoir jeté à la voirie le corps de Mlle Lecouvreur.
Mais je puis vous assurer que les Anglais, dans la pompe funèbre de Mlle Oldfield, enterrée dans leur Saint-Denis, n'ont rien consulté que leur goût ; ils sont bien loin d'attacher l'infamie à l'art des Sophocle et des Euripide, et de retrancher du corps de leurs citoyens ceux qui se dévouent à réciter devant eux des ouvrages dont leur nation se glorifie.
Du temps de Charles I*»", et dans le commencement de ces guerres civiles commencées par des rigoristes fanatiques qui eux-mêmes en furent enfin les victimes, on écrivait beaucoup contre les spectacles, d'autant plus que Charles I" et sa femme, fille de notre Henri le Grand, les aimaient extrêmement.
Un docteur, nommé Prynne, scrupuleux à toute outrance, qui se serait cru damné s'il avait porté un manteau court au lieu d'une soutane, et qui aurait voulu que la moitié des hommes eût massacré l'autre pour la gloire de Dieu et la propaganda fide, s'avisa d'écrire un fort mauvais livre contre d'assez bonnes comédies qu'on jouait tous les jours très innocemment devant le roi et la reine. Il cita l'autorité des rabbins et quelques passages de saint Bonaventure, pour prouver que X Œdipe de Sophocle était l'ouvrage du malin, que Térence était excommunié ipso facto ; et il ajouta que sans doute Brutus, qui était un janséniste très sévère, n'avait assassiné César que parce que César, qui était grand prêtre, avait composé une tragédie âC Œdipe ; enfin il dit que tous ceux qui assistaient à un spectacle étaient des excommuniés qui reniaient leur croyance et leur baptême : c'était outrager le roi et toute la famille royale. Les An.:^lais respectaient alors Charles I"^, ils ne voulurent pas souffrir qu'on excommuniât ce même prince à qui ils firent depuis couper la tête; M. Prynne fut cité devant la chambre étoilée, condam'^ ^ à voir son beau livre, dont le P. Lebrun a emprunté le sien, brûlé par la main du bourreau, et lui à avoir les oreilles coupées. Son procès se voit dans les actes publics.
On se garde bien en Italie de flétrir l'opéra et d'excom-
mtmier le signor Tcnezini ou la signera Cuzzoni. Pour moi j'oserais souhaiter qu'on pût supprimer en France je ne sais quels mauvais livres qu'on a imprimés contre nos spectacles. Lorsque les Italiens et les Anglais apprennent que nous flétrissons de la plus grande infamie un art dans lequel nous excellons, que l'on excommunie des personnes gagées par le roi, que l'on condamne comme impie un spectacle représenté chez les religieux et dans les couvents, qu'on déshonore des jeux où de grands princes ont été acteurs, qu'on déclare oeuvre du démon des pièces revues par les magistrats les plus sévères, et représentées devant une reine vertueuse ; quand, dis-jc, des étrangers apprennent cette insolence, cette barbarie gothique, qu'on ose nommer sévérité chrétienne, que voulezvous qu'ils pensent de notre nation, et comment peuvent-ils concevoir ou que nos lois autorisent un art déclaré si infâme, ou qu'on ose marquer de tant d'infamie un art autorisé par ks lois, récompensé par les souverains, cultivé par les plus grands hommes et admiré des nations ; et qu'on trouve chez le même libraire l'impertinente déclamation contre nos spectacles, à côté des ouvrages immortels de Corneille, de Racine, de Molière, de Quinault ?
LETTRE XXIV Sur les académies.
Les grands hommes se sont tous formés ou avant les académies ou indépendamment d'elles. Homère et Phidias, Sophocle et ApeUe, Virgile et Vitruve, l'Arioste et Michel- Ange, n'étaient d'aucune académie : le Tasse n'eut que des critiques injustes de la Crusca, et Newton ne dut point à la Société royale de Londres ses découvertes sur l'optique, sur la gravitation, sur le calcul intégral et sur la chronologie. A quoi peuvent donc servir les académies ? à entretenir le feu que les grands génies ont allumé.
