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DEMAIN

Veux-tu t'eohardir contre le passé, et tous ses souvenirs fâcheux ? Veux-tu être en sûreté dans le présent, au milieu de ses dangers et de

ses tentations ?

Veux-tu bien espérer de l'avenir, quoiqu'il soit incertain et infini ? Hâte-toi, repens-toi, crois, obéis ! alors ton courage est celui d'une légion. Recommande à Dieu le Passé, avec tous ses maux irrévocables, Humblement, mais avec une confiance joyeuse, et bannis les vains regrets ; Viens à lui, viens sans cesse, déposant à ses pieds le Présent avec tous

ses soucis.

Viens hardiment, avec la prière de l'amour, et éloigne de toi l'inquiétude

personnelle ; Commets l'Avenir à sa volonté, l'Avenir préordonné quoique inconnu ; Avance, plein de zèle, dans l'intégrité, et Dieu bénira ta foi : Car, quelle que soit ta faiblesse, un Conquérant irrésistible est avec toi. Ton Ami, le même pour toujours, le même hier, aujourd'hm, et demain; Cet ami, immuable comme l'éternité, te fera lui-même des amis De tes adversaires transformés, hier, aujourd'hui, et demain.

ï'auttirr.

ffifttinîre est la dignité de l'Écrivain : j'exalte mon emploi ;

Quoique, au milieu de tant d'infirmités, je l'exerce si mal.

C'est être du nombre d'une noble bande, le bonheur du monde,

Dont les lèvres des hommes sont le séjour, dont le cœur des mortels est la demeure,

Qui font les délices de la Mémoire, et qui errent parmi les visions de l'Espoir,

Qui jouissent, pour l'éternité, de la communion des bons, et qui titrent de frères les plus sages,

Dont la voix a triomphé du Silence, et dont la lumière a dispersé les ténèbres,

— Brillants qui jètent leur vif éclat sur la robe de la nuit, harmonie qui s'élance du milieu du chaos, —

Ce sont eux dont la sagesse réjouit les nations, et qui bénissent la postérité la plus reculée,

Le bien qu'ils font n'a point de limites, la gloire qu'ils obtiennent est inestimable ! —

Nous ne parlons que des Chefs, laissant là ceux qui sont au-dessous des Premiers,

Ne tenant aucun compte de chétifs écraivailleurs, ne prodiguant pas une pensée aux insectes de la fange ;

Nos yeux se lèvent au-dessus de la foule, qui tâtonne, la torche à la main, dans l'obscurité.

Et nous contemplons le ciel de la renommée, les lampes constellées de la science.

Témoins éternels de l'esprit, évidence incontestable de son pouvoir.

De précieux volumes, pierres vivantes, composent le tem^sle de leur auteur ;

Malgré son humble origine, il a le pas sur les princes, — quoique indigent, les riches l'honorent,

170 l'auteur.

Lorsque le Génie, chef invincible, livre aux vents sa bannière déployée.

Juste dans ses desseins, se possédant lui-même, doué de nombreux talents,

Le Crésus intellectuel avance, fier de ses trésors ;

La perception, subtile et claire, rayon céleste, brille sur son front,

D'un coup d'œil il lit la pensée des hommes, et les brouillards se déroulent à son aspect ;

Les sages l'ont nommé leur capitaine, les insensés redoutent sa présence,

Ceux qui excellent en vertu le bénissent, priant pour lui, et les méchants font son éloge lorsqu'ils le maudissent ;

Sa voix, dont l'efficace est merveilleuse, soulève le monde, comme une trompette.

Et les rois s'honorent d'être comptés au nombre de ses amis.

2Lcs gi-ands auteurs sofit rares : je justifie mon emploi ;

Quoique de faibles imaginations, comme la mienne, lui fassent si peu

d'honneur.

Il revêt d'immortalité des faits expirants et prêts de s'évanouir, Embaumant, comme dans une goutte d'ambre, les pauvres insectes d'une

heure.

Répandant la douce lueur de l'intérêt sur des souches et des pierres, Et éclairant de splendeurs classiques les lieux ténébreux du monde. Il a le secret de rendre le passé présent, et de se prévaloir du passé pour

l'avenir.

Délivrant les pensées, les paroles, et les actions, des ténèbres de dehors

de l'oubli.

Oîi sont les sages et les héros, géants d'autrefois ? — Où sont les redoutables rois, qui régnaient avant Agamemnon? — Ils dorment sans être pleures, sans qu'on les honore, une nuit profonde

les voile ; Hélas, ils sont morts sans archives, avec eux leur mémoire a péri. Où sont les nobles de Ninive, les juges mitres de Babylone ? Où sont les princes d'Edom, et les rois pontifes de la Thébaïde ? Le Satrape doré et le Tétrarque, — le Hun, le Druide, et le Celte? Les princes négociants de Tyr, et les génies qui sculptèrent Eléphanta ? Hélas, le poète les oublia ; la mémoire les désavoue ; Hélas, ce sont des feuilles mortes, sans sève, tombées de la guirlande qui

décore la renommée.

Parle, Etrurie ! à qui furent ces os déposés dans la tombe à tant de

frais ? — Récite, Herculaneum, les titres qui résonnaient jadis dans tes palais, —

Xanthe Lycien, tes citadelles sont muettes, et l'honneur de leurs architectes n'est plus ; Copan et Palenque, ruines spectrales de l'occident, la forêt a englouti vos

sculptures ; (') Syracuse, — tu ne dis rien du passé! — Carthage, tu es effacée de nos

souvenirs !

Egypte, rivages merveilleux, vous êtes ensevelis sous les sables de

l'oubli !

Hélas, durant votre brillante jeunesse, le Temps lui-même était jeune. Et personne n'osa lutter avec cet Ange, aux nerfs de fer, l'amant de

l'Espace ; Ainsi il passa d'un vol vigoureux, sans laisser tomber une plume, Dont quelque vénérable scribe aurait pu célébrer vos mérites et votre

renommée.

Au delà de la vaste mer atlantique, dans les régions où le soleil se couche. Demandez aux Incas couronnés de plumes, qui régnaient dans l'ancien

Pérou, — Demandez aux illustres Caciques, aux pontifes des pyramides Mexicaines,— Demandez à mille tribus tatouées, la haute noblesse de la Nature, Qui erraient jadis dans l'Elysée de leurs prairies, libres, généreuses, et

fortunées.

Qui, maintenant, dégradées et dans l'exil, ayant vendu leur patrie pour

rien.

Se perdent et s'éteignent dans les mers du nord, comme le soleil dont

elles suivent la course, — Oii sont les annales de leurs exploits, de leur prouesse digne d'Achille, La sagesse de Nestor, la chevalerie de Manlius, l'éloquence naturelle de

Cicéron, L'habilité de Xénophon, l'ardeur d'Alcibiade, la fermeté de la mère des

Maccabées, L'amour fraternel digne de l'envie d'Antigone, l'honneur et la grandeur

d'ame de Régulus ?

Hélas, leur gloire et leur honneur se sont évanouis comme le nuage d'un

beau jour.

Hélas, ils sont réellement morts ; ils ne sont pas inscrits dans le livre des

vivants.

Cest un noble privilège qui celui de l'Écrivain ; je purifie mon emploi, Quoique dans mes mains il soit souillé de taches terrestres.

172 l'auteur.

n est le précepteur et le guide du monde, le Mentor de ce riant Télémaque,

Conseillant, consolant, secourant, — le bienfaiteur et l'ami de l'homme.

Aumônier du ciel, salut de la terre, ministre patient de tout bien,

La plume compatissante et zélée de l'homme sage et pieux est une bénédiction :

Adorateur de la nature, nouveau-né de la grâce, riche en tendres sympathies,

Le feu dans l'ame, l'éclair dans l'œil, le poète épanche son cœur :

Prêtre de la vérité, champion de l'innocence, portier du temple de la renommée.

