DE L'ORGUEIL
L'orgueil est un arc ténébreux, cintre du firmament infernal, Qui te mène, si tu oses le suivre, à la demeure du désespoir. Un abyme appelle un autre abyme, une montagne s'élève au-dessus
d'une autre montagne, Et c'est en vain que tu sondes la profondeur, que tu calcules la hauteur
de l'orgueil.
Il est l'ambition démesurée qui enchaîne l'ame à son idole, Et qui n'étanche sa soif qu'en se déifiant soi-même.
CSïirîie-tot de l'ennemi souriant, qui rengaine, ouvertement, son poignard. Mais qui n'en mêle pas moins un poison secret au sel bénit de l'hospitalité : Car l'orgueil dort caché dans ton cœur, il attend l'occasion favorable, Guettant, comme le fourmi-lion, au fond de sa tanière. Ne t'amuse point à parlementer, car sa langue est plus puissante que
son bras, Mais sois circonspect, et revêts, pour combattre l'orgueil, la panoplie de
la prière.
Comme l'a dit un des poètes, ne laisse point échapper ce Protée ! ('=') Il jetera des flammes, devenu feu ; il s'éteindra sous la forme de l'eau ; Comme bête rugissante, il t'épouvantera ; comme rusé serpent, il t'éblouira. Observe, malgré tant de métamorphoses, l'astuce compliquée de l'orgueil, Et plus il fera d'efforts pour t'éluder, plus tu serreras les nœuds qui le
captivent.
Le filet oîi il est pris est la prière, c'est la prière qui l'entrave : Il est impossible que tu entretiennes l'orgueil, si tu attends tout de
Dieu, — Si tu cherches sa face avec confiance et sincérité, de peur que, même
alors, l'orgueil ne triomphe :
Car, des palais célestes, l'orgueil a précipité des millions d'Anges. Extirpe de ton cœur la mandragore, malgré le sang et les gémissements
qu'elle te coûte, Ou le jardin chéri de tes grâces sera pour toujours flétri.
Db Mipxhuî.
3t sabafs que la vieillesse s'était enrichie de connaissances qui coûtent
cher, Et j'ai vu que la sagesse chenue s'était formée dans l'école des contretemps : J'ai noté que les jeunes gens les plus discrets, malgré leur prévoyance et
leur circonspection, Naviguaient mal, manque d'un peu de lest : Et en voici, ce me semble, la raison, c'est que, bien qu'ils regardassent
autour d'eux.
Évitant, au dehors, tous les dangers, ils oubliaient, au dedans, leur
propre faiblesse.
Ainsi, présumant de leurs lumières, ils voguent, les périls se multiplient, Et ils apprennent à se défier d'eux-mêmes : c'est la première leçon de
l'Expérience.
Je savais qu'au matin de l'existence, avant son pénible voyage, L'ame novice se développe, fière d'une surabondance de vie : Elle n'a point rétréci ses désirs, ni mis de limite à ses espérances ; L'aile de l'imagination n'est point rognée, le péché n'a point émoussé les
affections :
Chaque trait porte l'empreinte de l'immortalité, puisque tous ses désirs
sont infinis, Et pour combler ce vide immense, elle demande un océan de bonheur Mais les hommes âgés et graves considèrent, ils ont pitié de cette noble
jeunesse, Car, autrefois, eux aussi ont goûté l'amertume de l'espoir anéanti. Ils ont pitié d'elle, ils s'attristent au souvenir des jours qui ne sont plus, Mais ils savent qu'il faut qu'elle boive au calice, avant de prêter l'oreille
à la Sagesse :
Car l'Expérience donne une seconde leçon, et il est bon que l'homme
l'apprenne, Pour réprimer l'essor de l'espérance, pour obvier au chagrin des contretemps.
48 DELEXPERIENCE.
3L*3S):p^rfence nous instruit de bien des choses, et tous les hommes sont
ses disciples :
C'est, toutefois, une étrange institutrice ; elle veut qu'on désaprenne ce
qu'elle a enseigné.
La jeunesse est présomptueuse, l'âge mûr circonspect, la vieillesse, de
nouveau, présomptueuse aussi :
La jeunesse est bi"enveillante, l'âge mûr froid, la vieillesse retourne à la
bienveillance.