La Société royale de Londres fut formée en 1660, six ans avant notre Académie des sciences. Elle n'a point de récompenses comme la nôtre, mais aussi elle est libre ; point de ces distinctions désagréables inventées par l'abbé Bignon, qui distribua l'Académie des sciences en savants qu'on payait et ============= 1?1>
en honoraires qui n'étaient pas savants. La Société de Londres, indépendante et n'étant encouragée que par elle-même, a été composée de sujets qui ont trouvé le calcul de l'infini, les lois de la lumière, celles de la pesanteur, l'aberration des étoiles, le télescope de réflexion, la pompe à feu, le microscope solaire, et beaucoup d'autres inventions aussi utiles qu'admirables. Qu'auraient fait de plus ces grands hommes s'ils avaient été pensionnaires ou honoraires ?
Le fameux docteur Swift forma le dessein, dans les dernières années du règne de la reine Anne, d'établir une académie pour la langue, à l'exemple de l'Académie française. Ce projet était appuyé par le comte d'Oxford, grand trésorier, et encore plus par le vicomte Bolingbroke, secrétaire d'État, qui avait le don de parler sur-le-champ dans le parlement avec autant de pureté que Swift écrivait dans son cabinet, et qui aurait été le protecteur et l'ornement de cette académie. Les membres qui la devaient composer étaient des hommes dont les ouvrages dureront autant que la langue anglaise : c'étaient ce docteur Swift, M. Prior, que nous avons vu ici ministre public et qui, en Angleterre, a la même réputation que La Fontaine a parmi nous ; c'étaient M. Pope, le Boileau d'Angleterre, M. Congrève, qu'on peut en appeler le Molière ; plusieurs autres, dont les noms m'échappent ici, auraient tous fait fleurir cette compagnie dans sa naissance. Mais la reine mourut subitement : les whigs se mirent dans la tête de faire pendre les protecteurs de l'académie ; ce qui, comme vous croyez bien, fut mortel aux belles-lettres. Les membres de ce corps auraient eu un grand avantage sur les premiers qui composèrent l'Académie française. Swift, Prior, Congrève, Dryden, Pope, Addison, etc., avaient fixé la langue anglaise par leurs écrits ; au lieu que Chapelain, CoUetet, Cassaigne, Faret, Cotin, nos premiers académiciens, étaient l'opprobre de notre nation, et que leurs noms sont devenus si ridicules, que, si quelque auteur passable avait le malheur de s'appeler aujourd'hui Chapelain ou Cotin, il serait obligé de changer de nom. Il aurait fallu surtout que l'Académie anglaise se fût proposé des occupations toutes différentes de la nôtre. Un jour un bel esprit de ce pays-là me demanda les mémoires de l'Académie française : « Elle n'écrit point de mémoires, lui répondis-je ; mais elle a fait
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imprimer soixante ou quatre- vingts volumes de compliments. » Il en parcourut un ou deux ; il ne put jamais entendre ce style, quoiqu'il entendit fort bien tous nos bons auteurs. « Tout ce que j'entrevois, me dit-il, dans ces beaux discours, c'est que le récipiendaire ayant assure que son prédécesseur était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très grand homme, le chancelier Séguier un assez grand homme, le directeur lui répond la même chose, et ajoute que le récipiendaire pourrait bien aussi être une espèce de grand homme, et que, pour lui directeur, il n'en quitte pas sa part. »
n est aisé de voir par quelle fatalité presque tous ces discours académiques ont fait si peu d'honneur à ce corps : vitittm est temporis potius quam hominis. L'usage s'est insensiblement établi que tout académicien répéterait ces éloges à sa réception. On s'est imposé une espèce de loi d'ennuyer le public. Si on cherche ensuite pourquoi les plus grands génies qui sont entrés dans ce corps ont fait quelquefois les plus mauvaises harangues, la raison en est encore bien aisée; c'est qu'ils ont voulu briller, c'est qu'ils ont voulu traiter nouvellement une matière tout usée. La nécessité de parler, l'embarras de n'avoir rien à dire et l'envie d'avoir de l'esprit, sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme. Ne pouvant trouver des pensées nouvelles, ils ont cherché des tours nouveaux, et ont parlé sans penser, comme des gens qui mâcheraient à vide, et feraient semblant de manger en périssant d'inanition.
Au lieu que c'est une loi dans l'Académie française de faire imprimer tous ces discours, par lesquels seule elle est connue, ce devrait être une loi de ne les imprimer pas.