Examinant tout scrupuleusement, le pâle historien travaille :

Ennemi du mensonge, acolyte de la science, ferme et modeste raisonneur,

Le calme philosophe met ses faits en ordre, notant, page après page, leurs principes.

Ceux-ci font le bonheur de l'humanité ; d'autres presque aussi dignes d'honneur,

Remettent l'esprit harassé par un enjouement aimable et des récits divertissants :

Mais il en est d'autres, acheteurs et vendeurs dans le temple,

Qui déshonorent leur haute vocation, avides d'un gain malhonnête ;

Ily a aussi des êtres sordides, faiseurs de livres, qui les regardent comme une marchandise ;

Ne cherchant ni l'utilité, ni la vérité, ni la renommée, mais vendant leurs âmes à Mammon :

Ô faux frères ! vous connaissez le travail, il est vrai, mais vous ignorez l'amour ;

Ô prophètes menteurs, âmes glacées, que jamais la vie de l'inspiration n'anima ! —

Il y en a aussi, vains et frivoles eux-mêmes, qui tâchent de gâter les autres.

Captivant la jeunesse par des chants lascifs et mélodieux, et la vieillesse par des maximes égoïstes ;

Ingénieux mais sans cœurs, spirituels mais profanes, ils grossissent la rivière de la corruption :

Brillants satellites du péché, — mon ame, qu'on ne te trouve point dans leur assemblée.

Il y en a aussi, qui, détestant la religion, tâchent de démontrer que c'est une fraude pieuse,

Leur seul but, leur seul espoir, étant de confondre les bons:

Malheur à eux ! car leurs œuvres vivront ; oui, leur condamnation sera

complète :

IMalheur à eux ! leur écriture témoignera contre eux à jamais.

33urc est la félicité de l'Écrivain: j'exalte mon emploi; Faiblement, je l'avoue, n'ayant qu'effleuré la coupe de ses moindres plaisirs.

C'est éprouver les émotions du cœur d'un père envers l'enfant qu'il aime ; Faire de son petit monde sa joie, charmé de son arrangement exquis. Le poème n'est ce pas un édifice de l'ame ? nous aimons ce que nous

créons :

Ce choix et cet ordre harmonieux, — que la composition est une tâche

agréable !

En vérité, quand le volume de l'univers fut enluminé par son Auteur, Dieu se réjouit, et bénit son ouvrage ; voilà, il était trèsbon. L'image du Créateur ne se réjouira-t-elle point dans l'ouvrage de son

esprit.

Contemplant le bâtiment qu'elle a construit, avec reconnaissance, avec

une douce complaisance ?

La Minerve de son cerveau, d'une symétrie parfaite et armée de toutes

pièces, Ne sera-t-elle pas la joie de l'ame, la lumière des yeux du père qui l'a

conçue ?

Va chez le sculpteur, et interroge-le au sujet de ses songes; demande-lui

pourquoi ses nuits sont si lumineuses ? Des traits angéliques, des formes ravissantes, éblouissent le pâle Pyg-

malion ; Va chez le peintre, et analyse ses rêves ; demande-lui pourquoi ses jours

sont si brillants ?

Un dessin rare, un coloris exquis, charment les heures fugitives de Par-

rhase :

De même, soutenu par la vivacité de son esprit, enchanté de fantaisies

magiques.

Le jeune auteur enthousiaste avance d'un air joyeux: Que son cortège est beau ! des légions de pensées brûlantes Se pressent autour de l'étendard de son ame, et ils ont choisi pour chef

sa Volonté ; Voilà, sa cour est celle d'un monarque ; des idées nobles, de sublimes

imaginations Grossissent, cavalcade pompeuse, la splendeur de son Etat Spirituel ; 15*

Voilà, — il est délicatement servi: car souvent, dans le calme de sa solitude,

Quelque éblouissante Egérie, création de l'ame, sourit aux vœux de son Numa ;

Voilà, — il est heureux; la félicité brille dans ses regards, et son cœur est une fontaine scellée.

Tressaillant en secret de joie, d'une joie que le vulgaire ignore, et modérant l'extase de ses plaisirs !

SïViouons^lc : qu'il est illustre, qu'il est honorable, que ses privilèges sont

amples, que son bonheur est réel, Qu'il est beau dans son indépendance majestueuse l'Auteur qui s'est

anobli lui-même !

Dieu qui le doua d'une ame, l'a chérie avec tendresse, l'a imbue de

pureté.

L'instruisant par les doux murmures de la sagesse, la comblant des trésors

du contentement :

C'est pourquoi, s'appuyant sur son Dieu, dépendant de lui, quant à l'ame

et au corps.

Son esprit n'est sujet à nul autre, il n'appelé aucun homme Maître, Ses espérances sont grandes, éternelles, il méprise de chétives ambitions ; Il se soustrait à la misère des éloges, et il a pitié de la faiblesse de Tenvie : S'il obtient des honneurs, tant mieux ; il lui est permis de s'humilier ea

les acceptant ; S'il est censuré, cela vaut mieux encore ; son plus grand ennemi l'instruira. L'éminence est le droit d'aînesse de l'ame supérieure ; son berceau est

un nid d'aigle :

Attendez seulement que ses ailes soient venues, et le Génie prend son

essor vers le soleil :

Il laisse les reptiles de la montagne s'élever peu à peu. Et si son aile rapide se repose au sommet, c'est pour tenter un vol plus

sublime.

Satisfait d'une conscience pure et sans tache, il fait peu de cas des louanges :

Quoi, si le prophète est sans honneur ? Il peut s'en passer : Si les pygmées tapent sur le dos de l'honnête géant, qu'est-ce que cela

lui fait ?

Flatte sa grandeur, il le souffre obligeamment: blâme-le, — tu joutes

contre une pyramide :

Toutefois, il n'entend jamais sans contrition la juste censure des bons,

l'auteur. 175

Et il serait fâché de perdre l'éloge d'un sage, car c'est un joyau rare et précieux :

Quant à la harde des esprits médiocres, et aux fanfares vulgaires de la renommée.

S'il y fait la moindre attention, son honneur exige qu'il les dédaigne.

Chétive est la merveille, et frivole la gloire, lorsque autour de ses fruits exquis

Le ver, la guêpe, et une nuée de mouches, s'attroupent et se régalent ;

Le caprice de la mode, l'aiguillon de la critique, et les torrents d'adulation, il les méprise ;

Demandant gaîment à la foule la faveur d'être oublié :

Cependant, ses fruits mûrissent, et leur parfum se répand au loin.

Un festin pour les élus, — pour plusieurs qui ne sont pas encore nés, — et qui en savoureront les délices.

^tnsî, humblement soumis à Dieu, mais fier de son indépendance, Avance, entouré de plaisirs, l'homme que sa plume anoblit : Architecte glorieux, il s'est érigé un monument plus durable que l'airain ; Les enfants de ses enfants chériront sa mémoire, ils en feront le sujet de

leurs entretiens :

Sa dignité 1' élève au-dessus des princes, l'univers est son débiteur. Son privilège est la bénédiction éternelle ; déjà, son bonheur répand une

vive lumière, Car il a part à cette grande Election, c'est un homme entre mille, Dant la voix est allée par toute la terre, et leurs paroles jusqu'au bout

du monde.

%t 3Bptht

CTout ce qui existe est mystère ; les mystères s'expliquent par des mystères ; Cependant, le secret de tous est unique, simple dans sa grandeur : Tous compliqués, bien que le sentier soit ouvert, à ceux qui connaissent

le chemin ; Tous inapprochables, quoique d'un accès facile, à ceux qui ont la clef: Nous errons dans de merveilleux labyrinthes, mais à l'aide d'un fil nous

triomphons de ses détours ; Nous voguons sans carte sur les mers, mais voilà ! l'étoile polaire est

au-dessus de nous. Si tu remontes au bon plaisir de Dieu, il n'y a point d'énigme qui ne se

résolve en lui, L'axiome de la raison est un Dieu qui se voile, et toutes choses vivent

dans son ubiquité :

Il n'y a qu'un grand secret ; mais celui-là se cache partout ; Comment l'infini, qui se prolonge toujours, et qu'on ne saisit jamais,

serait-il compris dans le Temps ?

