DE LA G AIT E
Hâte-toi, durant ce premier calme, de la mettre en laisse, à l'aide de la Raison, Car les regrets ne sont qu'une folie énervante, et le moment de l'énergie
est venu.
Que dis-je ? l'avenir diligent rebâtira les ruines du passé.
<0tuant aux vaines frayeurs, aux tourments de la calamité possible ; Prie, et tu prospéreras ; fie-toi en Dieu, et abats-les sous tes pieds. Cède au fantôme, — et tu pèches ; resiste-lui. Dieu t'aidera: Hors de lui, il n'y a point d'espoir, point de courage réfléchi. Faible est la consolation de l'incrédule, homme sans Dieu ; Quelqu'un osera-t-il lui conseiller de se défaire de ses frayeurs ? Lafrayeur est son héritage, il lui est assigné par la justice et la miséricorde, Pour contraindre celui qui tremble au salut, si, par hasard, il se convertit
et cherche son refuge en Dieu.
Néanmoins, qu'il imagine, si bon lui semble, que tout ce qu'il regarde
comme fortuit Peut être pour lui aussi bien que contre lui ; les dés ont plusieurs côtés ; Et de plus, comme dans les souffrances du corps, les maladies suivent de
près les appréhensions, Ainsi, dans les infirmités de l'ame, la crainte est la pâle avant-courrière
de l'infortune.
H serait prudent, même dans un chaos de hasards, d'avancer d'un pas
intrépide, Car l'homme courageux est tranquille, et il lui est permis de maîtriser la
circonstance.
La plus forte armure est celle qui revêt le cœur, Et l'épée dont acun adversaire ne saurait parer le coup, est un esprit
hardi et joyeux ; Dans l'ancienne guerre, les catapultes étaient dignes des Titans, écrasant
l'ennemi sous des rochers :
De même, un cœur dont les ressorts sont bons rejeté aux asaillants tous
ses fardeaux.
Se marcï)atsf pesamment, accablé de soucis, et je tombai dans les transes
de la douleur ; Et voilà, une vision, mon ange gardien me la communiqua. Je vis une montagne immense et escarpée, le majestueux Rocher des
Siècles ; Le soleil éclairait sa cime, à mi-chemin les tempêtes se brassaient, de
profonds ravins étaient à sa base.
158 DELAGAITE.
Comme je regardais un nuage épais et noir, tombant tout-à-coup du séjour du tonnerre
Inonda, comme une cataracte d'écume, un vallon étroit et riant.
Cette masse de vapeurs semblait oppresser la terre,
Et de lamentables sons, semblable aux voix de ceux qui étouffent, en sortaient.
Alors, me promenant sur la montagne, au beau midi de l'été.
Inspiré parla compassion, je criai à haute voix. Venez jouir ici des rayons du soleil.
Ma voix, comme un rayon de lumière, avait traversé le brouillard ;
Et je vis deux familles, dont je connaissais, il y avait longtemps, les noms :
Le Courage, qui luttait dans les ténèbres, intrépide et joyeux.
Monta, d'un pied léger, à l'échelle lumineuse créée par la voix de l'espoir ;
Une compagne aux yeux ravissants, sautillait à côté de lui,
Je regardai, je la reconnus, je saluai l'aimable Gaîté ;
Un enfant reposait dans son sein, riant petit babillard.
Fruit de la Gaîté et du Courage, — son nom ne serait-il pas le Succès !
Ainsi, quand les heureux époux furent auprès de moi sur la montagne,
Le tendre père prit l'enfant, et le mit sur son épaule afin qu'il y jouît des rayons du soleil.
0llors je regardai dans la vallée, car j'entendais un gémissement sourd, Un faible cri de désolation, que les vapeurs semblaient étouffer. Ainsi je descendis le puits de crystal de cette mine empestée. Brûlant de sauver les malheureux, mais ceux que je cherchais fuyaient à
mon approche.
J'aperçus, enfin, dans l'éloignement, un nain tremblant et ridé Qui se cachait sous le manteau d'un pleureur, spectre gigantesque : Alors je connus la Lâcheté et la Tristesse, et je les suivis, malgré les
ténèbres, Guidé par le frôlement de leurs robes, par leurs gémissements, et par
leurs cris étouffés.
Jusqu'à ce que le triste couple eût péri dans un gouffre suffocant, — Et voilà, leurs os y blanchirent pour servir d'épitaphe au Désappointement.