L'Académie des belles-lettres s'est proposé un but plus sage et plus utile : c'est de présenter au public un recueil de mémoires remplis de recherches et de critiques curieuses. Ces mémoires sont déjà estimés chez les étrangers. On souhaiterait seulement que quelques matières y fussent plus approfondies, et qu'on n'en eût point traité d'autres. On se serait, par exemple, fort bien passé de je ne sais quelle dissertation sur les prérogatives de la main droite sur la main gauche, et de quelques autres recherches qui, sous un titre moins ridicule, n'en sont guère moins frivoles.
L'Académie des sciences, dans ses recherches plus difficiles et d'une utilité plus sensible, embrasse la connaissance de la nature et la perfection des arts. D est à croire que des études si profondes et si suivies, des calculs si exacts, de^ découvertes si fines, des vues si grandes, produiront enfin quelque chose qui servira au bien de l'univers.
C'est dans les siècles les plus barbares que se sont faites les plus utiles découvertes. D semble que le partage des temps les plus éclairés et des compagnies les plus savantes soit de raisonner sur ce que des ignorants ont inventé. On sait aujourd'hui, après les longues disputes de M. Huygens et de M. Renaud, la détermination de l'angle le plus avantageux d'un gouvernail de vaisseau avec la quille ; mais Christophe Colomb avait découvert l'Amérique sans rien soupçonner de cet angle.
Je suis bien loin d'inférer de là qu'il faille s'en tenir seulement à une pratique aveugle ; mais il serait heureux que les physiciens et les géomètres joignissent, autant qu'il est possible, la pratique à la spéculation. Faut-il que ce qui fait le plus d'honneur à l'esprit humain soit souvent ce qui est le moins utile ? un homme, avec les quatre règles d'arithmétique et du bon sens, devient un grand négociant, un Jacques Cœur, un Delmet, un Bernard ; tandis qu'un pauvre algébriste passe sa vie à chercher dans les nombres des rapports et des propriétés étonnantes, mais sans usage, et qui ne lui apprendront pas ce que c'est que le change. Tous les arts sont à peu près dans ce cas ; il y a un point passé lequel les recherches ne sont plus que pour la curiosité. Ces vérités ingénieuses et inutiles ressemblent à des étoiles qui, placées trop loin de nous, ne nous donnent point de clarté.
Pour l'Académie française, quel service ne rendrait-elle pas aux lettres, à la langue et à la nation, si au lieu de faire imprimer tous les ans des compliments, elle faisait imprimer les bons ouvrages du siècle de Louis XIV, épurés de toutes les fautes de langage qui s'y sont glissées? Corneille et Molière en sont pleins, La Fontaine en fourmille : celles qu'on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées. L'Europe, qui lit ces auteurs, apprendrait par eux notre langue avec sûreté. Sa pureté serait à jamais fixée. Les bons livres français, imprimés avec ce soin aux dépens du roi,
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seraient un des plus glorieux monuments de la nation. J'ai ouï dire que M. Despréauz avait fait autrefois cette proposition, et qu'elle a été renouvelée par un homme dont l'esprit, la sagesse et la saine critique sont connus ; mais cette idée a eu le sort de beaucoup d'autres projets utiles, d'être approuvée et d'être négligée.
Une chose assez singulière, c'est que Corneille, qui écrivit avec assez de pureté et beaucoup de noblesse les premières de ses bonnes tragédies, lorsque la langue commençait à se former, écrivit toutes les autres très incorrectement et d'un style très bas, dans le temps que Racine donnait à la langue française tant de pureté, de vraie noblesse, et de grâces, dans le temps que Despréaux la fixait par l'exactitude la plus cotrecte, par la précision, la force, a l'harmonie. Que l'on compare la Bérénice de Racine avec celle de Corneille, on croirait que celui-ci est du temps de Tristan. Il semblait que Corneille négligeât son style à mesure qu'il avait plus besoin de le soutenir, et qu'il n'eût que l'émulation d'écrire au lieu de l'émulation de bien écrire. Non seulement ses douze on treize dernières tragédies sont mauvaises ; mais le style en est très mauvais. Ce qui est encore plus étrange, c'est que de notre temps même nous avons eu des pièces de théâtre, des ouvrages de prose et de poésie, composés par des académiciens qui ont négligé leur langue au point qu'on ne trouve pas chez eux dix vers ou dix lignes de suite sans quelque barbarisme. On peut être un très bon auteur avec quelques fautes, mais non pas avec beaucoup de fautes. Un jour une société de gens d'esprit éclairés compta plus de six cents solécismes intolérables dans une tragédie qui avait eu le plus grand succès à Paris et la plus grande faveur à la cour. Deux ou trois succès pareils suffiraient pour corrompre la langue sans retour, et pour la faire retomber dans son ancienne barbarie, dont les soins assidus de tant de grands hommes l'ont tirée.