Un pauvre boiteux, Œdipe terrestre, devinera-t-il l'énigme de l'univers ? Non ; il faut que l'épée de la foi tranche le noeud gordien de la nature.

Mcu, qui pénètre tout, est partout le mystère de chaque être ;

Le pourquoi de son caractère et de son essence, la fontaine de ses vertus et de ses beautés.

L'enfant demande à sa mère, — Pourquoi la violette est-elle si douce ?

La mère répond à son nourisson, — Mon bijou, Dieu l'a voulu.

Les sages se plongent dans l'abyme de la science, mais toute leur profondeur est en paroles,

Ils discernent quelques anneaux de la chaîne circulaire des conséquences.

Et alors, après tant de doutes et de disputations, ils se trouvent au point d'oîi ils sont partis.

Selon la sèche conclusion d'un rustre, les choses sont parce qu'elles sont.

Pourquoi les prés sont-ils verts ? n'est-ce pas pour le plaisir des yeux ?

aiais pourquoi la verdeur charmerait-elle les yeux ? c'est le bon plaisir

de Dieu.

Pourquoi l'oreille fait-elle ses délices de sons mélodieux ? Qui est-ce qui détermina le nombre de ces sons, et qui fixa les lois de

l'harmonie ?

Qui est-ce qui apprit à l'oiseau à construire son nid, et qui prêta à

l'arbrisseau sa vie, Ou qui pesa dans la balance de l'ordre la faculté d'attraire et de repousser? Qui est-ce qui perpétue le mouvement des mondes, de la mer, et du cceur ? Qui est-ce qui a commandé à la gravitation de lier tout à sa sphère ? — C'est que comme une falaise de pierre calcaire est une agrégation

d'innombrables coquilles, Une matière concréfiée de plusieurs, un mystère formé de mystères. Ainsi Dieu, qui se perd dans les nues de l'immensité, est la cohésion de

tout ce qui existe, Et des secrets, sublimement confus, pénètrent cet Univers, Lui-même : Comme est le tout, ainsi sont les parties, qu'elles soient grandes ou petites ; La nature du soleil n'est pas plus inexpliquée que le tissu de l'aile d'une

fourmi.

^înst, la divinité, présente partout, exerce sa volonté indépendante. Volonté, une quant au moral, mais multipliée à l'infini quant aux moyens ; Et l'uniforme prudence de sa volonté passe pour loi, Jusqu'à ce que l'homme inconstant s'imagine que la volition anime

l'argile du potier :

Dieu, père sage, ne donne point de raisons à ses enfants ; Mais il résout en secret et avec bonté : car les causes engendrent la dispute : Alors nous, ses enfants, qui errons dans les ténèbres, observons son

dessein invariable.

Et nous investons la créature passive de l'énergie et de l'habileté de son

Maître :

Voilà pourquoi les hommes d'autrefois s'arrêtèrent devant les idoles, au

lieu d'aller jusqu'à Dieu, Voilà pourquoi, dans ces derniers temps, nous ne voyons plus Jéhovah

dans ses œuvres.

Le grand nom de Dieu c'est Mystère ; Il est un mystère de bonté ; Un autre, un des hiérarques du ciel, usurpa le mystère du péché. Dieu est Roi, et roi de lui-même ; il s'est couronné de sainteté ; Un autre trouva le diadème brûlant de l'iniquité, et il s'en décora. Dieu est séparé de ses attributs même ; mais de toute éternité il a voulu

le bien ;

C'est pourquoi, librement, quoique immuablement, il est sage, juste,

aimant :

Mais l'ambition, dont les anges sont susceptibles, vit le mal, jeté de côté

dés le commencement.

C'est Lucifer qui le vit, et ne dédaignant point ces noirs insignes que

personne ne réclamait, Il les convoita, les vola, voulant être réputé Dieu ; Toutefois, dès qu'il toucha les robes lépreuses, voilà l'apostat s'était trahi.

Ctclut qui existe de soi-même, dont les caractères sont l'amour, la

puissance, la sagesse, et l'ubiquité.

Ne pouvait demeurer seul, mais il voulut et il effectua la création. Ainsi, par une exhalaison continuelle, obscurcissant le vide par la matière, Naquirent de la Divinité féconde les créatures de son intelligence. Des êtres dont son souffle est la vie, étaient nécessairement moins parfaits

que lui.

Et par conséquent moins susceptibles de bonheur, ce qui restreignit sa

bienfaisance ; Voilà pourquoi, afin de développer cette susceptibilité intensive, dans une

éternité de progrès, n a permis aux ténèbres de rehausser la lumière, et à la douleur d'accroître

le plaisir :

Pour accumuler le bonheur sur les objets de son amour, il a permis le

péché et l'angoisse.

Apportant ensuite une amnistie inattendue au crime, à la douleur, et à

la honte :

Exempt de péché, personne n'aurait joui de la rédemption, personne

n'aurait été revêtu de Dieu ; Exempt d'affliction, le conflit aurait été inconnu, et le ciel aurait été frustré

de ses consolations :

Si, même, le mal ne s'était fait voir, si les tourments de l'épreuve ne

s'étaient fait sentir.

Les hommes n'auraient pas apprécié le bien, les anges n'auraient pas fait

grand cas de leur sécurité.

En cela se révèle, à l'œil de la raison, le mystère de la grâce, Qui bénit, en permettant le malheur, et qui enseigne par le mystère du

péché.

© Cîi)rctîen» dont la curiosité châtiée aime les objets mystérieux,

Les considérant comme des ombres et des éclipses du seul grand Luminaire,

Regarde, maintenant, satisfait de ta foi, ces âmes qui jugent selon les sens, Et qui, émoussées par la contemplation de la matière, font peu d'attention

à l'esprit.

Gravissant d'un pas fixible et pénible, leur argument vient d'en bas, Ils saisissent la dernière conséquence, et démontrent la cause la plus

prochaine :

Qui est-elle ? qu'une semence produit une semence, durant une suite de

mille saisons ; Monte un milier d'échelons, et tu te trouveras en l'air : Tu ne saurais t'élever jusqu'à Dieu, et loin de lui tout est néant: Nous ne connaissons la cause de rien, si ce n'est sa volonté actuelle. Commence par l'Auteur, tu fais descendre ses attributs jusqu'aux reptiles, En Lui vivent et meuvent l'escarbot et le lézard : Commence par la créature, la corruption et l'infirmité rendent tes efforts

superflus.

Entasse l'Ossa sur l'Olympe, en es-tu plus proche des étoiles ? Rien n'est plus facile que de courir du sommet de la montagne dans les

vallées à sa base, Mais la montée laborieuse est difficile et roide, et avant de l'atteindre tu

sentiras ta faiblesse ; L'homme, toutefois, commençant par lui-même, ce premier des mystères

illussires, Espère, à force d'efforts, parvenir, de l'abyme du mensonge, à la vérité ; Ainsi, imposant à la science une taxe onéreuse, il avance un pas au-delà, Et s'imagine avec complaisance que c'est une belle chose de découvrir un

effet éloigné :

Alors, il se répond lui-même, comme une sotte nourrice à son petit, Eludant, par un brouillard de paroles, des difficultés qu'il ne saurait

résoudre ; Jusqu'à ce que, comme l'autruche du désert, il s'affuble d'atomes, Persuadé que, s'il est aveugle, il n'y a point de soleil.