^însî je vis que le Découragement était la mort, et je jetai au loin mes
fardeaux ; Allégé par cet effort, je m'élevai au dessus du monde ; Même, dans cette étrange vision, il me sembla prendre un vol sublime, Et les noms donnés à mes ailes furent la Gaîté et la Sagesse.
ïiBt.
33atle, pauvre dépendant d'aujourd'hui, que personne ne peut assurer de
demain, Déclare, de bonne foi, quel prix tu mets à hier N'est-ce donc qu'une écriture dans la poussière tracée par le doigt de la
paresse.
Que l'Industrie, adroite ménagère, effacera pour toujours ? Est-ce un sillon sur le sable formé par les vagues folâtres, Que le flux, à son retour, se hâtera de fouler aux pieds ? Est-ce la fumée pâle et bleuâtre, qui, s'élevant de la cabane du paysan, S'est mêlée à l'air limpide, avant qu'elle ait atteint la cime des mélèzes ? N'est-ce qu'une vision, légère et vaine, que le sage oublie bientôt? Est-ce l'étranger, l'hôte d'une nuit, — qui s'en est allé, personne ne sait où? Hélas ! cœur frivole, dont voilà les pensées. Hélas ! pauvre être séduit, à qui Hier n'offre que de telles espérances.
Vofla ces temples d'Ellora, le sanctuaire du bramin creusé dans le roc, Voilà cette falaise de granit, que la mer du nord attaque en vain, — L'antique et vigoureux sapin de la forêt, — vérités vigilantes de la vie, Ce convive qui est toujours présent ; ce n'est ni un étranger, ni un esclave,
mais un fils, — Cependant, ô mortel, ce ne sont là que vanité, que rêves, transitoires
comme l'arc dans le nuage.
En comparaison de ce fait solide, ce Hier, dont tu te souviens si peu.
UÎOIS, et que je te donne un exemple oh la Nature nous instruira ; Les preuves de la vérité naissent en abondance dans ses jardins, Adressons-nous là-bas au bûcheron ; il menace l'orme de sa cognée, Et aussitôt les coups redoublés résonnent dans l'air glacé : Les écoliers de village se groupent avec empressement autour de la corde
tendue, Poussant des cris, se baissant pour tirer, levés en l'air par leur élasticité ; L'arbre géant se covirbe comme Sisera, se courbe lâchement devant ses
ennemis, — Ses tendons craquent, de sourds gémissements annoncent son angoisse,
Goliath chancelé,
Le coin est enfoncé, — la scie atteint son cœur, — et voilà, avec une lenteur
majestueuse, Le monarque tremblant se lève de son trône, — baisse la tête, éclate, — et
tombe !
3lt STconc mutilé n'en donnera pas moins une leçon à l'homme,
Et de la sëve de cet orme nous distillerons le vin de la Vérité.
Observez-vous ces cent anneaux, concentriques au cœur.
Dont les vagues diversifiées tourbillonnent jusqu'au rivage de l'écorce
vermeille ?
Ce sont des hiers accumulés, et aujourd'hui tous sont présents. C'est ici le jugement de l'arbre, histoire personnelle irrécusable: Il y eut une gi'ande sécheresse, il y a sept ans, — et le septième anneau se
rétrécit ; La cinquième année au-delà, il y eut un demi-déluge, — le cinquième
anneau est cellulaire et large.
Ainsi, mortel, tu es le résultat, la croissance de bien des hiers, Qui impriment dans le secret de ton ame les caractères du bien-être et de
la douleur :
Tu es le calendrier de toi-même, le registre vivant de tes actions ; L'esprit a ses cicatrices aussi bien que le corps, sensibles et douloureuses
dans leur saison :
Voici un nœud, — c'était un crime ; voilà un chancre, — l'égoïsme ; Ici, vois-tu ? le cœur est pourri ; la, peut-être, l'aubier est sain. La nature n'enseigne point en vain ; tes œuvres sont en toi, elles viennent
de toi ; Quelque mauvais pli actuel doit son origine à de vieilles erreurs : Marches-tu maintenant dans l'intégrité ? Ne verse pas sur tes blessures
du poison au lieu de baume, Comme si, aujourd'hui, un peu de bonté pouvait efifacer le péché
d'hier : Tu as la vie et la lumière, c'est bien heureux; et celui qui frappe te fait
miséricorde, Fumant la racine, émondant la branche, et attendant tes fruits tardifs ; Mais, même ici, tel que te voilà, joyeux, peut-être, et insouciant, Les taches du mal passé sont sur toi, le registre de ton crime est
en toi :
C'est que plusieurs hiers te maudissent, plusieurs hiers de péché, Qui empoisonneront bien des lendemains, quoique tu n'y prennes plus
garde.