FIN DES LETTRES PHILOSOPHIQUES
TRAITÉ DE MÉTAPHYSIQUE
INTRODUCTION Doutes sur l'homme.
Peu de gens s'avisent d'avoir une notion bien entendue de ce que c'est que l'homme. Les paysans d'une partie de l'Europe n'ont guère d'autre idée de notrr espèce que celle d'un animal à deux pieds, ayant une peau bise, articulant quelques paroles, cultivant la terre, payant, sans savoir pourquoi, certains tributs à un autre animal qu'ils appellent roi, vendant leurs denrées le plus cher qu'ils peuvent, et s' assemblant certains jours de l'année pour chanter des prières dans une langue qu'ils n'entendent point.
Un roi regarde assez toute l'espèce humaine comme des êtres faits pour obéir à lui et à ses semblables. Une jeune Parisienne qui entre dans le monde, n'y voit que ce qui peut servir à sa vanité ; et l'idée confuse qu'elle a du bonheur, et le fracas de tout ce qui l'entoure, empêchent son âme d'entendre la voix de tout le reste de la nature. Un jeune Turc, dans le silence du sérail, regarde les hommes comme des êtres supérieurs, obligés par une certaine loi à coucher tous les vendredis avec leurs esclaves ; et son imagination ne va pas beaucoup au delà. Un prêtre distingue l'univers entier en ecclésiastiques et en laïques ; et il regarde sans difficulté la portion ecclésiastique comme la plus noble, et faite pour conduire l'autre, etc, etc
Si on croyait que les philosophes eussent des idées plus complètes de la nature, on se tromperait beaucoup : car si vous en exceptez Hobbes, Locke, Descartes, Bayle, et un très petit nombre d'esprits sages, tous les autres se font une opinion particulière sur l'homme, aussi resserrée que celle du vulgaire, et seulement plus confuse. Demandez au P. Male-
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branche ce que c'est que l'homme ; il vous répondra que c'est une substance faite à l'image de Dieu, fort gâtée depuis le péché originel, cependant plus unie à Dieu qu'à son corps, voyant tout en Dieu, pensant, sentant tout en Dieu.
Pascal regarde le monde entier comme un assemblage de méchants et de malheureux, créés pour être damnés ; parmi lesquels cependant Dieu a choisi de toute éternité quelques âmes, c'est-à-dire une sur cinq ou six millions, pour être sauvées.
L'un dit : « L'homme est une âme unie à un corps ; et quand le corps est mort, l'âme vit toute seule pour jamais. »
L'autre assure que l'homme est un corps qui pense nécessairement ; et ni l'un ni l'autre ne prouvent ce qu'ils avancent. Je voudrais, dans la recherche de l'homme, me conduire comme je fais dans l'étude de l'astronomie : ma pensée se transporte quelquefois hors du globe de la terre, de dessus laquelle tous les mouvements célestes paraissent irréguliers et confus. Et après avoir observé le mouvement des planètes comme si j'étais dans le soleil, je compare les mouvements apparents que je vois sur la terre avec les mouvements véritables que je verrais si j'étais dans le soleil. De même je vais tâcher, en étudiant l'homme, de me mettre d'abord hors de sa sphère et hors d'intérêt, et de me défaire de tous les préjugés d'éducation, de patrie, et surtout des préjugés de philosophe.
Je suppose, par exemple, que, né avec la faculté de penser et de sentir que j'ai présentement, et n'ayant point la forme humaine, je descends du globe de Mars ou de Jupiter. Je peux poiler une vue rapide sur tous les siècles, tous les pays, et par conséquent sur toutes les sottises de ce petit globe.
Cette supposition est aussi aisée à faire, pour le moins, que celle que je fais quand je m'imagine être dans le soleil pour considérer de là les seize planètes qui roulent régulièrement dans l'espace autour de cet astre.
TRAITÉ DE MÉTAPHYSIQUE