Uofla pourquoi l'athée est toujours le plus crédule des mortels. Saisissant avidement l'argument le plus absurde, afin de dissiper ses doutes ; Et môme, comme si c'était pour le rendre ridicule, pour le donner en

spectacle aux hommes et aux anges.

Le captieux et cauteleux incrédule, est de tous les hommes le plus enclin

à croire :

Séparée de l'ancrage de Dieu, sa barque est le jouet des lames ; La boussole de ses principes est brisée, le gouvernail de sa foi est détaché :

La Chance et le Destin, antagonisme de la déraison, gouvernent tout

pour lui :

La vérité est émanée d'un conflit de mensonges, et la foule des accidents

enfanta le dessein !

Y a-t-il une imposture assez grossière, pour ne pas séduire sa curiosité ? Quelle est l'abjecte superstition qui ne pâlit point sa joue ? De quoi s'assurera-t-il, lui qui regarde le Chaos comme le substitut de

l'Ordre?

Comment l'édifice de sa folie durerait-il ? c'est une pyramide dont le

.sommet est en bas. J'ai même vu des vieillards aux cheveux gris, avortons bêtards de la

science, Ptecourir à la lumière des vers luisants, méprisant le soleil du midi : Des hommes qui ne craignent point Dieu, trembler à l'imprécation d'une

Egyptienne, *^

Des hommes qui se moquent de la révélation, s'attacher à la prophécie

d'un fou !

Kl 5 a une frayeur qui plaît dans la forme de tous les mystères,

Car l'espoir s'y mêle à la crainte ; comment de\aner tous leurs résultats?

L'orphelin même, qui erre de nuit, égaré sur de tristes bruyères,

Eprouve, au milieu de ses terreurs monstrueuses, un plaisir vague ;

La vivacité de l'attente qui le presse, encourageant l'ame à tout oser,

Triomphe de l'appréhension qui l'entrave et le morfond.

Il y a un orgueil solitaire, lorsque le cœur, dans son importance

précoce.

Inscrit volontiers dans ses archives, les secrets que nul autre n'a vu : Et il y a une terreur captive luttant sans cesse dans l'âme. Lorsque le crime s'est confessé tout-bas, et que les secrets y sont écrits

en traits de sang :

La fille du hameau s'enorgueillit du récit que la tendresse lui confie : La femme du bandit, défaillant de frayeur, a deviné le meurtre prémédité : Le sage, le triomphe sur le front, cache sa découverte merveilleuse ; Le rustre le plus paresseux creuse jusqu'à la nuit, cherchant un trésor

caché.

at^ZBt que la vie de l'homme est un mystère ; nous nous réveillons aux

doux murmures de la nouveauté :

Et quoi, si nous nous recouchons, frustrés de notre attente ? nous dormons

pour que l'espoir nous réveille.

La lettre ou les nouvelles, les chances et les changements, des événements

qui peuvent avoir lieu, Adoucissent ou empoisonnent tous nos jours avec le fiel emmiellé du

mystère.

Nous marchons les yeux bandés, et une minute peut tout, — un pas mène

au précipice ; Quelle perte de biens terrestres, quel gain de trésors célestes, ce jour

verra, peut-être ?

Si ses Alpes et ses Andes étaient nivelées, si elle n'avait plus de vallées

ni de ravins, Que la face de la terre serait insipide, dépourvue de grâce et de sublimité: Ainsi dépouillée de tout mystère, privée de ses espérances et de ses

craintes.

Que la perspective de l'existence, conçue par la prévision intuitive, serait

triste.

Loue Dieu, enfant de la terre, pour les miséricordes inséparables du secret. Et parce que les aromates de l'incertitude assaisonnent la coupe de la vie. Louez Dieu, ses armées célestes, pour les mystères sources de tant de joie ; Que serait l'intelligence, s'il ne restait rien à apprendre, ou le ciel, dans

une éternité uniforme ?

énumérer tous les mystères, ce serait compter la somme de tout ce qui

existe :

Il est impossible d'épuiser le thème, dont Dieu est l'exemple et la

similitude.

Prends, néanmoins, une guirlande au jardin, une poignée dans le champ

de la récolte, Quelques gouttes d'écume éparse à la cataracte majestueuse. D'oîi sommes-nous, — où tendons-nous, — quelle est la cause de nos

sensations, de notre raison ?

Que l'homme est un être singulier, un esprit qui sature l'argile ! A quelle époque l'ame communique-t-elle à l'embryon l'immortalité, —

quel sera ci-après son sort, — Et la mort doit-elle anéantir l'idiot être sans volonté ? Immatérielles quant à l'essence, ces âmes sont-elles, pour ainsi dire, des

machines pensantes ?

Puisqu'il se peut que comprendre, ne soit réellement que se servir d'un

mécanisme que tous possèdent.

De manière qu'il semblera à l'homme qui lit ou qui écoute Qu'il se rappelé des images et des arguments, dont son ame est l'origine :

Toutefois, que dirons-nous, — qui devinera l'énigme ! ïl se peut que le cerveau ressemble à une horloge, et que l'ame soit son ressort, un mécanisme animé par l'esprit.

(SllÛ de nous est assez subtil pour discerner entre la vie, l'instinct la

raison ; Les arbres, les zoophytes, les bêtes de la plaine, les sauvages leurs

compagnons ?

La sensitive jouit-elle de l'instinct, — ^la pétoncle a-t-elle plus que la vie, — Ou le chien a-t-il moins que la raison, — ou l'homme-brute plus que

l'instinct ?

Quelle est la cause de la santé, — et la source de la maladie ? Pourquoi l'arsenic tue-t-il, et d'où vient la vertu des antidotes ? Voilà, un morceau, — mange et meurs ; le terme de ta probation est expiré : Voilà, une potion, — bois et vis ; la limite de tes épreuves est reculée. Qui est-ce qui expliquera le phénomène de la beauté ? la différence du

caractère des nations ?

Qui est-ce qui trouvera la cause de l'influence épidémique de la mode ? Y a-t-il un magnétisme moral qui vit dans la lumière de l'exemple ? La pratique est-elle l'électricité ? Ce ne sont là, toutefois, que des noms. L'Art normal enchaîne-t-il, dans ses ouvrages, l'esprit transformé en

substance, De manière que la statue, le tableau, le poème, soient les cristaux

de l'ame ?

Et la Philosophie brise-t-elle la matière, en la sublimisant. Jusqu'à ce que l'intelligence raréfiée exsude des souches et des pierres

© i^îjstères, vous n'êtes tous qu'un seul, l'ame d'un Architecte incompréhensible

Réside également en tous, vit et se meut en tous.

Champs, forêts, cités, malheurs, trésors, ouvrages des hommes,

Coutumes, inventions, tout ce qui se voit et qui est connu.

Pour un petit espace, pour un peu de temps, vous dépendez l'un de l'autre.

Vous êtes tous, cependant, dans la main droite d'un seul, et par sa volonté, vous existez.

Voici la réponse du mystère, un Dieu intelligible.

C'est ici la fin et le commencement la raison veut qu'il ne soit point compris.

C'est pourquoi, il serait probable et juste, même selon la faible pensde de

riiomme, D'avoir pour Dieu un être dont on apprend sans cesse quelque chose,

mais qu'on n'approfondit jamais:

Que Celui dont émanent tous les mystères, en qui tous les mystères

convergent, Et dont le trône sublime est au dessus de la sphère où rampe notre basse

intelligence.

Réclamerait le droit d'être plus vrai que le plus vrai des mortels, plus

vrai que la certitude qu'on a tant vantée des nombres, Déconcerterait ses calculs, confondrait ses démonstrations, paralyserait

la force de sa nécessité.

Toujours suprême, le mystère des mystères, en tous lieus', quoique

personnifié.

Essentiellement un en trois, essentiellement trois en un !