C'est que la jeunesse ne soupçonne rien, jusqu'à ce que l'homme fait,
amèrement instruit.
Se méfie de tout, sautant au delà du but ; l'âge, cependant, corrige cet
excès.
Le soupçon est l'échafaudage de la foi, un déplaisir indispensable et
passager.
Qui sert à bâtir, peu-à-peu, la demeure de l'homme fort: Mais aussitôt que la pierre principale est posée dans l'inébranlable
pyramide, L'échafaud tombe, et une sage confiance dit au soupçon un éternel adieu. Mille volumes en mille langues enchâssent les leçons de l'Expérience, Tel homme, néanmoins, les lira tous, et n'en sera pas plus sage : Car l'amour-propre lui donne un prisme qui colore tout ce qu'il voit, De peur qu'il ne reconnaisse sa complexion sous les traits d'autrvii. Voilà pourquoi nous imaginons, en secret, que nous diiFérons fort des
autres hommes.
Et nous suscitons les causes afin d'en maîtriser les eifets : L'Orgueil se nourrit de l'espoir que nous n'avons rien à craindre du sort
commun.
Ou l'aveugle préjugé triomphe, combattant l'Expérience vénérable. Ou, pevit-être, le caprice et le mécontentement sont les éperons qui nous
excitent au danger, Lorsque, d'un air insouciant, nous espérons à-demi que l'ennemi joutera. L'Expérience particulière est une institutrice dangereuse ; elle enseigne
rarement le pour et le contre.
Et la surface dorée cache l'acier qui est au-dessous : Les enfants de la Guinée torride se moquent des mers glaciales, Et le Groënlandais morfondu ne croit pas aux soleils brûlants. Quant à toi, disciple de la Sagesse, fais en tes délices : S'il faut que tu soupçonnes, que ce soit toi-même: s'il faut que tu
espères, que ce ne soit point la joie.
Sb rcKstimntinn ïu CuuUtt.
3Le Stisetnent que l'homme prononce contre son frère est téméraire;
maintes fois, il est faux ; Car il ne Yoit point les ressorts du cœur, il n'entend point les raisons
de l'ame.
Le monde n'est pas plus sage qu'autrefois, quand l'épée mesurait la justice, Quand la lance vengeait le tort, et quand le sort décidait du droit, Quand l'innocence marchait, les yeux bandés, sur des socs de charrue
ardents.
Et quand l'eau dormante qui le condamnait livrait le sorcier au bûcher: Car, comme le sage de Salamis, nous attendons, souhaitant voir la
fin, (") Et nous déterminons le juste et l'injuste, selon que l'issue est malheureuse
ou fortunée.
Ne jugez point des choses par leurs événements, ni du caractère par la
providence ; Et parcequ'un homme est infortxmé, ne l'en croyez pas plus méchant, Car dans les bénédictions d'une plus excellente alliance, au lieu du soleil
de la prospérité, H n'y a que souffrance et châtiment, gages de la sage tendresse d'un Père.
UoîjCf cette mondaine : elle rayonne de gaîté et de joie ;
Le diadème de la grandeur ceint son front, des richesses incalculables
sont dans ses cofFres.
Elle rehausse sa beauté, comme Jézabel, elle est bienvenue dans les palais
des rois ; C'est la reine des fous du bel air, elle préside aux orgies du luxe : Et quoiqu'elle ne s'asseye pas comme Tamar, et ne s'arrête pas sur le
chemin comme Rahab, Néanmoins, dans le secret de son appartement, elle ne redoute point les
caresses et le crime.
60 DE l'estimation DU CARACTÈRE.
Qu'il y ait un Dieu, une ame, un jour de rétribution, elle s'en met peu
en peine, Le plaisir est l'idole de son cœur : elle n'a point soif d'un ciel plus pur. Enjouée et frivole, elle rit, et tous louent son amabilité ; Son doux sourire les ravit, et le torrent de ses générosités les enivre. Ainsi, selon le monde, elle a prospéré, l'idole et le désir de mille cœurs ; Et elle est morte comme elle a vécu, insouciante, affable et libérale. La tombe a englouti sa pompe, le marbre a proclamé ses vertus. Car les hommes l'ont crue parfaite, et ses aumônes ont publié ses louanges : Mais, ailleurs, un arrêt bien différent la place — avec les incrédules et
les prostituées !