3L*^ommet par conséquent, ne s'inquiétera-t-il de rien, défiant follement
son Juge, Vu que l'Être tout-puissant seul peut faire de ce qui fut ce qui n'est point? Il le devrait, — ainsi parle Satan ; il faut qu'il le fasse, — prétend l'Athéisme ; Il le peut, — telle est la pensée du libertin ; il le fait, — dit le monde inique : Mais toi, dont le cœur est plus humble, étudiant plus sage dans ta simplicité, Ecoutant de bonne heure l'avertissement de la Nature, sois attentif au
conseil affectueux de la Religion :
H est vrai, ce changement est un bonheur, et la pénitence est infiniment
précieuse; Mais ne te confie point à ton changement, ne t'appuie point sur le repentir ; Car nous sommes tous corrompus jusqu'au fond du cœur, quelque unie
que semble la surface ; Le teint rayonnera-t-il de santé, si la corruption ronge les os ? Le péché est notre portion à tous ; toi-même, cher nourisson de la
tendresse, Tu n'es point sans souillure, malgré ta beauté ravissante, — ni toi, modeste
patriarche de la vertu.
^msî, contemple un meilleur arbre, l'Arbre de Vie, oh il est permis à
tous de se greffer.
Retranche-toi de toi-même, cette racine creuse, afin d'être enté sur une
Vigne plus excellente.
Désespère, ô mortel, du bien comme du mal ; arrache cette tunique
empoisonnée ; Jamais le passé ne se répare, que le présent soit ce qu'il voudra. La pénitence et les verges sont inutiles, le j eune et les veilles sont superflus : L'adresse actuelle de l'escrimeur, peut-elle effacer ses cicatrices ? C'est l'homme qui s'affame comme un faquir, c'est l'homme, pauvre dévot,
qui s'immole, La torture et la fatigue ne sont rien, mises en balance avec le salaire de
l'Eternité :
Mais, c'est Dieu, qui est ému de compassion, pour le plus humble, le plus
pauvre, le plus criminel.
C'est lui qui donne libéralement comme un roi, ne demandant, pour tant
de miséricorde, que la reconnaissance.
Regarde ce généreux Substitut ; à la vue de tes douleurs, il eut pitié de toi, H se courba sous la montagne de ton péché, et il périt, — hormis le Dieu. C'est la qu'Atlas se leva dans toute sa force, et Prométhée dans son
amour est là,
Épanchant sur la malheureuse humanité les trésors obtenus du ciel : Ne les rejeté point, cache-les dans ton cœur, pauvre pénitent qui les reçois, Que la reconnaissance t'excite au bien, et la crainte salutaire à l'obéissance ; Souviens-toi que la serpette est afilée, et qu'elle retranche les chancres
de la vigne même ; Souviens-toi que douze furent choisis, et qu'un de ces douze vit — dans la
perdition.
23e 33lus, l'ame qui n'est pas reconciliée est le bison des prairies, Poursuivi par ces loups attroupés, tant de coupables hiers : Il fuit comme Deucalion, dans sa terreur, jetant le caillou derrière lui, Le caillou qui ajoute un nouveau spectre au nombre de ceux qui le
harcèlent. (") Derrière toi, ô mortel, une tempête s'élève qui devrait ramener ta barque
au port ; L'ennemi, l'ennemi s'acharne sur tes traces, persévérant, certain de la
victoire, brûlant de se venger ; Jour après jour, solennellement, silencieusement, le terrible passé te
suit, — n boite, mais son pas est ferme ; car il attrape le présent dans l'éternité : Et comment échapper au présent-passé cet ennemi dans l'avenir ? Comment détourner cette calamité résultat vivant de causes qui n'existent
plus ?— n faut franchir d'un saut hardi le terme de sa naissance, et remonter au
delà de ses souvenirs, Entés sur l'Arbre de Vie, qui était avant qu'il y eût un hier : n n'y a point de refuge plus récent que l'Être qui a vu la création. Où l'enfant du temps puisse se soustraire à ce hier qui le condamne. Voilà la cité du Salut ! bravant la furie du Vengeur, Elle est tout proche, la porte est fermée au loquet, hâte-toi, il y va de ta
vie, pauvre persécuté !