Bb0 f rhBîits,

S'stbaîs un ami simulé : — je lui fis des présents, et il disparut : J'avais un ennemi déclaré ; — je lui fis des présents, et je le gagnai : L'égalité est le fondement de l'amitié vulgaire, elle ne souffre point de

dette ; Mais l'affection d'un homme vertueux attendrit le cœur même de la haine : Tu erres, par conséquent, toi qui dis, je donnerai, et j'affermirai les liens

qui nous unissent :

Car l'orgueil regimbera contre l'obligation, et repoussera le donneur. H se peut que l'esprit avare se réjouisse ; faisant bombance de tes largesses, Mais l'égoïsme glacé dira tout-bas, — il faut que je rende : Il se peut que le cœur vain prenne plaisir, à cette nouvelle preuve d'estime, Cette idolâtrie de soi déteste, toutefois, la reconnaissance.

îBonnc pour tout cela ; car ce sera un moyen d'épreuve délicate, Séparant la vérité du mensonge, extirpant de l'amitié la dissimulation. Donne, c'est ressembler à Dieu ; tu fatigues les méchants par tes bienfaits : Donne, c'est ressembler à Dieu ; tu réjouis les bons par la reconnaissance. Donne à ton parent, car la providence t'a établi pour lui aider : Prends garde, toutfois, qu'il ne réclame comme son droit les offrandes

volontaires du devoir.

Donne aux jeunes, puisqu'ils aiment les présents: le venin des soupçons N'a pas altéré la saveur de leur reconnaissance, et ils ne cherchent point

de motifs secrets.

Donne au mérite, donne largement ; son cœur sensible te bénira : Ce n'est point flatterie, c'est amour ; c'est la sympathie des hommes ses

frères.

Donne pour encourager au bien ; l'arae faible qui se laisse abattre A bien des ennemis, bien des obstacles à surmonter, et elle s'appuie sur

ses amis.

Aie sagement :$gard à ces conseils ; que les présents à ton supérieur soient

rares,

Puisque tes dons importuns sentiraient la présomption ;

Et quand même son maintien affable reconnaîtrait l'hommage que tu lui offres,

L'apparence de la séduction ne tourmenterait-elle point ta fière indépendance ?

De plus, aie égard à ce précepte ; sois circonspect dans les présents que tu fais à ton égal.

Que l'occasion soit propice et convenable, le don bien choisi et tel qu'il le désire.

A-t-il prospéré ? est-il heureux ? une fleur témoignera ta joie ;

Est-il indigent? que ton affection libérale lui offre une bourse bien garnie :

La maladie bénira les égards de l'amitié, dans le raisin et dans les baumes précieux qu'elle lui envoie,

Et lorsqu'un enfant chéri meurt, donne des éloges, l'espoir, et la sympathie.

Encore une fois, aie égard à cet avis ; donne aux pauvres avec discrétion,

Et ne permets point à la paresse inutile de s'appuyer sur ton bras charitable :

Donne à l'homme diligent, comme à un égal, si l'occasion est juste et convenable ;

Ou il échangera cette indépendance qui lui a coûté tant de sueurs pour la loterie des dons fortuits.

Un prêt fait à propos donne du nerf, on une libéralité trop facile aurait paralysé ;

Le travail et le salaire allègent le cœur ; mais le ton du mendiant indique l'amertume de son ame.

Le respect qu'on a pour soi-même vaut mieux que l'or,

Et rien n'est plus pernicieux que la charité qui humilie, et rend l'homme moins heureux.

ïl 2 a des gens qui sèment leurs libéralités, afin d'en moissonner euxmêmes ;

Mais les hommes acceptent le don, dédaignant l'usurier frivole :

J'ai vu plus d'un de ces pêcheurs perdre son appât doré ;

Et souvent l'appeau lui-même s'envole avec la bande.

11 y a des gens qui donnent aux pauvres, s'attendant à recevoir de Dieu un énorme intérêt, —

Insensé, — tu crois que ses richesses sont de l'or, non pas l'ame :

Et peut-être, après tes aumônes, tes largesses intéressées, 16*

186 I^ESPRESENTS.

L'ouragan détruira tes récoltes, et coulera à fond le vaisseau sur son

retour ; Alors ton ame mondaine, murmurant contre la balance, croira qu'elle

était fausse ; L'ame du revendeur dira de Dieu, — Il n'a point tenu à son marché !

3Bonnc, crie le prédicateur, que ta libéralité soit grande, cède à l'impulsion céleste,

N'attends point la froide réflexion, mais répands gaîment abondamment.

Ainsi, pour flatter sa conscience, dans un élan de charité simulée.

L'égoïste, qui n'a pas de quoi être juste, a la présomption d'être généreux :

Le débiteur, et le mauvais riche, se trouvent dans le cortège de la bienfaisance,

Et l'homme exalte les cœurs nobles qui volent pour donner.

Il est rare que les receveurs contestent le droit de donner,

Ou qu'ils s'arrêtent, par scrupule de conscience, afin de mettre à l'épreuve la justice de mammon :

Et l'enthousiaste, quelle que soit la cause, est un receveur, de la main de celui qui l'avance ;

Ainsi, une séduction qu'on ne soupçonne point, aveugle le jugement de l'homme de bien :

On excuse volontiers la grandeur, et les riches obtiennent aisément leur pardon :

Quoi ! son gain malhonnête ne serait il point sanctifié, par le bon usage qu'il en fait ?

Ô flatteur frivole, l'intérêt personnel est ton mobile.

Si tu n'avais l'espoir d'en profiter, tu dédaignerais aussi le donneur.

3IL"^XQtnt a son prix ; et celui qui le prodigue ses remercîments :

Peu de ceux qui se désaltèrent au ruisseau, s'arrêtent pour en rechercher

la source, La main qui se ferme sur une aumône, soit nécessité, soit enthousiasme, Se soucie peu d'où elle vient : Vespasien est enchanté de son tribut. Voilà pourquoi les collèges et les hôpitaux s'élèvent sur la ruine des

orphelins, Les chapelles et les cathédrales se sont enrichies des gages de l'iniquité, Et la fraude, par une compensation injuste, a répandu le baume sur une

conscience ulcérée, Non pas en restituant ce qu'elle doit à ses dupes, mais par des dons fastueux à ceux qu'elle oblige.

0îltsî, ceux qui moissonnent se réjouissent ; et en moissonnant ils bénissent le semeur :

Personne ne s'empresse de découvrir, si la découverte porte dommage :

Si, toutefois, la connaissance d'un vol rend coupables ceux qui en profitent,

Celui, qui ne s'est pas assuré de l'honnêteté de son gain, sera-t-il tout-à-fait innocent ?

Conséquemment, Ô prédicateur, enthousiaste de la charité, modère ton appel brûlant, —

Et avertis le débiteur et le mauvais riche, qu'il ne leur est point permis de donner.

Faire du bien est le privilège et le loyer : comment oserais-tu te réjouir

Si les dons mal-acquis de la fraude présomptueuse étaient déposés suj* l'autel ?

Il n'est pas ici question de degrés ; les aumônes profanes sons détestables ;

Décourage et rejeté l'obole, aussi bien que le talent de l'iniquité.

33c plus, garde-toi de prendre un avantage indigne de la faiblesse d'autrui, Des esprits légers, fervents et prodigues, exaltés par l'émotion du moment; C'est que l'éloquence subjugue à plaisir les faibles et ceux qui sont

touchés de leurs fautes :

Ds donnent précipitamment, ensuite ils s'attristent, — leur don est une

double erreur.

C'est la mondanité des prêtres qui a substitué l'aumône à la charité, Et le repentir de plus d'un père a plongé le fils dans l'indigence ; Ce père, toutefois, traitant légèrement le crime de tant d'égoïsme sur un

lit de mort, Tâcha d'emporter avec lui, épris de l'amour du gain, l'or qui n'était plus

à lui; Ainsi il est mort dans une fausse sécurité, et en mourant il a frustré ses

proches ; Le rusé moine à son chevet ayant trompé les vivants aussi bien que les

morts.