Elle a mal usé de son dépôt, la splendeur ; et elle recevra le salaire de
son péché.
SÊleflarlrej encore ! voyez-vous cette jeune beauté, l'orpheline d'un curé
de village. Qui est mort, et lui laisse, pour tout bien, — sa bénédiction et un nom
sans tâche.
Des amis officieux, craignant d'entamer leurs bourses, Mettent cette fille éplorée dans un asile, triste supplément au foyer
qu'elle a perdu.
Étrangère, entourée de visages inconnus, elle boit l'absinthe de la
dépendance ; Elle est flétrie comme fille de l'indigence ; et le monde hait la pauvreté. Il n'y a point de prières dans cette maison; le jour qu'elle aimait à
sanctifier N'est distingué que par un surcroît de dissipation, par le désordre et les
excès du jeu:
La lasciveté est dans l'œU de son maître, et elle ne sait oîi se réfugier ; Personne ici-bas ne se soucie d'elle, on dirait même que son Dieu
l'abandonne.
Alors vient la promesse spécieuse, le faux semblant de l'affection, Et son cœur, étranger à la bienveillance, se souvient de son père ; elle
aime.
Un scélérat, abusant de sa confiance, se joue d'elle, et la chasse : Les hommes la montrent au doigt et rient ; les femmes détestent cette
proscrite :
Mais, ailleurs, un arrêt bien différent l'assied — parmi les martyrs ! Et Dieu, qui semblait l'avoir oubliée, honore d'une double gloire l'être
tombé.
DE l'estimation DU CARACTÈRE. 51
«ffilruant à la fortune, si tu risques tout contre une chance,
Les hommes, se pressant autour de toi, guetteront le mouvement de la roue,
Et si, dans la loterie de la vie, tu emportes le prix.
Quelle prévoyance ! quelle capacité ! que de courage ! que de sagesse !
Mais, si le sort te contrarie, si tu échoues dans une tentative dangereuse,
Voilà, c'est l'insensé qui a semé, et la récolte est digne de sa folie.
Le monde, heureux de s'être disculpé, ne remuera pas un doigt à ton aide ;
Car pourquoi ce spéculateur hébété serait-il un gouffre pour ceux qui
l'entourent?
Laissons-le s'abîmer : nous savions quelle fin l'attendait. Cet homme a manqué son but, et ses pareils ne voient rien au delà.
©.uant au crime et à l'innocence : tel homme marchera selon l'intégrité,
Année après année, sans reproche, juste et charitable, —
Mais, dans un moment sinistre, l'ennemi vient comme un torrent,
L'atteint, le tente, l'environne, — tant qu'il ne sait plus où fuir.
Il entend, peut-être, les sanglots de ses enfants affamés.
Et, rendu furieux par leurs cris déchirants, c'est un voleur ; il s'élance
contre le monde.
Ce monde qui l'affame, et nage dans l'abondance, — Ce monde qui lui refuse ses droits, — il lui ravit hardiment les siens. Je ne dis point qu'un tel est innocent ; mais son délit est peu de chose, En comparaison de celui du riche, qui n'a point daigné le secourir ; De celui du voluptueux, qui s'est détourné froidement de sa plainte; De celui d'une foule d'heureux, qui se complaisent en sa ruine.
33cut*être aussi que le venin de paroles haineuses, tombant sans cesse, et goutte-à-goutte.
Insulte, outrage, mépris, ont irrité, percé son cœur ;
Néanmoins, telle est sa patience et sa douceur, qu'il pardonne jusqu'à soixante-dix fois sept fois.
Mais, enfin, dans quelque moment de faiblesse, la tentation étant irrésistible,
Il frappe, de colère plutôt que de haine ; et, chance désastreuse,
Inflige à cet ennemi rancunier une mort instantanée !
Personne n'a vu le coup ; leurs démêlés, toutefois, étaient célèbres :
Des cris féroces demandent son sang, des mains brutales le traînent en jugement.
Alors vient la déclaration de l'homme, — Meurtrier, avec préméditation et malignité ;