Le Crime, ce gladiateur, combat, comme autrefois, armé d'un filet et d'un
poignard, Embarrassant dans la maille des hiers, frappant du poignard d'aujourd'hui : Fuis, ton épée est brisée au poignet ; fuis, ton bouclier est en éclats ; Saute les barrières, et confonds-le : l'arène du passé est à lui. Les bornes du Crime sont les cycles du Temps : tu ne seras hors de
danger que dans l'Éternité ; Il n'y a que les bras de Dieu qui puissent te délivrer d'Hier.
aujnîirriiui*
il^tnteitant, est le tic-tac continuel de l'horloge du temps, Maintenant, est le mot d'ordre du sage, Maintenant, est inscrit sur la
bannière de l'homme prudent. Chéris ton aujourd'hui, et apprécie-le bien, avant qu'il s'engoufre dans
le passé.
Ménage-le, car qui est ce qui t'assurera d'un lendemain ? Voilà, tu es, cela suffit; que l'objet de tes soucis soit le présent; Laisse le passé à ton Rédempteur, confie l'avenir à ton Ami ; Mais quant à aujourd'hui, fils de l'homme, économise les instants, La récolte de ton hier, la semence de ton lendemain.
J^îcx au soîr, un jour expira ; ce jour fut jugé selon ses œuvres :
Tu te couchas, les ténèbres, le sommeil, émule de la mort, t'enveloppèrent
comme un linceul.
Mais, à la trompette du matin, qui réveille un monde ressuscité. Tu t'es levé comme les autres, pour jouir de la vie d'un nouveau jour: Crains que la folie ne te donne lieu de pleurer sa présence transitoire, Crains que, demain, tu ne dises, en soupirant, plût à Dieu que ce jour
n'eût jamais été !
S[U)Olirïl'])ut, toutefois, tu entres dans la lice ; il faut montrer du courage, Et jouter pour l'honneur, le devoir, la vie, ou la mort sans reproche : Aujourd'hui, la force de ton ame est mise à l'épreuve, Mandan, chef
intrépide ; C'est aujourd'hui qu'il faut faire la garde, Ô sentinelle ; c'est ici le jour
de ton répit, Ô captif:
Que dirai-je encore ? aujourd'hui oifre l'occasion précieuse de triompher
et de jouir, — Kéjouis-toi, sois reconnaissant, sois modéré : il y a des aspics parmi les
figues.
L'argile du potier est dans tes mains, — afin que tu la façonnes ou que tu
la gâtes, selon ta volonté, Ou que tu laisses follement cette masse informe durcir au soleil.
^tijour"li'i)UÛ forme brillante, ange propice. Que je lutte avec toi, Je ne te laisserai point aller que tune m'aies béni ; bénis-moi. Aujourd'hui: Aujourd'hui, jardin ravissant, délicieux Eden, que je cuille tes fruits ; J'ai dérobé d'amères connaissances, donne-moi Aujourd'hui les fruits de
la vie :
Vrai temple d'Aujourd'hui, que j'adore au milieu de ta gloire, ô Sion ! Je ne trouve nul autre lieu, nul autre temps, que ceux où je suis Aujourd'hui:
Retraite vivante d'Aujourd'hui, que j'aie recours à toi, arche de refuge: Le seul espoir, la seule chance, que je vois, c'est Aujourd'hui : Riche banquet d'Aujourd'hui, que je me régale, de toi, manne salutaire ; Ma seule nourriture, ma seule provision, c'est le pain quotidien, Aujourd'hui !
Vofla, tu es le pilote du vaisseau, l'armateur de ce riche galion,
Capable, malgré ta faiblesse, de gagner le port ou de périr :
La boussole et la carte sont sous ta main : le mouillage et les rochers te
sont connus ; On t'a précautionné contre les récifs et les bas fonds ; tu vois le havre et
le phare.
Ton étourderie ou ta négligence poussera-t-elle le noble vaisseau sur les
brisants ?
La main du timonnier gouvernera-t-elle vers la côte opposée au vent,
côte fatale ?
Toute excuse est vaine ; tu peux échapper ; tu es responsable du mal : Tout murmure est vain ; tu peux vivre : ton ame est vouée au bien. Aujourd'hui, dans le voyage de la vie, sur le sombre courant du temps, Tiens-toi courageusement à la barre : dirige ton cœur sur l'étoile polaire,
et tu seras sauvé ; Aujourd'hui, lorsque tu passes les écueils, les sables mouvants et les tourbillons de la tentation.
Livre, un moment, le gouvernail à lui-même, laisse le vent avoir le dessus,
et sois naufragé.
3la Qtxist de la destinée de l'homme c'est Aujourd'hui, c'est un péril qui revient sans cesse.