%K €:ï)arîte est assise sur le sommet riant d'une colline, bénissant de loin

et de près.

Mais c'est surtout sur les violettes qui l'entourent que l'ambroisie coule

de ses vêtements ;

Elle embellit le panorama, qui s'étend jusqu'au vaste horizon,

Car sa face angélique et lumineuse est chère aux mortels comme la lune

qui les éclaire.

La lumière, toutefois, de cette vision béatifique concentre tout son éclat,

toute sa sérénité, Plus on est près de son cœur, plus on est près de son séjour, — ce sommet

oîi elle est assise :

Voilà pourquoi elle chérit sa race, émue d'affection pour ses voisins. Comblant de dons ceux qui l'entourent, qui la connaissent et la chérissent. Au contraire, la charité feinte, hypocrite sur la terre, non pas une grâce

du ciel.

Ne tâche point de bénir sa famille, et, vue de près, elle est hideuse : C'est pourquoi elle se cache, honteuse et timide, estimant l'orgueil humilité, Et ceux qui entourent son foyer ne profitent point de ses dons : Son zèle ambitieux aime mieux jeter ses faveurs aux étrangers. Et de folles dépenses au loin compensent la mesquinerie de son ménage : Des bienfaits qui pleuvent sur ceux qui ne lui sont rien brillante d'une

beauté sans mélange.

En elle récolte elle-même l'éloge injudicieux : Ainsi l'indigence a langui chez nous, tandis que le paupérisme étranger

s'engraissait ; Et on a vu la femme opprimée par la main du tyran qui arborait l'étendard de la libéralité ; La pauvreté affamée dans les cachots, par ceux dont les cœurs s'apitoient

sur le crime ; Et des enfants nés libres enchaînés par des hommes qui affranchissent l'esclave valide.

3La 3PoHtiqtie recommande les dons faits à propos.

Et la politique les approuve ensuite ; c'est que l'influence des dons est grande.

L'amant qu'un sourire n'avait jamais gratifié, doit son favorable accueil à une babiole ornée de bijoux ;

La juste cause sans honoraires cède au crime libéral :

Que l'homme dont le juste discernement te cherche, semble digne de ton estime.

Dès lors qu'appréciant le mérite, il l'honore de ses dons !

Quand même la cause serait suffisante, quand le motif serait clair et nonsuspect,

Celui qui reçoit la grâce étant dépourvu de tout, et sa reconnaissance

étant sincère, Il n'y a pas un homme entre mille, qui soit à l'épreuve du charme de la

libéralité, Et la flatterie, ce tribut de la louange, exerce son empire sur les plus

îL'î^omme a trois natures, et toutes trois réclament la charité :

Ce n'est pas assez de lui procurer la nourriture, si on lui refuse les autres

consolations ; L'esprit est afifamé, on dédaigne l'ame, de manière que l'animal humain Ronge une pitance qui ne le satisfait point, pauvre sans reconnaissance

et sans cœur :

Il te bénirait, toutefois, et serait reconnaissant, si tu nourrissais son

esprit, Et si tu lui enseignais que tes aumônes sont des charités, des amours : — Je vis, un jour, un mendiant dans la rue, un autre mendiant en eut

pitié ; La sympathie pénétra son ame, et l'objet de la compassion connut le

bonheur :

Bientôt, joyeuse cavalcade, les enfants de l'opulence et de la gaîté

passèrent ; Ces jeunes gens riaient, regardant le malheureux, et ils lui jetèrent

de l'or ; Celui-ci, pauvre créature mortifiée, ramassant leurs dons les maudit

eux-mêmes.

Et partagea l'or avec son frère, le mendiant qui avait eu pitié de lui !

Sb U %îiiuiu

CTof qui es plus puissante que le fils de Manoah, d'où vient ta force

merveilleuse ?

Et d'où vient le secret de ta ruse, Ô sage enchanteresse ? Car tu es forte dans ta faiblesse, et adroite à cacher ton art. Constante malgré tes nombreuses transformations, et simple malgré les

détours de ta complexité.

La lèvre frivole de la folie ose hasarder la question la plus profonde. Et plusieurs sages devraient expliquer avec une profusion de paroles ce

que c'est que la beauté. — Comment distinguer les nuances qui jouent sur les écailles d'un dauphin

mourant ?

Ou analyser les vives lueurs des brillants qui ornent la queue du paon ? Ou mélanger finement sur la palette les teintes d'un spath irisé ? Ou classer les nuances errantes d'une soie moirée ?

©U ne peut saisir la beauté, elle est vague, indéfinissable ;

Elle a l'habit du caméléon ; à chaque regard, elle n'est plus la même.

Le tissu est étrangement ourdi, en désordre, quoique harmonieux,

Robe étincelante de filet entortillé qu'il est impossible de démêler.

Elle est nuancée d'azur, l'ame des cieux d'été.

De l'ubans entrelacés de lumière, l'ame des soleils du midi.

De rayons vermeils de vie, qui roulent dans les veines,

Un habit de diverses couleurs, qui se confondent d'une manière

merveilleuse, Il y a une beauté triple pour l'homme ; une beauté double pour l'animal ; Et la beauté des êtres inanimés est simple ; corps, caractère, esprit. Les résultats variables qui en émanent, se multiplient dans une combinaisons sans fin ; Chaque classe, par une gradation imperceptible, empiétant sur les deux qui lui confinent ;

DELABEAUTE. 19X

Et chaque individu qui la compose étant doué d'une différence qui lui

est propre, De sorte que le plus humble des êtres créés apporte son tribut à la

beauté.

Dans les moins favorisés, même, un dessein prémédité brille, La marque patente de la beauté, le nom imprimé de son Auteur. C'est que le sceau du Créateur est apposé à toutes ses oeuvres ; Ses écartelements sont des Attributs de gloire, et l'écusson lui-même

n'est que beauté :

Ainsi le blason est le sceau public de la Création ; Et la famUle universelle des vivants porte la livrée de l'Eternel : Mais chacun, séparément, comme un fils, porte ces armes là différenciées : C'est la beauté, sous diverses phases, et de même nature, malgré ses

oppositions apparentes.

Chaque monnaie que frappait l'ancienne Rome offrait quelque diversité, Dans les images de chaque César à peine en trouve-t-on deux qui se

ressemblent :

De même, si tu remarques les sceaux qui entourent les chartes de

l'Univers, Tu verras sur tous l'empreinte du doigt de Dieu : chacun, toutefois, a sa

variété particulière.

îSeauté, thème de l'innocence, comment le crime oserait-il faire ton éloge ? Que les saints anges célèbrent ta gloire, puisque l'homme a défiguré tes

traits.

Le torse mutilé d'un Thésée n'en fait pas moins les délices du goût par

ses belles proportions :

Quoique le vice ait fracassé chaque membre, que les fragments sont

ravissants !

La musique laisse dans l'oreille un souvenir de sons harmonieux ; Et les arches brisées charment la vue par de légers indices de beauté et

de perfection :

C'est pourquoi, bien que la ruine t'humilie, rends grâces pour les reliques; Avance, et regarde autour de toi d'un œil indulgent: Errons au gré de nos désirs dans ces sentiers détournés, Et parlons de cette beauté glorieuse dont le monde est rempli.

2<a 33eaute se cache partout, afin que l'enfant de la Raison la cherche, Et qu'ayant trouvé le joyau sans prix, elle l'enchâsse dans la couronne de Dieu.

192 DELABEAUTE.

La beauté se tapit dans la rose en bouton, ou elle se promène dans le

firmament avec les planètes, On l'entend, au soir, dans l'hymne du cerf-volant, et elle chante les

matines du soleil ; La joue de la pêche brille de son sourire, sa splendeur éblouit dans les

éclairs, Elle est la dryade des bois, la naïade des ruisseaux ; L'or de ses cheveux a tapissé la chambre silencieuse du ver à soie, Et les vagues tumultueuses battent la mesure de ses harmonies cadencées ; Elle danse, d'un pied léger, à l'heure du soir, dans les prairies. Ou se repose, étendue comme un Titan, sur la crête des Alpes ; La voilà qui se lève, sous un voile de brouillards, la Vénus des eaux, — Les hommes contemplent ses appas, — merveilleux, ravissants; Avec la force de Briarée, elle attire dans sa descente les nuages sur la

montagne, — Les hommes regardent ce grand spectacle, — il excelle en gloire. Le beau et le sublime, selon moi, ne sont que le moindre et le grand, Sublime lorsqu'il s'augmente et devient géant, beau lorsqu'il diminue et

devient fée.

Résoudre par le désir le problème de toute beauté, serait une notion

erronée.

Expliquer la sublimité par la terreur, ce serait une pensée avilissante. Des cœurs lâches palpitent d'effroi durant une tempête furieuse. Sa beauté ne les fait point tressaillir de joie ; mais, en est elle moins

belle ?

Et des hommes frivoles, au soir d'un beau jour, ont aimé les rides de

l'eau ; Ô ce sourire des mers, — est-il donc sans sublimité ? Ne sais-tu pas ce que c'est, — d'être intimidé par la beauté d'une femme ? Et de saluer, l'allégresse dans le cœur, la voix majestueuse du tonnerre? Tu as encore bien des choses à apprendre, si tu n'as jamais aperçu la

terreur dans les fleurs.

Tu as manqué la joie, si les beautés du terrible n'ont jamais enflammé

ton cœur.

i^ontre5=mot l'enthousiaste, quel que soit l'objet de sa passion; il a

approfondi une chose, Et voilà, il a surpris la beauté dans sa retraite unique et chérie, — quelle

sagacité !

Ainsi flatté d'une découverte si rare, cet être ingénu s'en vante,

DELABEAUTÉ. 193

S'imaginant qu'il n'y a point de science aussi belle, aussi précieuse que

la sienne :

Il a trouvé un rayon de lumière, et il chérit le trésor dans son cabinet, Se moquant de ces âmes supérieures, qui se baignent dans les torrents

du midi ; Que son joyau lui est précieux ! il monopole la beauté, — Et faisant peu de cas du reste de l'uuivers, tous ses désirs se dirigent

vers cet objet:

Que ce soit l'amour, ou l'érudition, ou l'habitude, ou l'art, ou la nature, La cause de ce zèle singulier, c'est la pensée exclusive : Cette intensité de convenance, toutefois, cette beauté salutaire et sage, Qui, dans une seule chose, ravit l'enthousiaste, remplit tout l'univers : Depuis l'instant du réveil de la chrysalide, jusqu'au cycle parfait de chronologie.

Depuis l'armure articulée du mille-pieds jusqu'aux côtes fossiles du

mammouth, Depuis le cri aigu de l'alcyon, jusqu'au tonnerre de la cataracte. Depuis les nuances agréables du gazon, jusqu'à l'œil enchanteur de la

femme, La beauté, qui varie dans tout ce qui existe, a établi son séjour dans

chaque être créé, Répandant gracieusement autour d'elle un sourire universel.

3la îSeauté se trouve dans le mouvement des nuages, et sur la plage rocailleuse d'une mer tranquille,

Dans les neiges plumeuses, dans le sifflement des vents, et dans l'obscurité du ciel électrique ;

La beauté se trouve dans la foi-me arrondie des bois, courbés sous leur feuillage humide.

Dans les campagnes riantes, dans les collines sillonnées, dans la vallée et dans son lac ;

La beauté se trouve dans les cascades, sur les coteaux, au soleil et à l'ombre.

Dans les rochers et dans les rivières, dans les mers et dans les plaines, — la terre est inondée de beauté.

3L^ îîraute se replie avec le serpent d'eau, et fait son berceau du nid de

la musaraigne, Elle voltige au crépuscule avec les chauve-souris, et la taupe moelleuse

l'a cachée dans son souterrain.

194 DELABEAUTE.

Le lépas campe sur le rivage, et la beauté n'est pas étrangère à sa tente ; La vandoise argentée et la carpe aux écailles d'or enfilent les joncs avec elle : Elle vogue dans les nuages avec l'aigle, elle se ti-émousse dans les tulipes

avec l'oiseau-mouche ; Elle est dans le troupeau des vaches qui pâturent, et elle rôde avec le

léopard dans ses roseaux.

Ce n'est pas tout ; pour le monde intellectuel, ses paroles, ses actes, ses

spéculations, Pour l'humanité fragile et tombée, dans tout ce qu'elle fait, partout où

elle va, Les ruines de la beauté languissent encore parmi nous, Et des fragments de ce soleil brisé tombent sur les ténèbres. Même parmi les sauvages et les rustres, êtres vils, cruels et abrutis, La grâce atténuante de quelques restes du beau se cache. Des lueurs de bonté, des traits de courage, de patience, de justice, de

générosité, La vérité accueillie, la science honorée, les réprimandes reçues avec contrition.

Tous, en quelque sorte, ont été doués de ces vertus. Et jamais homme complètement dénué du beau n'exista.

3La 3Seauté est un cristal à la lumière des flambeaux, étincelant sur la

page du poète ; Le miel vierge de l'Hymette distillé des lèvres de l'orateur. Le doux parfum du spicanard, répandu sur les mains de la libéralité ; Le pain des anges servi au festin des justes. On la voit dans la larme de l'affliction, on l'entend dans l'effervescence de

la joie ; Elle sort au point du jour avec le chasseur, et veille au chevet du malade. La science a découvert la beauté que ses lois mystérieuses recèlent, La sphère et le carré, le cône et la courbe, sont formés selon ses règles : La mécanique la vit dans ses forces, l'imagination la surprit dans ses

distractions.

Ses yeux éclairent le jour, et ses paupières se ferment quand la nuit vient.

Sa 33cauté du nouveau-né, tendre nourrisson sans dents, c'est la dépendance;

La beauté dans le jeune garçon au teint vermeil, aux cheveux bouclés, c'est la hardiesse ;

DELABEAUTE. 195

La beauté dans la jeune fille belle et retenue, c'est la modestie, la grâce, La beauté dans le jeune homme à l'ame élevée et pure, c'est la candeuï

et le courage ; L'homme, être noble et intelligent, réjouit la terre par sa beauté- Et la beauté de la femme, comme un soleil, l'enflamme par son céleste

sourire.

£1 n'g a point d'enchantement contre la beauté. Magicienne des siècles, Qui a séduit le monde captivé par les charmes irrésistibles de la sympathie Comme Semiramis, elle est vraiment reine ; contre elle rien n'est fort ; Les maîtres de la terre sont attelés à son char de triomphe. Tout cède à la beauté : on n'a pas encore découvert parmi les nations, L'ame de fer qui est complètement à l'épreuve de son pouvoir. Comme un jour d'été, la beauté subjugue par sa douce influence; Qui est-ce qui luttera contre le Sommeil? — ce géant-là, toutefois, est la douceur même.

gïja): peut mettre en déroute une phalange, mais, seule contre lui, la

beauté l'asservira ; Péricles gouvernait Athènes, mais il était le serviteur d'Aspasie : Ce serait une tâche légère, un conte rebattu, que le récit des victoires de

la beauté, — Hélène, et Judith, et Omphale, et Thaïs, plus d'un nom couvert de trophées.

Un coup d'œil attendrissait le misanthrope, et il se repentait de ses vœux, Lorsque la beauté demandait, il donnait, et son anathème était une bénédiction ; L'ascétique glacé chérissait le sourire qui éclairait sa triste cellule, Il la retenait obligeamment, et pleurait son départ : Le cœur d'une abbesse bigote s'épanchait comme celui d'une mèi-e, A la vue de quelque jolie figure dans l'obscurité du cloître ; L'usurier l'afi^ranchissait sans rançon ; le boucanier s'adoucissait en sa

présence ; La démence lui baisait la joue, et sa venue inspirait l'idiot: Le bétail même, les bêtes carnassières de la forêt. Si la beauté passait, lui rendaient hommage d'un air caressant. Reçue à cœur ouvert, sans invitation, elle est chère à tous les foyers ; Une récolte joyeuse et spontanée d'amis croît autour de son asile ; Le Savoir s'assied à ses pieds, et l'Indolence s'efforce de lui plaire, La Folie a renoncé à ses grelots, et la lourde Stupidité s'anime ;

126 DELABEAUTE.

Pour la défendre la Prudence est téméraire ; la Frugalité la comble de

richesses ; Le Désespoir lui a demandé des conseils, et le Dénuement, lorsqu'elle le

consolait, a éprouvé de la joie ; La Justice rengaine son épée aux larmes de la beauté suppliante, Et la Miséricorde, avec une précipitation indulgente, a pardonné le péché

de la beauté.

C^'est que, remplaçant toutes les absences, la beauté est le substitut de tout,

La coupe ravissante du délire et de l'oubli.

Elle est la saveur de tout ce qui existe, rehaussant le prix de tout objet

présent, L'ambre gris rare et précieux, qui subtilise chaque parfum. Ô beauté, tu es éloquente ; même, malgré la réserve de ta langue, Ton sein, belle Phryné, ne plaida que trop bien devant le juge ébloui : Ô beauté, tu es sage ; même lorsque tu enseignes le mensonge, Des hommes profonds t'écoutent, aimable Corinne, empressés de louer

tes lèvres ; (") Ô beauté, tu es souveraine ; lorsque même tu es esclave, Myrrha, ce front impérial est le monarque de ton maître ; Ô beauté, c'est toi qui emportes le prix ; même quand vous vous arrêtez

dans la carrière, Hippodame, Camille, Atalante, — tant de grâce enchante vos juges; 0 beauté, tu es riche ; lorsque même tu es vêtue de bure ; Attale a beau vanter son or ; en comparaison de la beauté, ce n'est rien ; Ô beauté, tu es noble ; quoique Esther ne soit qu'une exilée. Exaltez-la, ô rois ! inclinez-vous devant la majesté de la beauté !

J^on ^mî, mon élève, qui m'as obligeamment accompagné jusqu'ici. Nous avons erré à l'aventure dans un labyrinthe de parfums, suivant les

traces de la beauté, Et à mesure que nous nous enfoncions dans l'épaisseur des halliers. Plus d'une pensée surprise nous a tentés d'errer encore ; La passion, l'influence de la sympathie, les couronnes lumineuses de

l'imagination, — Plusieurs objets tels que ceux-là nous engageaient à la poursuite de

fantaisies nouvelles.

Regardez ! — de son lit de fougère dans ce taillis de coudriers. Un daim pommelé, entr'ouvrant les rameaux, s'est élancé ; Léger et capricieux comme le zéphyr, bondissant d'allégresse,

DELABEAUTE. 197

n descend l'allée de gazon à travers les bois retentissants ;

Sa gorge est décorée de fleurs, des guiiiandes sont suspendues à ses

andouillers, Et sur ses flancs tachetés des rubans irisés flottent : Faut-il le suivre ? chasseurs indiscrets, à pied, comment l'atteindre ? Qui peut suivre à la piste cet éclair, et les ruses du Goût qui revient sur

ses pas ?

Cest que l'appréciation de la beauté humaine, résultat des temps et des

climats.

Multiforme et changeable, est merveilleusement diversifiée par la mode

contagieuse :

Et de notables exemples, parmi les grands, ravagent la populace, comme

une épidémie, Démontrant que le goût d'une nation change avec ceux qui la gouvernent. L'Egypte austère, humiliée par le Grec, s'affectionna à des idoles

voluptueuses.

Peu s'en fallut que la Grèce, province romaine, n'oubliât ses sculptures

classiques, Kome, écrasée par les Goths, préféra ses coutumes barbares, Et Rome, vêtue de soie, apprivoise Alaric et sa horde de bandits. La tête plate de la Colombie, et les pieds-bots de la Chine, Le corsage effilé de la civilisation, — et les oreilles pendantes du sauvage, — Le goitre des montagnes, et le teint d'ébène des tropiques, — Tous passeront pour des beautés ; et pour des raisons graves. En premier lieu, quant au dernier : la Providence en sa miséricorde

modifie le goût par la circonstance, De manière que, lorsque la Nature dit, il faut, sa créature lui obéit avec

plaisir ; En second lieu, quant à l' avant-dernier : quoique la folie de la vanité

s'efforce de gâter la proportion. Pour tout cela, les défauts de ceux que nous aimons seront bientôt estimés

louables ; En troisième lieu, quant au premier, le chef et la princesse, estropiés ou

déformés au berceau, Induiront des esclaves flatteurs à imiter la difformité des grands : De là vient l'habitude : et les habitudes forment le goût ; C'est ainsi que le zèle servile défigure les types de la beauté. Lorsque Alexandre multipliait ses conquêtes, le cou de travers était une

grâce, 17^

198 DELABEAUTÉ.

Et les soldats apprennent à louer les balafres du front de leur chef. La jeunesse a voulu flatter la vieillesse en contrefaisant ses cheveux gris ; L'âge plâtre ses rides, et se fait peindre avec la fraîcheur de la Jeunesse. La mode, parasite du Rang, singe les défauts et les faibles, Jusqu'à ce que le Goût général ait perverti le sens de la beauté.

Chaque Jt^ommc a son système ; cependant, à beaucoup d'égards, tous

sont d'accord ; Un modèle parfait de grâce humaine captiverait le monde entier: Que ce fût l'homme dans l'éclat de sa vigueur, ou la femme rayonnante

d'attraits, tous reconnaîtraient sa beauté. Le Caffre et le Circassien, les Russes et les Indous, le Breton, le Turc et

le Japonais.

Pas tous de la même manière, ni tous à la fois, mais chacun en proportion

de son intelligence, Une plus grande pureté de moeurs, et un degré inférieur de corruption : Car c'est dans le tribunal de la Raison que le vrai modèle du beau se fixe, Et les vices, les coutumes, le caprice, n'ont pu le détruire : Or, le modèle de la raison indique les trois perfections de l'être créé, La forme, la science, et le cœur sensible heureusement combinés : Une belle demeure, meublée par la sagesse, le séjour d'une ame bien née, Fait la gloire de l'humanité : rarement l'as-tu vue.

2Le C^orps a sa beauté ; le poli superficiel d'une statue,

La symétrie de la forme et des traits, ciselés, coloriés avec tant de finesse.

Quelle est éblouissante dans la fleur de la jeunesse la Géorgienne assise à

son treillis.

Comme sa taille naissante et gentille s'adoucit en lignes courbes et

gracieuses :

Ces yeux noirs, allumés par la curiosité, brillent comme l'éclair sous les

cils de sa paupière.

Et, néanmoins, sa joue veloutée est embellie d'un sourire. La crois-tu belle ? — oui, simplement comme figure agréable, Comme image régulière, et voilà presque tout, — ^l'enveloppe d'une femme : Jusques-là, c'est même très bien ; mais la Raison entretient de plus

hautes espéi'ances, — Le tiers de la beauté, triste échantillon, étanchera-t-il sa soif?

2Cel est, cependant, l'artifice séduisant qui trompe la moitié du monde, L'illusion sage par laquelle la nature répare les ravages de la vie ;

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